‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 8 sur 107 · Josèphe, XVIII, i, G; Actes, v · texte numérisé non relu

Josèphe, XVIII, i, G; Actes, v

2. Nous ne le connaissons que par des livres écrits en grec. Le mot paTtxtÇetv signifie simplement laver en plongeant dans l'eau. C'est ainsi qu'on baptisait, c'est-à-dire qu'on purifiait en les lavant la vaisselle et même les lits de table. [Marc, vu, 4.)

4 LE CinUSTlÂNÎSME ET SES OUIGINRS.

baptême. Il était parliculièrement populaire par l'àpreté de son zèle, qui s'attaquait hardiment aux puissants. Sa prédication était redoutable pour ces fils dHérode, non moins profanes aux yeux des « saints » que l'était leur père, et Joseph écrit qu'Hérode Antipas le fit tuer, parce qu'il craignait que de ses discours il ne sortît une révolution. Uic nous dit expressément que le*s peuples se demandaient si Jeau n'était pas le Christ (m, 51), et il paraît bien qu'il passa pour tel après sa mort. Le roman pieux attribué à Clément de Rome et intitulé : les Reconnaissances, nous l'assure : « Parmi les disciples de Jean, ceux qui paraissaient considérables se séparèrent de la foule et prêchèrent que leur maître élail le Christ, (i, 54.) » Josèphe, qui s'applique à ne rien laisser paraître de ce qui touche aux idées messianiques, se borne à marquer l'impression profonde que causa sa mort ; il dit qu'un échec qu'Hérode éprouva peu après dans une guerre contre un roi arabe, son voisin, parut un chàli ment de Dieu, qui le frappait pour ce crime. Mais si, après la mort de Jean, on s'est mis à croire qu'il pouvait bien être le Christ ou Messie, on était amené nécessairement par là à l'idée que le Christ, au lieu de régner, ou plutôt avant de régner, pouvait bien souffrir et mourir, sauf à se relever du tombeau quaud serait venue l'heure de son règne. C'est peut-être ainsi que s'est répandue l'inlerprétation qui appliquait au Christ le chapitre {}i haïe ^wvXdi passion d'Israël.

Cependant il semble que cette imagination, trop nouvelle encore, n'ait pu se lixer sur Jean, et se soit transportée sur Jésus, sur celui au sujet de qui un

évangile fait dire à Hérode : « Celui-là esl Jean, qui s'est relevé d'entre les morts, » [Matth., xiv, 2.) Alors les disciples de Jésus regardèrent Jean comme un simple précurseur de leur maître; en suivant cette idée ils imaginèrent que Jean lui-même avait ainsi parlé, et qu'il annonçait la venue « d'un plus fort que lui*». Cela ne peut évidemment être accepté. Je crois même que, dans la vérité historique, Jean a fait en Judée une plus grande figure que Jésus, et qu'il e.^t le principal personnage de la révolution religieuse dont Jésus a eu l'honneur. La manière dont Joseph, dans son Histoire, s'arrête à parler de lui suffirait pour témoigner de son importance {Antiq.,TS\\\, v, 2) ; mais les évangiles mêmes laissent échapper à son sujet des expressions très singulières : « Je vous le dis en vérité, il ne s'est jamais levé parmi les fils des femmes un plus grand que Jean. » [Malth., ix, H.) Et encore : « La Loi et les prophètes, jusques à Jean, et depuis lors, la bonne nouvelle du royaume de Dieu. » {Luc, XVI, 16.) Et Tertullien commentait ainsi ces paroles si fortes : « Nous savons bien que Jean a été établi pour être la limite entre le passé et l'avenir, de façon qu'en lui le judaïsme finit et le christianisme commence. « [Contre M a7xion, IV, 33.) Il semble, d'après un passage d'ailleurs obscur du livre des Actes (xix, 3), que

1. Marc, I, 7 ; Jean, x, 41. L'idée exprimée par le mot de précurseur est bien celle de Yévangile ; mais le mot 7rp6ûpo[xo;, prscursor, n'est pas dans le Nouveau-Testament, si ce n'est dans un verset de VEpilre aux Hébreux, vi, 29, où Jésus lui-même est appelé notre précurseur dans la vie éternelle. Ce sont les Pères qui ont appelé Jean le précurseur du Christ. (Tertullien, Contre les Juifs, 9, etc.).

le célèbre Apollosd'Alexandrie, celui qui prêchait «la bonne nouvelle » à Éphèse et à Corintlie en même temps que Paul, et en concurrence, sinon en rivalité avec lui (I Cor.^i, 12: m. 4, etc.), était unjohannile plutôt que ce que nous appelons un chrétien ^

Enfin le culte môme que l'Église rend à Jean le Baptistès garde la trace de cette situation à part, puisqu'il est le seul enire tous les saints (avec la mère de Jésus) dont elle célèbre non pas seulement la mort, mais aussi la naissance; la fête qu'on appelle par excellence la Saint-Jean estcelle de sa nativité. Et cette fête était d'une antiquité immémoriale, au témoignage d'Augustin. On a donc traité Jean comme le Christ lui-même, si ce n'est qu'on fête l'un au solstice d'été et l'autre au solstice dhiver.

Jésus cependant est demeuré définitivement le Christ unique, et c'est à lui que s'est attachée la foi de ceux qui se sont appelés les chrétiens ou les hommes du Christ. L'étude des origines du christianisme vient donc aboutir à l'étude de la vie de Jésus. Mais rien n'est plus difficile à faire que cette étude. Car nous n'avons aucun renseignement sur la vie de Jésus en dehors des (\\mivQ. Évaiigiles , comme on les appelle, et les évangiles sont de bien pauvres documents -.

1. II existe encore aujourd'liui, en Orient, des chrétiens qui sont des johanniles. Voir Renan, Tie de Jéstis, 1867, p. 102.

2. Le mot d'évangile s'explique aisément en rapprochant les versets 1 et 14 du premier chapitre du livre qui porte le nom de Marc. Il est dit au verset 14 que Jésus s'en allait annonçant la « bonne nouveUe » du royaume de Dieu, tô eùayysXiov. Cela a conduit à dire, comme on lit au verset 1 , qui n'est qu'un titre : « Commencement de la bonne nouvelle (toù eOayye) (ou) de Jésus le Christ, Fils de Dieu. » Mais

C ni TIQUE DES RÉCITS SUR LA VIE DE JÉSUS. 7

D'abord ils sont venus très tard, car ils sont certainement postérieurs à la prise de Jérusalem par Titus; on ne peut donc supposer moins de quarante années entre la date de la mort de Jésus et celle du plus ancien évangile. Ensuite, ils sont écrits en grec, et, par conséquent, pour des pays étrangers à ceux où Jésus a vécu, loin de tout témoin de sa vie et de tout contrôle.

Rapprochés les uns des autres, les quatre évangiles ne s'accordent pas entre eux, et leur désaccord obstiné a cruellement embarrassé les croyants. Il n'y a pas un seul récit, je dis rigoureusement pas un seul, qui soit présenté dans les quatre évangiles de la môme manière, et le plus souvent les difTérences sont telles entre les différentes versions, qu'il est impossible de les concilier et qu'il faut sacrifier l'une à l'autre. Le fameux Examen critique de la vie de Jésus, par Strauss, est rempli par la discussion de ces divergences, poursuivies jusque dans le moindre détail, de manière que pas une phrase ne subsiste inattaquable : l'effet de cette discussion a été terrible, et l'orthodoxie en est demeurée absolument déconcertée. Je ne connais en effet qu'un moyen, pour les croyants, de se dérober à cette impression, c'est de ne pas lire le livre : il n'est pas possible d'y répondre sérieusement point par point.

la Vulgate, au lieu de traduire le mot E'jayyii'.ov, l'a simplement transcrit en latin, ce qui lui a donne comme un sens nouveau, le latin n'éveillant pas dans Tesprit le sens primitif. Evangelium a paru signifier la prédication de Jésus, ou même le livre qui contient cette prédication, et il en est de même du mot français « évangile ».

Si au contraire on se met en dehors de l'orthodoxie, cette critique perd de son importance, puisqu'il n'y a rien de plus ordinaire que des variations et des contradictions dans des récits humains. Cependant elles sont ici à la fois tellement marquées et tellement multipliées, que les doutes qu'elles soulèvent vont au delà de ceux que la plupart des histoires suggèrent. Nous avons ainsi l'impression, non plus que la vérité primitive a été altérée, mais que le plus souvent il manque au récit un fond de vérité primitive, et que l'imagination a tout fait.

Enfin aucun de ces livres ne présente les caractères d'un récit suivi. Ce sont des scènes détachées, qui ne tiennent les unes aux autres par aucun lien; on s'y propose d'édifier le lecteur, nullement de le renseigner. Les indications chronologiques y sont en très petit nomhre, et nullement sûres. A l'exception des noms des Douze, rien n'est plus rare qu'un nom propre dans ces récits, et c'est assez pour montrer combien ils ressemblent peu à de l'histoire. Jésus les traverse comme une apparition plutôt qu'il n'y figure comme un homme réel, qui a des amis et des ennemis, des maîtres, des camarades, des projets et des aventures. Il a prêché une fois ; une autre lois il a guéri : il a fait une autre fois l'un et l'autre, sans qu'on nous marque le plus souvent ni quand ni où. Yoilà à peu près tout ce qu'on nous dit : ce n'est pas là une histoire *.

1. La formule « en ce temps-là », qui revient trois fois dans Matthieu, a servi à l'Église pour faire un début à tous les fragments détaciiés des Évangiles qu'elle lit dans ses offices. C'est à peu près toute la chronologie qui s'y trouve.

Il existe, il est vrai, des Lettres de Paul, notablement plus anciennes que les évangiles et plus voisines de Jésus. Mais ces quatre courts morceaux, car il n'y en a pas davantage qui soient authentiques ', et ce sont les seuls écrits authentiques du Nouveait- Testament^ ne nous apprennent rien sur le maître, que Paul n'avait pas connu. Aussi demeure-t-on bien étonné quand on a étudié le Nouveau -Testament pour s'éclairer sur la personne de Jésus, de la vanité de cette étude et de la profonde ignorance où l'on aboutit. Mais il faut entrer plus avant dans le sujet et examiner quelle foi nous pouvons ajouter aux témoignages que les évangiles nous apportent sur la vie et sur la personne de Jésus.

La critique a reconnu que le plus ancien des quatre évangiles est celui qui vient le second dans nos recueils, sous le nom de Marc, et qui est le plus court et le plus simple. C'est donc à celui-là que nous devrons nous adresser de préférence pour chercher la vérité sur Jésus; mais celui-là môme nous fournit bien peu de chose.

Et d'abord la première obligation que nous fait le principe rationaliste qui est le fondement de toute critique est d'écarter de la vie de Jésus le surnaturel. Cela emporte d'un seul coup, dans les évangiles, ce que nous appelons les miracles -,

1. On verra plus tard que les seules véritables Lettres de Paul sont les Épltres aux Galates, aux Corinthiens (I et II) et aux Romains.

2. Le mot miracula (en grec Oaûiiata) n'est pas dans le Noiweau- Testament. Les trois premiers évangélistes disent « des vertus »

10 LE CnRISTlÂNISME ET SES ORIGINES.

Des paralytiques et des lépreux instantanément guéris; des sourds, des muets, des aveugles -nés, qui recouvrent tout à coup l'ouïe, la parole ou la vue par un attouchement ou par un mot de Jésus, il est clair qu'il n'y a là aucune réalité. Non seulement Jésus n'a jamais rien fait de pareil, mais j'ajoute hardiment qu'on n'a pas pu dire, qu'on n'a pas pu croire cela de son vivant. Ce n'est qu'à distance et longtemps après qu'on a imaginé de pareilles choses.

Quand la critique refuse de croire à des récits de miracles, elle n'a pas besoin d'apporter des preuves à l'appui de sa négation : ce qu'on raconte est faux simplement parce que ce qu'on raconte n'a pas pu être. Mais il reste à la critique une obligation, celle do rechercher comment on en est venu à croire ces miracles. C'est ce qui n'est pas très diflicile à dire dans le cas présent: on a cru que Jésus avait fait des miracles parce qu'on a cru que Jésus était le Christ, et qu'on croyait que le Christ devait faire des miracles.

Il est dit, en effet, dans haïe, xxxv, 5, qu'au temps marqué par lehova pour le salut de son peuple, « les yeux des aveugles s'ouvriront et les oreilles des sourds se déboucheront; le boiteux bondira comme un cerf, et la langue du muet chantera ». Et ailleurs, xxvi, 19, s'adressant à leliova lui-même, le prophète s'écrie : « Les morts vivront, les cadavres se relèveront. » Ce ne sont là dans le poète que des figures, qui expri-

(ou^âjist;) ; le quatrième dit « des signes » (cryjiJ.EÏa). On trouve aussi deux fois le mot xépaxa, prodigia. (Matth., xxiv, 24 et Jean, iv, 48.) Paul n'emploie non plus que ces trois mots.

ment vivement le grand réveil d'Israël, si longtemps anéanti. Plus tard, on les a prises à la lettre et on y a vu les signes de la venue du Christ ou Messie.

Dès lors, ceux qui crurent, après la mort de Jésus, que le Christ était venu et que c'était lui, crurent nécessairement aussi que les signes annoncés avaient dû se produire et, par conséquent, qu'ils s^étaient produits. La vue avait été rendue aux aveugles, l'ouïe aux sourds et ainsi du reste. L'imagination éuiue construit d'elle-même une espèce de syllogisme : il devait faire cela, il l'a donc fait. Et l'évangile qui porte le nom de Matthieu s'exprime d'une manière qui trahit, pour ainsi dire, ce travail qui s'est fait dans les esprits. Il suppose que Jean le Baptistès envoie demander à Jésus si c'est vraiment lui qui est le Christ, et Jésus répond : « Allez dire à Jean ce que vous apprenez et ce que vous voyez. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont nettoyés de leur lèpre, les sourds entendent, les morts se relèvent, et la bonne nouvelle est annoncée aux humbles; » c'est-à-dire : Vous le voyez bien, les paroles à' haïe s'accomplissent ^ . J'imagine que ce n'est pas entre Jésus et Jean, en réalité, que s'est passé ce dialogue, mais entre ceux qui croyaient à Jésus et ceux qu'on voulait amener à croire.

Ce qui aidait à la ci'oyance, c'est qu'en ce temps-là il se faisait véritablement beaucoup de miracles, non pas de l'espèce de ceux que je viens de dire, miracles impossibles, qui ne se voient en aucun temps, mais des guérisons d'un caractère particulier, qui sont celles

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