LXXXIII
« Il est d'un malhonnête homme d'exiger de ta femme qu'elle soit chaste, tandis que tu vas corrompre les femmes des autres. Il ne t'est pas plus permis d'avoir une maîtresse, qu'à elle d'avoir un amant. » [Lettre \c\\, 2.)
« C'est une erreur de croire que Tesclavage prenne rhomtnc tout entier; la meilleure partie de son être échappe. Tout ce qui tient à l'âme est libre : nous n'avons pas toujours le droit d'ordonner, et ils n'ont pas toujours Tobligation d'obéir. » [Des bienfaits, III, 20.)
« Le Sage recueillera le naufragé ; il abritera l'exilé ; il donnera l'aumône au misérable; non pas cette aumône insultante, avec laquelle la plupart de ceux qui se prétendent charitables humilient et dégradent ceux qu'ils secourent, redoutant jusqu'à leur contact ; il donnera comme un homme doit donner à un homme; il lui fera sa part du patrimoine commun. » [De la démence, II, 6.)
Au jour de la mort, « on n'a plus que ce qu'on a donné » [Des bienfaits^ YI, 3), — etc., etc. ; on remplirait un volume de choses semblables.
Le chrétien qui lira ces choses sans être prévenu dira tout d'abord : «Voilà des pensées chrétiennes.» Mais elles ne viennent ni de VA)icien Testament, ni du Nouveau, ni de la prédication de l'Église. J'ai eu le droit de le dire ailleurs : « Il n'y a pas de philosophie chrétienne. » Il y a la philo-
LA PROPAGATIOiN DU CHRISTIANISME. 413
Sophie helllénique, sur laquelle le christianisme a mis sa main ^
Cette vérité, que le christianisme n'a rien apporté au monde de nouveau en fait de philosophie morale, ses apologistes y résistent obstinément, et cependant il n'y en a pas de plus assurée. On s'est retranché à dire que les sentiments mêmes qu'il a empruntés à la morale antique, il les a profondément modifiés et transformés. On a allégué, par exemple, que l'examen de conscience est tout autre chose chez les chrétiens que ce qu'il était dans la philosophie de Pylhagore ; ([ue le philosophe étudiait sa conscience avec calme, tandis que le chrétien interroge la sienne avec anxiété, torturé par les scrupules, et tremblant toujours d'avoir mérité la damnation. Ainsi le christianisme, dit-on, « a fait connaître à l'âme des besoins et des troubles que les anciens n'avaient point ressentis ». En supposant que cela soit vrai, et je n'en suis pas bien sûr (car nous ne connaissons que fort peu les dévots des temps antiques), un tel changement seraitil à l'honneur du christianisme et pourrait-il s'appeler un progrès? J'en dirai autant du culte de la virginité, de celui de la pauvreté, et en général des habitudes de la vie claustrale ; ce sont là des choses, sinon abso-
1. Voir mon tome II, pages 263 et suivantes, ou plutôt voir mes tomes I et II tout entiers, qui ne sont qu'un inventaire de la morale hellénique ; mais je ferai mieux de citer d'autres écrivains, dont l'autorité appuiera mon témoignage : J. Denis, Histoire des théories et des idées morales de l'antiquité, 1856. — Aubertin, Sénèque et saint Paul, 18Ô6 et 18G9. — Martha, les Moralistes dans l'empire romain, 1865. — BoissiER, la Religion romaine d'Auguste aux A7itonins,l81i.
lument nouvelles, du moins que le christianisme a beaucoup développées; mais j'y vois un sujet d'accusation et non d'éloge, et il s'en faut beaucoup que le monde moderne lui doive quelque chose pour cela.
J'ai déjà indiqué, duns la Préface du tome III, une illusion qui se mêle souvent à l'idée qu'on se fait de ce qu'on appelle sentiments chrétiens. On signale dans nosgrands classiques chrétiens, par exemple, certaines élévations ou certaines délicatesses qu'on ne trouve pas aisément, dit-on, chez les anciens, et on s'écrie: «Voilà la supériorité du christianisme.» Il faudrait dire : « Yoilà la supériorité des temps modernes; voilà le résultat du travail de la pensée sur elle-même et des progrès de l'humanité.» La plupart des observations de ce genre que Chateaubriand a faites dans son Génie du christiaiiisme, quand elles sont vraies, ce qui n'arrive pas toujours, doivent être expliquées ainsi.
Et cela s'applique, non pas seulement à des sentiments et à des idées, mais même à des faits. Ainsi on ne célèbre rien tant, dans le catholicisme, que l'institution des Filles ou Sœurs de la Charité : «Voyez, dit-on ^ quelle belle chose l'Église a faite ! » et on ne réfléchit pas que l'Église avait vécu quinze cents ans avant d'y penser. On ne fait pas attention que cette création date de ce qu'on peut appeler le dernier âge du christianisme ; qu'elle est venue quand le monde commençait à échappera TÉglise de tous côtés, et que l'esprit qui Ta faite est l'esprit moderne, et va précisément en sens contraire de l'esprit monastique, qui avait seul régné si longtemps. « Ces llUes n'ont ordinairement
pour monastères que les maisons des malades ; pour cellule qu'une chambre de louage ; pour chapelle que l'église de leur paroisse ; pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux ; pour clôture que l'obéissance ; pour grille que la crainte de Dieu, et pour voile qu'une sainte et exacte modestie- » ce sont les expressions mêmes de Vincent de Paul ^ En un mot, le service de Dieu est devenu le service de l'humanité, et la prison de pierre est remplacée par la liberté de la conscience. Je ne croirai pas être trop hardi si j'ose dire que, dans la sœur de charité, Vincent a en quelque sorte laïcisé la nonne du moyeu âge. Mais revenons aux premiers chrétiens.
Ceux qui avaient quelque philosophie semblent d'abord avoir dû être arrêtés par la difficulté d'accepter des croyances aussi peu raisonnables que celles qui leur étaient présentées; mais j'ai dit déjà combien, à cette époque, la superstition était forte, et combien faible était la raison. Les philosophes et les savants d'alors n'étaient en réalité ni des savants ni des philosophes. Ils ignoraient honteusement la nature; ils n'avaient aucune idée juste ni de la terre, ni du ciel, ni de l'homme et de la vie. Ils n'avaient non plus aucune critique historique : ils prenaient sans difficulté pour authentique ce qu'on leur donnait comme écrit par un Moïse ou un David. Ils acceptaient des pièces telles que le prétendu rapport de Dilate à Tibère
1. Citées dans la Biographie imiverse/le de Miclnud, t. XLIX, page
et celui de Tibère au sénat sur la divinité de Jésus ^ Ils étaient des enfants, qu'on pouvait conduire avec des contes ^.
Une chose aidait ces raisonneurs à ne pas se montrer trop difficiles : c'est la demi-liberté que l'élat flottant du dogme laissait encore alors à leurs pensées. Justin par exemple croit que les âmes sont naturellement mortelles ; qu'elles ne survivent au corps que s'il plaît à Dieu de leur conserver la vie, soit pour être récompensées, soit pour être punies ; qu'il les conserve en effet, les unes dans une demeure heureuse, les autres dans un séjour fâcheux, jusqu'au jour du jugement ; qu'à partir delà, lésâmes des élus deviennent immortelles, tandis que celles des réprouvés sont châtiées, taiitrpie Dieu juge à propos de faire durer leur existence et leur châtiment. Il ne croit donc pas aux peines élernelles. Et on sait que plus d'un Père de l'Église, même de ceux qui portent le titre de saint, comme Clément d'Alexandrie, professe ainsi des opinions qui ont été condamnées depuis.
Ainsi ni la morale du christianisme, ni sa métaphysique non plus, n'étaient véritablement nouvelles, ni faites pour étonner ou pour écarter personne. Ce qui