Pontius
et ils ont l'air ainsi de faire quelque chose ; mais à peine ont-ils retiré leur main, que le mal reparaît et fait de plus grands ravages.
Il n'y a jamais eu qu'un pouvoir qui ait su persécuter efficacement, c'est l'Église elle-même ; mais aussi s'y prenait-elle tout autrement que les Romains. Qu'on voie l'Inquisition espagnole : non seulement elle a effroyablement tué ^ mais elle y a mis un art épouvantable. Il ne suffisait pas de dire avec elle : « Je ne suis pas Juif, » ou : « Je ne suis pas hérétique ; » comme c'était assez de dire au proconsul : « Je ne suis pas chrétien ; » il fallait lui faire accepter cette soumission, et c'était presque impossible; et, si enfin on y parvenait, on était quitte du bûcher, mais on demeurait enseveli dans une prison pour la vie entière. Tout était compté ; elle ne laissait pas passer un soupir. Aussi quel silence, ou plutôt quelle mort dans tout un royaume ! 11 serait absurde d'imaginer, sous l'Inquisition, des synagogues ou des églises protestantes constituées comme était constituée, sous les Césars, l'Église chrétienne : ayant pubhquement des chefs, une organisation, des finances ; des frères venant assister leurs frères dans leurs cachots; des apologistes écrivant et répandant d'éloquents discours pour établir que leiu* foi doit être respectée. La liberté des consciences n'a pu survivre à l'Inquisition que parce que celle-ci est heureusement demeurée enfermée dans la Péninsule,
1. Elle a brûlé 32,000 personnes en trois siècles. Je prends ce chiffre dans une note de M. Alfred Fouillée, Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1882, page 414.
comme les bêtes féroces des spectacles antiques dans leur arène, et qu'il est resté ailleurs des asiles où l'esprit humain a pu continuer de respirer. Autrement un demi-siècle d'un tel régime, s'il avait pu s'étendre partout, je dis partout absolument, el!it suffi peut-être pour anéantir la pensée humaine. Il est ridicule que l'Église, qui a sanctionné l'Inquisition, se récrie tant sur ce qu'elle appelle les persécutions de l'empire romain, et veuille faire croire qu'il y a eu là pour elle un obstacle sérieux, qu'elle n'a pu franchir sans miracle.
J'ai achevé l'étude des persécutions; j'ai dû pour cela dépasser de beaucoup les limites que je m'étais proposées, et pousser jusqu'au milieu du troisième siècle. Maintenant je voudrais pouvoir y rester, car il n'y a guère d'époque plus attachante, ni de mieux éclairée, grâce aux écrits de TertuUien et de Cyprien. Le premier, dans sa langue barbare, est un écrivain supérieur; le second, avec un génie moins original, est à la fois écrivain, orateur et homme d'action ; c'est un chef de parti et un chef de gouvernement; rien de plus intéressant que ses luttes avec les opposants de son église, ses relations avec l'évêque de Rome, et la place qu'il se fait dans l'ensemble de Tunité universelle ou catholique *. Mais suivre ainsi l'histoire de l'Église, à quelque terme qu'on s'arrête (et où peut-on s'arrêter?) est une entreprise pour laquelle les forces me manquent. J'ai cru faire assez en conduisant le
1. Il emploie ce mot {Lettre 54), qui n'est pas dans le Nouveau Testament, mais qui se lit déjà dans TertuUien.
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C lu'istianisme et ses origines ]W?>i{\\ h la lin du Nouveau Testament. Si j'y ai fait entrer l'étude des persécutions, c'est que je ne pouvais m'en passer pour mettre en pleine lumière l'idée dominante de mon livre, que j'ai indiquée dès le début et que je n'ai jamais perdue de vue : Tidée qu'il n'y a rien d'extraordinaire ni de mystérieux dans la naissance et le développement du christianisme.
Je résume une dernière fois tout ce que j'ai reconnu à ce sujet dans le cours de ces études. Dès les premières années de notre ère, il y avait des Juifs établis sur bien des points de Tempire ; ils formaient une association qui pénétrait partout, et partout exerçait son action sur le monde romain, en même temps qu'elle lui restait étrangère et en demeurait indépendante. Ils avaient autour d'eux les judaïsants, qui partageaient leurs croyances. En particulier, ils attendaient un Oint ou un Christ, qui devait descendre du ciel pour ouvrir le règne du dieu des Juifs à la place de celui des Romains. Vers les premiers temps du principat de Claude, il se répandit que ce Christ était venu, que c'était Jésus, mis en croix sous Tibère; qu'il était ressuscité, et qu'il allait à son tour ressusciter tous les justes morts, pour les réunir dans une vie éternelle à ceux qui vivaient encore et faire disparaître les pécheurs. Cela était difficile à croire, mais cela flatlait toutes les passions d'une multitude souffrante et irritée. On se murmura d'abord à l'oreille, puis on se répéta tout haut « la bonne nouvelle ». Les uns y crurent tout à fait; les autres n'y croyaient peut-être
qu'à moitié ; mais, comme ils étaient tous unis dans les mêmes vœux, ils se plaisaient à professer les mêmes espérances, dont l'expression même était un signe de ralliement, et une menace ou tout au moins un défi adressé aux maîtres. Avec la foi au Christ et à la résurrection, on embrassait d'ailleurs le culte d'un seul dieu et l'aversion des idoles, c'est-à-dire ce qui avait fait tant de prosélytes au judaïsme, et, d'un autre côté, on se débarrassait, au nom du Christ, de tout ce qui gênait dans le judaïsme, à commencer par la circoncision. La foi nouvelle gagna ainsi jusqu'à des Gentils non judaïsants. Ce judaïsme épuré s'épura de plus en plus en s'étendant parmi eux, et se pénétra de la philosophie hellénique ; les deux esprits en vinrent avec le temps à se confondre. Les chrétiens, qui d'abord avaient trouvé place dans les cadres de l'association juive, élargirent ensuite ces cadres à leur usage et constituèrent eux-mêmes une association plus étendue. L'Église, à titre de puissance spirituelle, s'organisa au sein même de l'empire, et se substitua à l'ordre ancien insensiblement et sûrement à la fois. Aussitôt que ce travail a été commencé, il s'est poursuivi sans interruption, avec une énergie toujours croissante. Toutes les forces qui concouraient à détruire l'empire romain (et, dès le temps de César, on le sentait menacé) concouraient aussi à grandir le christianisme. Il y a eu l'obstacle de la persécution ; mais on a assez vu par tout ce chapitre que la persécution, tardive, intermittente, irrésolue, impuissante, n'a gêné le mouvement qu'elle
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combattait qu'autant qu'il le fallait pour le rendre irrésistible.
S'il reste encore clans lliistoire des développements du christianisme, ou plutôt dans celle de ses commencements, quelques points obscurs^ c'est seulement là où les données nous manquent, c'est-à-dire les textes, et où nous ne nous trouvons pas assez renseignés. Là où nous le sommes, tout s'explique et rien n'étonne. Je ne croirai pas avoir perdu le temps et la peine que j'ai donnés à ce travail, s'il contribue à faire pénétrer de plus en plus dans les esprits la conviction qu'il n'entre rien que d'humain dans les affaires de l'humanité, et que toute science^ et particulièrement toule histoire, doit prendre définitivement congé du surnaturel et du divin. L'ancien Balzac disait au contraire : « Il est très vrai qu'il y a quelque chose de divin; disons davantage : il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les empires ^ » Mais rien ne montre mieux que ces paroles combien l'ancien Balzac est loin de nous.