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Lettre 5 de Téd. de Goldhorn

taient touchés et compatissaient ; d'autres se lassaient ; d'autres même étaient inliiniJés ; je dis intimidés de deux manières. Ceux-ci individuellement : on les menaçait ; on leur disait que cela portait malheur de toucher aux chrétiens, que tel proconsul avait été atteint de telle maladie, etc. [ad Scap.,3). Tous n'étaient pas des esprits forts ; on pouvait craindre d'avoir contre soi le dieu des chrétiens. Et puis, que le malheur vînt d'un dieu ou non, on pouvait toujours le redouter. Mais les plus sages se demandaient s'il était prudent de lutter contre cette fureur épidémique. TertuUien dit à Scapula qu'un proconsul d'Asie vit un jour la multitude des chrétiens se porter tout entière devant son tribunal et s'offrir à sa justice. Il en fît, exécuter quelquesuns, et dit aux autres : « Malheureux ! si vous voulez mourir, n'avez-vous pas des cordes et des précipices? » EtTertuilien reprend: « Si on s'avise d'en faire autant ici, que feras-tu de ces milliers de suspects, de tant d'hommes et de tant de femmes, de ces gens de tout âge, de tout sexe, de tout rang, qui se présenteront à toi? que de bûchers il te faudra! que de glaives ! Et Carthage elle-même, que deviendra-t-elle, s'il te faut la décimer, quand chacun reconnaîtra là ses parents, ses compagnons; quand on y verra peut-être des hommes et des matrones de ta classe, et tel et tel personnage du premier ordre, les parents ou les amis de tes amis? Fais grâce à toi-même, si ce n'est à nous; fais grâce à Carthage, si ce n'est à toi. Fais grâce à la province, qui, dès que tes intentions ont été connues, s'est trouvée livrée aux extorsions, soit des soldats, soit des ennemis

personnels de chacun de nous. » Quand on admetlrnit qu'il y a quelque exagération dans ce discours, il en resterait toujours assez pour nous assurer qu'à cette époque l'autorité était débordée et ne pouvait déjà plus rien empêcher. Et, si on remonte à des temps où il semble qu'elle aurait pu faire o])stacle à la foi nouvelle, on verra qu'alors elle n'y pensait pas.

Je ne suivrai pas l'histoire des persécutions jusqu'au bout; je ne pourrais que répéter les mêmes choses. De la dernière, celle de Dioclétien, je ne dirai que ce seul mot: quand elle eut lieu, le christianisme était si fort, que, dix ans après, il y avait un empereur chrétien, et que la religion proscrite devenait la religion de l'empire. Cette persécution ne fut qu'un dernier effort dupasse, qui essayait inutilement de se défendre. Mais je m'arrêterai encore aux persécutions du milieu du troisième siècle, parce que cette portion de l'histoire de l'Église est celle qui nous est le mieux connue par les écrits de Cyprien.

Pendant tout le principat d'Alexandre Sévère, l'Église avait eu la paix et même la faveur ; la maison impériale était pleine de chrétiens, nous dit Eusèbe. Il y eut, dit-on, une recrudescence de persécution sous Maximin, qui fut courte. Philippe au contraire fut tellement l'ami des chrétiens, qu'il passa pour être chrétien lui-même; c'est du moins la tradition de l'Église. Mais il y eut une réaction terrible sous Décius *.

1. Je ne suis pas disposé à admettre la tradition qui fait Pliilippe chrétien, ni surtoull'anecdote très invraisemblable qui s'y rattache.

Alors commencèrent ce qu'on peut appeler les grandes persécutions : il semble bien que c'est l'empereur lui-même cette fois qui voulut en finir avec le christianisme par un édit appliqué dans tout l'empire. A celte date, 250, Cyprien venait d'être élu évêque de Cartilage. Ses écrits sont ce qui nous renseigne le mieux sur ce que c'était qu'une persécution. Nous y voyons d'abord que Cyprien crut devoir disparaître de Carthage, et qu'il put le faire. Il me paraît bien difficile de comprendre que l'évêque d'une ville telle que Carthage, et un évêque aussi illustre, que son illustration même avait porté à l'épiscopat, pût se dérober ainsi a Tautorité romaine, si l'autorité elle-même ne s'y prêtait, et ne se tenait pour satisfaite de cette espèce de soumission. S'il s'était obstiné à rester à Carthage, il aurait été exécuté sans doute, comme le fut à Rome l'évêque Fabianus. Mais on reconnaît ce que les églises conservaient de liberté jusque dansles temps mauvais, quand on voit Cyprien, de sa retraite même, continuer de gouverner les siens, et écrire une quarantaine de lettres à ses presbylres, à ses diacres et à ses confesseurs. Ce ne fut pas sans doute pendant la plus grande violence de la crise ; on sent dans ces lettres mêmes qu'elle est passée ; mais pourtant tout n'est pas fini, il y a encore des poursuites *, et déjà l'évêque a pu rentrer en correspondance avec son église, s'occuper de la distribution des aumônes, de la glorification des martyrs et de la conduite à tenir

1. PressiifcT istius... quœ gregem nostrum maxima ex parte populata est, etadliuc usque populatur. Lettre 11.

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avec ceux qui avaient fléchi. Tout gouvernement trouve devant lui une opposition et des mécontents ; l'évêque avait aussi les siens, qui se plaignaient de sa retraite, etpeut-êlre y insultaient ; mais je demeure persuadé, enlisant tout ce que nous avons sous les yeux, que ceux-là étaient désavoués par la véritable opinion publique, et que l'on comprenait très bien queCyprien, en s'éclipsant,nepoiuvoyaitpas seulement à sa sûreté, mais aussi à la tranquillité de son église. 11 travaillait d'ailleurs constamment pour elle, et en particulier il ne perdait jamais de vue ces intérêts, qui sont si impérieux partout et toujours, mais qui devaient l'être surtout au milieu de la population indigente ou gênée qui faisait la majorité des chrétiens. Nul n'était mieux en état que lui de faire affluer dans la caisse commune l'argent qui pouvait soulager toutes les misères, et il était toujours prêt à y ajouter son propre aigent. Enfin son talent contentait, mieux que nul n'aurait pu faire, le juste orgueil des fidèles, soit par l'honneur qu'il faisait à lÉglise, soit par la magnifique éloquence avec laquelle il célébrait ses combats.

Mais c'est surtout dans les écrits com{)Osés quand la persécution fut apaisée et qu'il eut repris possession de son siège d'évêque, que nous trouvons des éclaircissements abondants sur ces épreuves de son église et sur leurs suites. Un livre est surtout précieux à ce point de vue; c'est celui qui est intitulé : des Tombés [de Lapsis) : on appelait ainsi ceux qui avaient renié leur foi. L'histoire de la persécution est là tout entière. ; Nous y voyons d'abord en quel état la persécution a

trouvé l'église de Carthage. Elle était en paix, et celte paix avait été si longue et si pleine, que la piété s'y était perdue; on ne pensait plus qu'à jouir de ce monde et à amasser. Dans ce tableau, il y a un détail curieux. «Beaucoup d'évêques... insouciants de l'administration des choses divines,, ne s'appliquaient plus qu'à celle des intérêts d'ici-bas ; ils laissaient là leur chaire et leur peuple pour courir de province en province, guettant les marchés où s'offrait quelque affaire et quelque gain ; tandis que leurs frères mouraient de faim dans l'église, ils tâchaient de faire beaucoup d'argent, d'attraper des fonds de terre par de mauvaises manœuvres, de grossir leur revenu à force de placements. » Ces évêques paraissent là comme des espèces d'intendants, qui font trop bien leur métier, au profit de l'église ou au leur; non, en tout cas, au profit présent et immédiat des pauvres. Je sais qu'il ne faut pas prendre à la lettre les prédicateurs, non plus que les satiriques ; je ne tiens pas d'ailleurs à surprendre les faiblesses des hommes : je tiens à montrer dans quelle complète sécurité vivaient les chrétiens, et à rappeler qu'ils avaient vécu ainsi deux cents ans, sauf quelques crises locales et courtes.

Mais voici que l'édit de l'empereur a paru, et, au premier mot prononcé, il semble que la religion chrétienne s'évanouisse. Le plus grand nombre des fidèles trahit immédiatement sa foi. On n'attend pas les démarches de l'autorité ; on va au-devant. Tout le monde court au forum (pour y sacrifier publiquement, suivant l'ordre). Le soir vient, et les magistrats sont obligés

de remettre bien des gens au lendemain; beaucoup demandent instammentqu'on neles fasse pas attendre. Ce n'est pas le pouvoir, dit Cyprien, qui leur fait violence; ce sont eux qui font violence au pouvoir. On s'encourage, on s'entraîne les uns les autres. Des parents présentent leurs enfants à la mamelle. Tout cela parce qu'il y avait un terme fixé, avant lequel il fallait avoir fait sa déclaration. Il était si simple, répond Cyprien, de se dérober par la fuite ! Il est vrai qu'on menaçait ceux qui fuyaient de la confiscation de leurs biens; mais qu'est-ce que cela? dit l'évêque. Je ne dirai pas comme lui ; j'estime que cela était très grave, etje ne suis ni étonné ni scandalisé que l'autorité, dans ces conditions, ait eu bon marcbé du grand nombre. Il faudrait seulement savoir si la menace de confiscation élait toujours suivie d'effet.

On aurait peine à croire, si on n'en avait pas la preuve sous les yeux, que, parmi ceux qui reniaient publiquement leur foi et sacrifiaient aux dieux, il y avait jusqu'à des évêques. Cela n'est pas dans le livre des Tombés, parce que ce livre n'est écrit que pour Carthage, où il n'y avait d'autre évêque que Cyprien lui-même, mais cela est attesté formellement dans une Lettre de Cyprienàl'évêque Antonianus (Le//re55, n°9).

Quant à la manière d'échapper à la persécution en payant les agents du pouvoir, il semble que cette corruption ne pouvait plus s'exercer si franchement et si à l'aise que du temps de Tertullien. On avait imaginé quelque chose de plus raffiné, une espèce de transaction entre l'autorité et la conscience. Au lieu

d'exiger d'un lîilèle qu'il sacrifiât à la face de tous, on lui demandait seulement de reconnaître par écrit qu'il l'avait fait, et tout se passait entre le gouvernement et lui. On poussait même encore plus loin la complaisance : l'autorité, au lieu de réclamer cette déclaration, la faisait elle-même, avec l'aveu de l'intéressé. Et de même à peu près que le clergé catholique donne quelquefois aux gens qui se marjent à l'église des billets de confession sans qu'ils se confessent, la police romaine donnait des certificats de sacrifice sans qu'on eût sacrifié. L'Église, il faut le dire, n'acceptait pas ce subterfuge, et tenait pour coupables ceux qui se tiraient d'affaire au moyen de ces certificats. Cependant Cyprien reconnaît lui-même que leur faute est moins grave que celle de sacrifier, et on en obtenait assez aisément le pardon. Et comment ne l'aurait-on pas obtenu, puisque ceux mêmes qui avaient absolument renié leur foi trouvaient encore une indulgence dont le scandale est précisément le sujet de ce livre de Cyprien ?

La situation des évêques était très embarrassante en effet. Quand une fois la persécution était finie, tous ceux qui par faiblesse étaient sortis de l'Église voulaient y rentrer. Si on les accueillait trop vite, on encourageait et en quelque sorte on justifiait la défection; car à quoi bon montrer de la fidélité et du courage, quand on ne perdait rien à en manquer?Mais, si on s'obstinait à les repousser, combien on perdait ainsi de fidèles ! et précisément, selon toute apparence, ceux qui étaierft les plus considérables et les plus utiles par leur position

et par leur fortune! Quand l'évoque essayait de résister à toutes les demandes qui l'assaillaient, il avait contre lui, et c'est là une des plus grandes singularités de sa situation, ceux-là mêmes qui paraissaient le plus devoir appuyer sa résistance. Il semblait que les confesseurs, ayant le droit d'être plus exigeants que personne, devaient être tout à fait contraires à l'indulgence ; mais il se trouve qu'ils avaient un intérêt à être indulgents. On avait admis que le dévouement du confesseur ou martyr pouvait racheter la faute de son père ou de sa mère, de son frère ou de sa sœur qui avaient fléchi, et rien ne semblait plus légitime. Mais peu à peu cela s'était étendu, et le rachat des Tombés était devenu un droit des confesseurs. Ils prétendaient que celui qui était sorti de l'Église n'a\ ait qu'à se présenter avec un billet de leur main et qu'aussitàt il devait y être reçu et rentrer dans la communion des fidèles. On en était venu à donner des billets collectifs disant: «Recevoir dans la communion un tel avec les siens [Lettre 15). » On exploitait aussi les martyrs qui étaient morts. Cyprien nous a conservé une lettre du confesseur Lucianus [Lettre 22), qui déclare que le bienheureux martyr Paulus lui a dit avant de mourir : « Lucianus, je te le dis devant Christ, si après que j'aurai été rappelé, quelqu'un te demande la -paix, donne-la-lui en mon nom. » Et, là-dessus, il donnait de côté et d'autre des billets au nom de Paul ; il en donnait aussi au nom d'un confesseur encore vivant, mais qui ne savait pas écrire [Lettre 27). Ces billets devenaient ainsi affaire de complaisance, et même, c'est Cyprien

qui nous le dit, affaire de commerce [Lettre 15).

Ce n'était pas d'ailleurs la seule difficulté que TÉglise eût avec ses confesseurs: dansleurconduiteilsn'étaient pas toujours exemplaires. Des hommes d'un tempérameut si énergique, qui supportaient les griffes de fer et les lames rougies au feu, avaient peine, une fois libres et Tictorieux, à rester sages. Ils ne l'avaient pas non plus toujours été. Il y avait parmi eux des repris de justice, bannis de leur pays, et qui y rentraient imprudemment au risque d'y être exécutés, non plus comme chrétiens, dit Cyprien, mais pour leurs anciens méfaits [Lettre 13). A d'autres^ moins compromis, l'évêque reproche encore l'esprit de désordre et la débauche du vin et des femmes (7(^irf. et 14). Les billets qui venaient de ces confesseurs pouvaient n'être pas toujours bien donnés *,

Cyprien résista énergiquement à ces prétentions de ses martyrs, et il avait une telle autorité personnelle et une situation si haute, qu'il réussit à défendre ses droits d'évêque ; mais jamais il ne soutint une lutte si difficile, et on sent en le lisant qu'il est forcé à bien des concessions. Il tientà ce que ce soit lui qui dispense les indulgences; mais on voit bien qu'il lui faut les dispenserlargement.LesTombés onthesoindeTÉglise, mais l'Église a besoin aussi des Tombés. Ils parlent haut, ils font la loi, ce sont eux qui menacent [des

I. Il y a une vingtaine d'années, l'histoire du zouave pontifical Glcquel, malencontreusement célébré par un évêqne, a montré encore comment une église peut être quelquefois embarrassée de ses martjrs.

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Tombés, 22). Ils se sentent si nombreux et si forts, qu'ils ne se montrent ni honteux ni abaltus de leur apostasie; ils persistent, hommes et femmes, à vivre comme ils vivaient jadis, sans pénitence, dans leur luxe et leurs voluptés [Ibid. 30). Il les appelle donc à , la pénitence; mais la plus efficace sera de donner de Targent, beaucoup d'argent et tout de suite, incwictanter et largiter [Ibid., 35). Par la force des choses, les églises aboutissent toujours là, et il est clair que l'évêque sera facile, si on lui apporte de belles aumônes. JVous le comprenons, et, en vérité, c'est bien le moins que ceux-là payent de leur bourse qui n'ont pas payé de leur peau.

Cependant comment prévenir les faiblesses, si on n'en craint pas plus les suites, si on n'a plus à redouter une église rigoureuse et inflexible ? Il faut faire peur pourtant; Cyprien y pense, et il a pour cela recours à Dieu, qui, lui, n'est gêné par personne et n'a pas à garder de ménagements. Dieu fait voir, par des miracles, qu'il ne pardonne pas à ceux qui trahissent. Cyprien nous raconte ces miracles [Ibid. 24-26) avec une curieuse naïveté. Un homme avait prononcé à peine la parole par laquelle il reniait le Christ, qu'il est tout à coup devenu muet. Une femme, au sortir du sacrifice, tombe possédée d'un esprit malfaisant, et déchire de ses propres dents sa langue souillée; puis elle meurt bientôt, avecde grandes douleurs. « Voici, dit-il encore, ce que j'ai vu moi-même de mes yeux. Une pelite fille à la mamelle, dont les parents avaient pris la fuite, est présentée par sa nourrice aux magistrats.

On lui fait manger un peu de pain (car elle n'aurait pu manger de la viande des victimes), trempé dans le vin du sacrifice. Après la persécution, les parents, de retour, amènent un jour l'enfant à l'église pendant que l'évêque donnait la communion aux lîdèles. La petite fille se démène et crie pendant tout l'office ; puis, quand le diacre veut lui faire boire à son tour le vin consacré, elle refuse, tenant obstinément les lèvres serrées. On lui fait boire ce vin malgré elle ; mais l'enfant s'agite plus que jamais et vomit. L'eucharistie n'avait pu demeurer dans ce corps profané. « Telle est la puissance, dit Cyprien, telle est la majesté du Seigneur. » Et nous nous dirons : Tel est le fanatisme aveugle qui se développe sous la violence des persécutions. Il n'y a pas de plus mauvaise éducation des esprits que celle des exécutions et les supplices.

Une autre femme tombée avait réussi à surprendre la communion; l'eucharistie l'étouffa et elle en mourut. Une autre, voulant ouvrir son coffre où il y avait du pain consacré, du feu en sortit et l'empêcha d'y touchera Cette fois, Cyprien ne nous dit pas qu'il l'a vu. Un homme, ayant reçu de même indignement l'eucharistie, ne trouva plus dans sa main qu'une poignée de cendres. Voilà par quelles histoires l'évêque effrayait son auditoire.

Ces révélations curieuses des monuments authentiques de l'âge des martyrs, ces détails mesquins ou

1 . On voit que le pain de la communion était alors du pain ordinaire, qu'on emportait chez soi et qu'on pouvait conserver, comme on fait aujourd'hui le pain bénit.

même misérables, ne doivent pas nous faire oublier ce qui était grand, ni méconnaître les âmes héroïques et saintes qui ont fait alors Thonneur de l'Église. Bien de petites causes peuvent grossir le nombre des dévouements, mais c'est à condition, je l'ai déjà dit, qu'il y ait d'abord une élite qui élève à son tour le reste. Il y a ceux qui souffrent et qui meurent, non par aucun motif vidgaire, non par amour-propre ou par orgueil, non pas même pnr fureur contre l'ennemi, mais par passion pour la vérité et la justice, par dégoût de la vie quand elle est flétrie, par horreur de sentir en soi une tache et impossibilité de la supporter. Il s'y ajoutait l'entraînement des exemples, l'admiration qu'on avait ressentie pour ceux qu'on avait vus soi-même combattre et vaincre, cette admiration mêlée de pitié et d'amour, la plus violente dont puisse être pénétrée l'àme humaine. A la tête des confesseurs, les imaginations exaltées voyaient le Christ, le premier témoin ou martyr, comme l'appelle V Apocalypse (1,5) ; elle le voyait sur le champ même du combat, et combattant avec les siens; idée réalisée de leur conscience, qui prenait ainsi une forme et une voix pour les soutenir. Voilà le martyre dans tout son éclat, tel que le célébrait l'éloquence deCyprien, avant le jour, si prochain, où lui-même il allait être martyr. Cette éloquence est brillante quelquefois jusqu'à l'excès, mais il y a ihélorique et rhétorique. L'une est le calcul laborieux de l'homme d'école ; l'autre est l'ivresse d'un enthousiasme qui ne se possède plus, qui ne trouve jamais trop sonore l'écho de ses sentiments, et n'est jamais ras-

sasié de grands mots et d'éclatantes im^igei [Lettre 10). Ce n'est pas un effort que fait l'orateur pour convaincre et persuader ; c'est une fêle qu'il donne aux siens et qu'il se donne à lui-même *.

Cet enthousiasme, je n'ai nulle envie d'y résister. On doit recueillir pieusement dans l'histoire toute souffrance humaine, et à plus forte raison tout sacrifice. Nous vénérons également aujourd'hui tous les martyrs, qu'ils aient souffert pour une foi ou pour une autre, pour un dieu ou pour l'humanité. Tous ont voulu être libres, et nous faire libres.

Mais il est triste de penser combien les martyrs chrétiens en particulier ont été trompés dans leur élan généreux. Ils mouraient pour amener le règne de Dieu sur la terre, et ils n'ont amené que le règne de l'Église, qui en a été bien loin. L'Église a fait infiniment plus de martyrs qu'elle-même-n'en a jamais eu, et, de plus, elle a fait peser pour des siècles sur l'humanité et sur la pensée humaine la plus lourde et la plus malfaisante des servitudes. Défions-nous donc de tout enthousiasme auquel on nous demanderait de sacrifier

1. Huit ans après la persécution de Décius, il s'en éleva une nouvelle sous Valérien ; c'est alors que Gyprien fut frappé, un peu après Sixte (ou Xyste), évêque de Rome. Nous avons sur sa mort le récit de son diacre Pontius (Ruinart, i4da primorum marti/nim,p. 213-5). Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne s'avisa pas de demandera Gyprien une abjuration. Il n'y eut pas même d'interrogatoire ; le proconsul constata l'identité et prononça aussitôt la sentence. Elle portait, dit Pontius, qu'il était le porte-drapeau de la secte, l'ennemi des dieux, qu'il devait servir d'exemple aux siens, et que son sang serait la sanction du rétablissement de la discipline. Nous n'avons aucun renseignement sur son âge.

la liberté d'un seul homme. La liberté pour tous et en toutes choses, c'est le seul dogme avec lequel il n'y ait pas à craindre de mécompte.

Si maintenant je pose une dernière fois la question en vue de laquelle j'avais entrepris cette étude : Les persécutions ont-elles été et pouvaient-elles être un obstacle sérieux au développement et à la fortune du christianisme? Je crois que la réponse se présente maintenant avec la plus lumineuse évidence: Non, elles ne le pouvaient pas. Les persécutions ont été à la fois très rares et très courtes, de manière qu'à prendre les choses dans leur ensemble, on peut dire que, pendant trois siècles, l'Église a grandi en pleine paix. Quand Cyprien a été exécuté, en l'année 258, il était le premier évêque de Carthage qui eût jamais été frappé ; c'est son biographe qui nous le déclare *. Mais, dans les temps les plus mau-vais et aux heures les plus douloureuses, on a vu que presque tous échappaient aux poursuites. D'abord la multitude des faibles, qui cédaient tout de suite et rentraient sous terre, mais qui, quelques mois après, enressortaient et se retrouvaient un grand peuple ; puis ceux qui avaient fui, puis ceux qui avaient obtenu des certificats. L'Église ne perdait jamais rien qui pût compter, et gagnait sans cesse, au contraire, par le seul fait de sa durée. Les Romains, à leur point de vue, devaient se comparera des chirurgiens qui Ibttent par des opérations contre un cancer incurable : ils coupent et ils font souffrir,

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