Voir tome m, p
le monde hellénique à une religion nouvelle ; et ce premier pas est le plus difficile à expliquer, parce que les données nous manquent, et que nous n'avons rien d'écrit qui date de cette heure-là, puisque Paul luimême n'était pas encore parmi les Frères. L'attente d'un Christ était à la fois si universelle et si ardente^ qu'un Christ ne pouvait manquer de se produire ; mais pourquoi ce Christ a-t-il été celui-là? Nul ne le dira; comme nul ne dira, quand le ciel est couvert et quand la pluie va tomber, pourquoi c'est telle goutte qui tombe la première ^ Le mouvement qui se fit autour de Jésus fut peu de chose, mais ce peu de chose n'en a pas moins été l'origine de tout le reste. Et à quoi ce mouvement lui-même a-t-il tenu? D'abord sans doute à lui, à sa personne, à la puissance morale qu'il avait en lui, et que nqus sentons encore dans les évangiles. M. Renan écrivait tout récemment : « Le chef-d'œuvre de Jésus a été de s'être fait aimer d'une vingtaine de personnes, ou plutôt d'avoir fait aimer l'idée en lui, jusqu'à un point qui triompha de la mort 9. » Mais il a triomphé surtout par la mort même, par cette catastrophe tragique d'un supplice ignominieux et cruel. C'est là ce qui a achevé le prestige et ce qui a rendu présent en lui ce type de l'homme de douleur, consacré dans Timaginalion des Juifs par une ;7ro- /^Ae/fé dont j'ai parlé déjà et dont je reparlerai encore. Du moment que Jésus était le Christ, il y avait dans
1. Rorale, cœii, desuper et ntibes piuant j'ustum. % MarC'AuriU, page 51 f. 8
le monde une foi nouvelle^ mais qui ne se répandait que parmi les Juifs {Act., xi, 19). Il est vraisemblable qu'elle s'est produite d*abord en'Galilée (où les plus anciens évangiles placent les apparitions de Jésus); mais on ne nousra pas dit. Le livre des Actesy le seul où nous puissions nous renseigner d'une manière suivie sur les origines du christianisme, et qui n'a été fait qu'à une très grande distance de ces origines, n'a pas daigné s'occuper des commencements obscurs de la première église chrétienne, et nous la montre tout de suite établie à Jérusalem. Il nous peint ceux qui la composent comme si étroitement unis, qu'ils mettaient tout en commun (ii, 44 et iv, 32). Ce n'est là sans doute que l'image d'un âge d'or sans i:éalité. Les Lettres authentiques de Paul ne laissent rien entrevoir de semblable. Il y a plus de vérité dans ce qu'on nous dit au même endroit, que tous les jours ils allaient prier au temple, comme tout bon Juif. D'après le livre des Actes, cette église était gouvernée par un collège de douze personnages, qu'on appelait les Envoyés, les apôtres, et qu'on supposait . institués officiellement par Jésus lui-même. Dans ce même livre, le traître Judas, qui était un des Douze, est remplacé par Matthias, immédiatement après la mort de Jésus, au moyen d'une élection faite dans les formes par les disciples, qui se trouvent au nombre de cent vingt (dix fois douze). Dans les Lettres de Paul, les Douze sont nommés une fois seulement dans ce verset : « Il a apparu à Céphas, puis aux Douze » . — de sorte qu'on pourrait se demander si ces trois der-
niers mots ne sont pas une addition faite après coup, par quelqu'un qui, ayant lu les évangiles, ne corn* prenait pas que Tapparition aux Douze fût oubliée dans Paul. Mais même en les supposant authentiques, il est difficile de croire que ces Douze, dont Paul ne parle pas ailleurs une seule fois, eussent parmi les fidèles une véritable autorité et même qu'il y eût des Douze au temps de Paul. Cela supposerait seulement qu'on admettait que Jésus avait eu douze compagnons, et que ceux qu'on croyait avoir été de ces- douze (car plusieurs pouvaient avpir disparu) s'en faisaient un titre d'honneur. Paul reconnaît, il est vrai, une certaine autorité dans les apôtres^ mais ceux qu'il appelle ainsi ne paraissent pas être en nombre déterminé ni constituer un collège. 11 comprend au contraire dans les apôtres Jacques, frère du Seigneur (Ga/., i, 19), tandis que le livre des Actes le met en dehors des Douze (i, 14). Il est clair d'ailleurs que, si les apôtres avaient été un corps constitué, Paul n'aurait pas pu s'attribuer, comme il le îait, le titre d'apôtre sans avoir été reçu dans ce corps.
Trois personnages sont particulièrement désignés, soit dans Paul, soit dans les Actes^ comme ayant la principale autorité. C'est d'abord Jacques, le frère du Seigneur; c'est lui que Paul nomme le premier : a Jacques, Céphas et Jean, ceux qu'on regardait comme les piliers (Ga/., ii, 9). » Il était entouré d'un grand respect; il ne figure pas dans les prétendues listes des Douze que donnent les évangélistes. Il paraît
90 LB GHRtSTIANISMB ET SES ORIGINES.
avoir été enveloppé dans la condamnation que le grand prêtre Hanan fit porter en Tan 64 contre les sectateurs du Christ Jésus 1.
Céphas ou Pierre,' n'étant pas frère de Jésus, n'était pas aussi honoré que Jacques, mais il n'était pas moins considérable ; ou plutôt tout indique qu'il a été le véritable chef de la communauté naissante, autant qu'elle a eu un chef; que c'est lui surtout qui a porté le poids de la propagande par laquelle s'est établie la foi nouvelle ; qui a été enfin l'Apôtre par excellence
1. Jésus avait qaatro frères et deux sœurs : a f^'est-ce pas là le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joseph, de Judas et de Simon t et ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Harc^ vi, 3. Paul nomme ailleurs au pluriel les frères du Seigneur, I, Cor., ix, 4. Il y a lieu de croire qu'il désigne ainsi, avec Jacques, Judas, Tauteur prétendu de la dernière épltre -du Nouveau Testament, où il s'appelle lui-même u frère de Jacques > ; Joseph et Simon ne paraissent nulle part.
Je viens de dire le Nouveau Testament, et je dirai de même dans l'occasion V Ancien Testament : ce sont des expressions trop usitées pour qu'on puisse faire autrement que de s'en servir ; mais elles ont l'inconvénient de ne pas présenter à Tesprit un sens net, le mot de Testament ne s'employant Jamais ainsi dans notre langue. Testamentum n'est que la traduction latine d'un mot grec (SiaOï^xYi) qui traduit lui-même l'hébreu berith, lequel signifie proprement un pacte. Dieu avait fait un pacte avec Israël par le ministère de Moïse ; ce pacte, d'après la théologie de Paul, a été annulé et remplacé par un autre qu'a apporté le Christ. Il y a donc l'ancien pacte et le pacte nouveau. Maintenant la Bible Juive est l'acte authentique de l'ancien pacte, ou, si Ton veut, ce pacte lui-même (icaXaià diadi^xiQ, vetm testomentum),et les Épttresetles Évangiles constituent le nouveau (xatvi^ StaOyjxT), novum testamentum) , Nous aVons francisé le mot, ^vl lieu de le traduire. Dans les livres juifs, la Vulgate ne traduit pas tou- {ours le 6ta6if)XTi des Septante par testamentum; elle emploie aussi fœdus etpactum.
Sur la mort de Jacques, frère du Seigneur, voir Joseph, Àniiq,, XX, IX, 1 etEusèbe, Hist, eccl., II, 1 et 45.
Ik RÉSURRECTION. — PAUL. 91
avant la venue de Paul, c'est-à-dire pendant cette pre« mière période qui a dû être la plus difficile, précisément parce qu'elle n'était pas la plus éclatante ^ Enfin on nommait à côté de Pierre, et comme son second, Jean, fils de Zébédée, sur qui nous ne savons rien de plus.
Nous ignorons à quel moment les « disciples » (c'est ainsi que le livre des Actes^ vi, 1, etc., appelle ceux qui croyaient en Jésus) commencèrent d'exciter la haine des Juifs et d'être inquiétés et maltraités. Rien ne détermine la date du meurtre de Stéphanos ou Etienne, lapidé dans un soulèvement populaire, à la suite duquel les « disciples », réduits à fuir Jérusalem et la Judée, se dispersèrent dans les pays voisins. C'est à propos de cet événement que le livre des Actes nomme pour la première fois Saul ou Paul '.
Que Paul ait pris part ou non au meurtre de Stéphanos, car ce n'est peut-être le qu'une légende, il est certain, par son témoignage à lui-même (Gâ/., i, 13, etc.), que
1. Le nom propre de Tapôtre qne noua appelons Pierre était Simon. C'était Jésus, dit-on, qui lui avait donné le surnom de Cépbas ou rocher, qui a été traduit en grec nétpoc, Marc, m, 16.
Jacques, frère de Jean, figure dans les ActeStXii,2, comme ayant été mis à mort, en 44, par le premier Agrippa. La légende a fait depuis à Jean, fils de Zébédée, une très grande place. On a mis sous son nom trois Épltres du Nouveau Testament et le quatrième évangile. Et ce dernier livre le représente comme le disciple particulièrement aimé de Jésus, ce dont il n'y a dans les anciens évangiles aucune trace.
2. Paul n*est qu'une transformation hellénique (car pour les Juifs^ romain ou hellénique, c'est la même chose) de Thébreu Saul ou Schaonl. Les Juifs modifiaient volontiers ainsi leur nom quand ils entraient en rapport avec le monde hellénique. (Voir tome HI, p. 10M09.)
cet esprit ardent se signala d'abord par son animosité contre la secte nouvelle. Le livre des Actes raconte qu'il allait de Jérusalem à Damas, avec des pouvoirs qu'il s'était fait donner par le grand prêtre pour saisir et pour emmener à Jérusalem des Juifs coupables de croire en Jésus, quand il fut retourné (c'est ce qu'exprime le mot latin converti) par un coup soudain, dont la tradition a fait un miracle : le chemin de Damas est devenu proverbial {Act.,iL^ 3). C'est seulement quand on sera entré dans l'étude des doctrines de Paul, de ses sentiments et de ses rêves, qu'on pourra essayer de s'expliquer ce qu'il éprouva ; mais toute grande passion peut donner lieu à ces révolutions de l'âme qui transforment la haine en amour, un amour qui ne sera pas moins furieux que la haine. Paul s'était à peine présenté comme Disciple à un Disciple de Damas, que déjà il prêchait « la bonne nouvelle >» dans les synagogues de cette ville, de la même voix qui la veille jetait l'épouvante parmi les fidèles. Mais on s'imagine aisément combien ce fanatisme juif, qui l'avait enflammé luimême, prit en horreur l'aposlat. Il lui fallut s'échapper, se jeter dans l'Arabie, d'où il revint encore à Damas. Pour Jérusalem, il n'osait plus y reparaître. Il n'y revint qu'après trois ans, et n'y passa que quinze jours [Gai., I, 18).
Tout en s'expliquant cette conduite de Paul, on ne peut s'empêcher de penser qu'elle paraîtrait bien extraordinaire aux croyants, si, par une sorte de grâce d'état, ils ne lisaient les textes sacrés avec un respect banal qui les empêche de faire attention à ce qu'ils
LA aÉSURRECTÏON. — PAUL. 93
lisent. Quoi ! il ne tient qu'à Paul, qui m'a pas connu Jésus lui-même, de connaître les compagnons de Jésus, de se faire conter et certifier par eux les actes, les enseignements et toute la vie terrestre du Christ, et il ne s'en met pas en peiue ! et il s'en va prêcher Jésus pendant trois ans sans avoir ni interrogé ni entendu aucun témoin de celui qu'il prêche ! On voit combien sont loin de compte ces apologétiques modernes qui s*expriment sur les origines des religions comme si celles-ci s'établissaient par une instruction en règle, où Ton entend des dépositions et où l'on dresse des procès-verbaux ; ils parlent de témoins « qui se feraient égorger », d'apôtres qui n'ont pu être « ni trompés ni trompeurs », et autres lieux communs de cette espèce. Mais personne alors ne songeait, ni parmi les croyants ni parmi leurs adversaires, à faire de pareilles informations. Quelques hommes di«> saient : <• Le Christ est ressuscité, on me l'a dit, il a apparu à tels et tels ; » ou quelquefois : u II m'a apparu. » Les uns les croyaient, les autres ne les croyaient pas ; mais il ne se passait rien de plus. Et c'est ainsi que le plus ardent, le plus entreprenant des apôtres de la foi nouvelle, n'a prêché que ses propres idées et ses propres imaginations, et s'est vanté luimême de n'avoir rien reçu d'une autorité quelconque. {Gai., m, 12.)
Pendant les quinze jours qu'il passa à Jérusalem, Paul conféra avec Pierre, non pas évidemment comme un disciple avec son mattre, mais comme quelqu'un c[ui était déjà une puissance, et qui venait s'entendre
avec le premier personnage d'avant lui sur leur action commune et leurs intérêts communs.
Il ne vit d'ailleurs que Pierre et Jacques, et n'entra en rapport avec aucun autre. [Gai., ibid.)
11 paraît avoir eu pour introddcteur auprès de Pierre et de Jacques, un Juif de Cypre, c'est-à-dire comme lui de race hellénique, et à peu près du même pays ; Paul était de Tarse, en Cilicie ^ Ce Juif était lévite ; il s'appelait Joseph, et s'étant fait remarquer comme prédicateur de la foi nouvelle, il avait reçu le surnom de Bar-Nabas (Barnabe), flls de la prédication. (Acr.,iv,36, etix, 27.)
Dans la dispersion des disciples qui suivit la mort de Stéphanos, la foi au Christ Jésus avait été portée hors de la Judée^ à Damas, en Phénicie, dans Cypre, à Cyrène; elle arriva enfin à Antioche, la capitale de la Syrie, la grande porte qui s'ouvrait sur l'empire romain. Hais il se produisit à Ântioche quelque chose de tout nouveau. Jusque-là, on n'avait encore prêché le Christ Jésus qu'aux seuls Juifs, Hébreux ou Grecs ; ni Céphas ou Pierre, ni Barnabe, ni Paul lui-même, n'avaient eu la pensée de s'adresser à des incirconcis ; en un mot, les Disciples n'étaient encore qu'une secte juive. C'est à Antioche que pour la première fois « des Juifs de Cypre et de Cyrène, qui croyaient à Jésus, parlèrent de lui aux Hellènes » (xi, 20), c'est-à-dire aux incirconcis. « Et la main divine était avec eux, et
1. Act, XXII, 3, etc. On nous dit aillears qu'il était né à Giscala, eu Galilée, d*où ses parents émigrèrent à Tarse après sa naissance. (QiEBOif , De ifiris illustribus, 5.)
grand fut le nombre qui crut et qui se tourna vers le Seigneur» (xi, 21). A cette nouvelle, ceux de Jérusalem envoyèrent aussitôt à Antioche Barnabe, Téloquent apôlpe cypriote. Mais Barnabe lui-même, et cette inspiration lui fait grand honneur, eut Tidée d'aller chercher Paul à Tarse, où il était retourné après les quelques jours passés à Jérusalem, et de le prendre avec lui.
a Et il arriva que pendant toute une année ils conférèrent dans l'église, et ils se firent écouter d'un grand nombre, et c'est à Antioche que les disciples reçurent pour la première fois le nom de Christiens. » Ce verset est Tacte de naissance du christianisme ^
On voit que Paul ne peut pas être appelé l'auteur du christianisme, puisque la pensée de prêcher Jésus aux incirconcis est antérieure à lui et que ce sont desliommes obscurs qui eurent cette pensée. Le christianisme n'a pas d'auteur, non plus que la révolution française; ces grands mouvements se font tout seuls et par les premiers venus ^.
1. h est à remarquer que cène sont pas les chrétiens eux-mêmes qui se désignaient ainsi d'abord ; le mot n^est jamais dans Paul, n est deux fols dans les Actest une fois dans la première Épltre dite de Pierre, et indique également dans ces trois endroits le nom que donnent aux chrétiens ceux qui ne le sont pas. On ne le trouve nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament.
La forme latine du mot semble indiquer que c^est l'autorité ro' maine qui trouva ce nom pour désigner cette espèce de judaisants qui n^étaient plus des Juifs. Ceux qui l'employaient prenaient évidemment Christos pour un nom propre. A Jérusalem, les Juifs appellent Nazaréens les Disciples (Act,, xxiv, 5).
3. Je n*ai pas tenu compte d'un récit précédent du livre des Acies où se trouve la conversion d'un centurion romain de Césarée, in-
Cependant, comme la parole de Dieu allait gagnant else réf)andant de plus en plus (xn, 24), Tidée entra dans les esprits de la porter au delà de la Syrie. Nous appelons encore ces idées soudaines et puissantes des « inspirations » ; mais le mot n'a plus pour nous une grande force et n'implique rien de surnaturel. Dans les Actes, c'est TEsprit de Dieu qui se fait entendre : L'Esprit saint dit : a Mettez-moi à part Barnabe et Paul pour rœuvre à laquelle je les»ai appelés (ïu, 2). » Et ils partirent ensemble pour une première mission, par où commença la conquête du monde des incirconcis. Dans Antioche même, il semble que les incirconcis qui s'étaient laissé amener au Christ Jésus n'avaient fait que grossir le nombre des Juifs qui, les premiers, avaient cru en lui, et que c'étaient des Juifs qui formaient le noyau de cette Église, ne comprenant pas bien eux-mêmes où ils allaient, et croyant attirer ainsi les gentils à eux, et don pas se perdre dans les gentils. La Syrie était presque considérée comme une terre juive, au moins dans sa population de langage syriaque ^ Ce fut tout autre chose quand Barnabe et Paul s'aventurèrent au delà d'Antioche et prêchèrent Jésus en terre hellénique. Ils attirèrent de plus en plus les incirconcis ; mais les Juifs s'écartèrent d'eux comme d'infidèles, et ils n'en gagnèrent qu'un petit nombre.
Dès lors furent changées du tout au tout les destinées de la foi nouvelle. La propagande qui s'arrêtait
circoncis, prêché et baptisé par Pierre lai-môme. Le merveilleux mêlé à cette histoire avertit assez qu^elle est apocryphe. 1. Renah, Saint Paul, p. H.
aux Juifs ne pouvait amener qu'un schisme dans le judaïsme, c'est-à-dire quelque chose d'essentiellement borné, soit pour le nombre des conquêtes, soit pour rimportance des résultats. Celle qui s'adressait au dehors pouvait, dans tous les sens, être sans limite. Les Juifs qui croyaient au Christ Jésus n'en étaient pas moins des Juifs ; les judaîsants qui acceptaient cette croyance n'étaient plus proprement des judaîsants, puisqu'ils n'avaient de commun avec les vrais Juifs ni les pratiques ni les croyances.
Barnabe et Paul s'embarquèrent à Séleucie, passèrent en Cypre, et de là à Perga, puis à Antioche de Pisidie, d'où ils rayonnèrent jusqu'à Iconium. Ils évangélisèrent ainsi les Galates, si on entend par là non les peuples de la Galatie proprement dite, qui est le pays autour d'Ancyre, mais une'partie de ce qui formait la « province de Galatie » dans les cadres of- Gciels de l'empire romain ^ Ils revinrent ensuite sur leurs pas, regagnèrent la mer, et rentrèrent dans la grande Antioche, la vraie métropole du christianisme. Ils y réjouirent l'Église nouvelle du récit de cette première campagne, par laquelle « Dieu avait ouvert aux gentils la porte de la foi ». {Act,j xiv, 26.)
La hardiesse de cette expédition était telle, qu'un Disciple, nommé Jean de son nom hébreu et Marc de son nom romain, qui était parti avec Barnabe et Paul comme leur auxiliaire, recula dès les premiers pas (xm, 13). Et leur retour à Antioche, triomphant en
1. Rbraii, Saint Paul, p. 48, d'après Perrot, Exploration de /« Galatie, 18.
lY. 7
apparence, fut troublé par les scrupules et le mécontentement des chrétiens Juifs, qui se refusaient à reconnaître pour « frères » des hommes qui n'étaient pas circoncis. Ils ne comprenaient même pas qu'on pflt se déclarer disciple de Jésus et n'être pas Juir.
Le prodigieux mouvement de la conversion des gentils ne pouvait s^arrêter ainsi : la force des choses devait prévaloir. Le génie de Paul la comprit, et son éloquence se chargea de la traduire. 11 fut à la fois hardi et habile, comme il faut être pour faire les révolutions. Il n'hésita pas à affronter le judaïsme chrétien dans la ville sainte elle-même. Il partit pour Jérusalem avec Barnabe, et, tout en payant de respects les chefs de celte église, leur fit respecter à euxmêmes la liberté des nouveaux chrétiens. Qui donc aurait pu repousser toutes ces recrues qu'il avait faites jusqu'au milieu de l'Asie, qui ignoraient Jésus la veille et qui le confessaient maintenant? Quand il venait dire : a Ils sont à vous, » qui donc aurait pu répondre : «Nous n'en voulons pas? »• D'ailleurs il y a une force qu'on ne méconnaît guère : c'est celle de l'argent, et Paul Tavait aussi avec lui ; elle décida sa victoire. L'église de Jérusalem était une église de pauvres; ces chrétiens de la riche Asie pouvaient contribuer à la soutenir. Les héritiers de Jésus se résignèrent à faire deux parts : en se réservant le pays de la circoncision, ils abandonnèrent à Paul les incirconcis, et renoncèrent à exiger la circoncision de ceux qu'il avait fait entrer dans la foi. « Seulement, ils nous recommandèrent de nous souvenir des pauvres ; » c'est le
denier mot de cette conférence de Jérusalem {Gai., n, 10).
Jacques Céphas(ou Pierre), et Jean- ayant donné la main à Paul et à Barnabe en signe de communion, ceux-ci retournèrent à Antioche accompagnés de deux « frères » de Jérusalem , chargés de témoigner de raccommodement qui s'était fait. On l'enregistra à Antioche avec une grande joie. C'était, en effet, sans que les hommes de Jérusalem se l'avouassent peut-être, la reconnaissance du christianisme comme existant à part et indépendamment du judaïsme. La mère et Tenfant sont désormais étrangers Tun à l'autre.
A peine reposés de leur victoire, Barnabe et Pauj annoncèrent qu'ils repartaient pour revoir et pour affermir les Églises qu'ils avaient fondées ; mais ils ne partirent pas ensemble. Barnabe fut-il offensé de ce que le génie de Paul avait d'impérieux et dé tranchant, ou effrayé de son ardeur inquiète? Ils se séparèrent à l'occasion de ce même Jean ou Marc qui n'avait pas voulu suivre Paul à Antioche de Pisidie, et que Paul refusa de recevoir à son tour. Barnabe prit Marc avec lui et repassa en Cypre. Nous le perdons de vue depuis ce moment.
Paul, accompagné de SilasS retourna d'abord sur le théâtre de sa première campagne ; mais cela ne pouvait suffire à sa dévorante activité, et il lui fallait s'ouvrir des voies nouvelles. Où irait-il? Son inspiration le porta vers l'Occident et la Grèce propre.
L Ou SUrsnas H. Cor,^ i, 19.
II traversa l'archipel et entra en Macédoine. Outre Silas, il avait avec lui Timothée, qu'il avait ramassé en chemin. C'était le fils d'une Juive devenue chrétienne et d*un incirconcis qui était tout au plus un judaïsant : Paul, avant de se l'attacher, le fit circoncire. {Ad,, XVI, 3.) Il ne crut pas que la liberté de Tincirconcisiqn, qu'il avait péniblement obtenue pour la foule des nouveaux fidèles, pût être soufierte dans un apôtre ou sous-apôtre. Ainsi ce furent trois circoncis, car Silas était un chrétien de Jérusalem {Act., xv, 22), qui allèrent porter dans la plus grande et la plus belle partie du monde grec-cette religion nouvelle, où la circoncision devait être condamnée à tout jamais ^ C'est alors que Paul fonda les églises de Philippes, de Thessalonique et de Béréa, puis celle de Corinthc (après avoir passé à Athènes) : il resta un ah et demi à Corinthe. Il ne fit ensuite que toucher à Éphèse et rentra à Antioche après avoir passé à Jérusalem. AJais, après un court séjour à Antioche, il repartit pour une troisième course, qui devait être la dernière. Il retraversa toute TAsie et revisita toutes ses églises ; puis il alla fonder celle d'Éphèse, où il demeura deux ans. Il revint d'Éphèse en Macédoine et en Grèce, repassa encore en Asie, et s^embarqua à Milet pour Jérusalem, où il revenait toujours. On verra plus tard comment il y fut fait prisonnier et conduit à Rome#
1. Quand Paal aUaà la conférence de Jérusalem, il avait avec lui Titus, incirconcis. Sommé de le faire circoncire, il n*obéit pas d'abord à la sommation ; mais il semble qu^il condescendit plus tard aie faire. (Ga/., ii. 5.)
LA RÉSURRKCTJON. — PAUL. tOi
Ces deux derniers voyages ne forment véritablement qu'une grande expédition, où Paul fut seul, je veux dire où ce fut lui qui conduisit tout, et c'est alors qu'il conquit le monde hellénique et établit les premières et les plus grandes églises de la chrétienté, si on met à part Antioche et Rome.
Toilà certes un grand spectacle et une révolution surprenante. Comment cela s'est-il fait? Quelque difGcile qu'il soit de s'en rendre compte, cela est moins difficile pourtant que de s'expliquer le mouvement que la prédication et puis la mort de Jésus ont produit dans la Judée; car nous n'avons sur Jésus, ni aucun témoignage direct, ni aucun écrit où lui-même nous ait laissé sa pensée. Nous avons, au contraire, les Lettres ou Épttres de Paul, où il revit aujourd'hui pour nous. Il est vrai que beaucoup de ces Lettres sont d'une authenticité au moins douteuse ; mais il y en a quatre qui ne sont contestées par personne, savoir : la Lettre aux frères de la Galatie ; — la Première à ceux de Corinthe; — la Seconde à ceux de Corinthe; — et enfin la Lettre à ceux de Rome. Elles suffisent pour pénétrer dans le caractère de Paul et dans Tesprit de sa prédication, et il est temps de les aborder.
Avant tout, il ne faut pas se laisser surprendre à ce nom Hl apôtre des ffetiiils, par lequel on a coutume de désigner Paul, et cela d'après lui-même (Rom.j xi, 13). Ce mot ne veut pas dire que Paul ait jamais prêché le Christ à ce que nous appelons des païens. Le premier regard jeté sur ses Qpilres suffit pour reconnaître qu'elles leur auraient été absolument
102 LE CHRISTUiNISME BT^SES ORIGINES. '
minielligibles. Les gentils à qui il s'adresse sont des incirconcis judaïsants, qui avaient reçu les enseignements des Juifs, qui assistaient à leurs assemblées et lisaient leurs écritures : ceux-là seuls pouvaient entendre sa prédication et s'en émouvoir. Partout où il va, il s'adresse d'abord aux Juifs eux-mêmes et parle dans les synagogues, ou dans les lieux de prière (wpo(Teuxa() *. Mais le plus souvent il n'est pas écouté par les Juifs et se rabat sur les judaîsants; c'est de ceux-ci que se composent ses églises. Mais je ne sais s'il y est entré, du vivant de Paul, un seul païen ; je veux dire un homme qui ne connût pas déjà, avant d'y entrer, le judaïsme et la Bible ^.
Je sais bien que, si l'on en croit le livre des Actes^ Paul à Athènes disputait dans l'agora avec les philosophes stoîques et ceux de Técole d'Épicure ; qu'il prêchait même devant l'Aréopage et convertissait un de ses membres ; mais je ne suis pas le premier qui refuse d'en croire là-dessus le livre des Actes^ et qui voie là un récit de pure imagination. Quoi qu'il en soit, il est certain du moins que les épftres de Paul ne s'adressent jamais à des païens. Ceux à qui il parle l'avaient élé, il est vrai, car il leur dit : « Autrefois,
1. Il y avait au moins de ces oratoires dans les villes où il ne se trouvait pas assez de Juifs pour constituer une synagogue. Voir AcL, XIV, 13.
2. Le livre des Actes, par antipathie pour les Juifs, sans doute, ne se sert pas du mot de Judaîsants. Il dit : les servants Dieu, ou simplement les servants, <j£6ô[uvoi. (Acietf xvi, 14 ; xvii, 4). JosepU emploie également l'une ^t l'autre expressions. [Guerre des Jui% II, xviu» 3 ; Antig., XX, xiii, 11.)
IK RÉSURKECTlOiN. — PAUL. i03
quand vous ne connaissiez pas Dieu, vous avez servi des dieux qui ne sont pas en réalité. » {Gai,, iv, 8.) Et encore : « Yous savez que vous étiez des gentils qui vous laissiez conduire comme on voulait aux idoles muettes. » (I Cor.^ xn, 2.) Mais, avant de devenir chrétiens, ils avaient d'abord judaïsé, et ce n'est qu'à travers le judaïsme qu'ils étaient arrivés à Jésus. Autrement, ils n'auraient pu prendre aucun intérêt à la discussion qui remplit à peu près deux des quatre Lettres que nous avons (à ceux de Galatie et à ceux de Rome), et qui reparait encore dans les deux autres : celle de savoir si les chrétiens doivent rester Juifs ou sortir absolument du judaïsme ; elle n'aurait pas môme eu de sens pour eux.
Mais qu'enseignait-il? Que croyait-il ?Iira dit en un verset d'une brièveté éloquente : « Je n'ai pas fait profession devant vous de rien savoir autre chose, si ce n'est le Christ Jésus, et le Christ mis en croix ^. » C'est-à-dire que ce qui fait le fond même de la prédication de Paul, c'est sa doctrine du Christ, ou, en un seul mot^ sa Christologie.
Je rappelle d'abord d'où est née Tidée de l'Oint ou du Christ. Lorsque les Juifs furent affranchis, par les Asmonées, de la domination des rois grecs macédoniens, plus insupportable que celle des Perses,
l.I Cor., II, 2: El (i^q 'It)90ûv Xpi<rr6v, xa\ toûtov èfftaupujjLévov. Pour tradaire exactement 'IviaoSv Xpivrov, je crois qu'il faudrait mettre Jésus, Christ, avec une virgule entre les deux mots, et en donnant à celui de Christ sa prononciation naturelle^ et non pas eeile qo*il a prise dans le nom composé Jésus-Christ.
parce qu'elle opprimait leur conscience même, l'enthousiasme populaire se traduisit en des poésies qui célébrèrent la restauration d'Israël et les chefs libérateurs. Ces poésies se produisirent sous la forme prophétique» qui était dans le génie de ce peuple ; on les mit dans la bouche des vieux prophètes des anciens âges : Isaîe, Michée, etc., et, au lieu de chanter franchement sous son nom un chef tel que Simon ou Jean (en grec Hyrcan), on supposa que le prophète avait vu de loin et annoncé par avance Thomme divin qu'on ne nommait pas, mais qui devait rendre au peuple de lehova son indépendance et sa grandeur. Cet homme, étant un grand prêtre^ était un Oint. Plus tard, quand on fut loin de ces beaux temps et qu'on retomba dans la servitude, ces images glorieuses restèrent et changèrent de sens : elles avaient été de l'histoire ; elles ne furent plus que des espérances, dont l'accomplissement reculait de plus en plus dans l'avenir ; et il fut reçu que ceux qu'on appelait les prophètes, et qu'on plaçait au temps des anciens rois, avaient promis à Israël un rédempteur, que son dieu tenait en réserve et qui viendrait enfin tout réparer. C'est ainsi que s'établit cette attente, et qu'elle entra dans la foi des Juifs.
Le personnage ainsi glorifié dans les prophéties n'y porte pas le nom d'Oint ou Christ: ce nom ne se trouve que dans les psaumes. Les psaumes sont des écrits encore plus récents que les livres prophétiques ; ils ont été composés sous les Asmonées devenus rois,
OU même sous Hérode. Quand ils parlent de TOint (ou Christ), ils entendent par là le chef, grand prêtre ou roi, placé à la tête de la nation juive, et dont ils célèbrent les victoires et la grandeur ^ Mais, plus tard, ces rois ayant disparu et la Judée étant asservie aux Romains, on a mieux aimé entendre, par TOint ou le Christ des psaumes, un restaurateur d'Israël qu'on attendait de l'avenir.
Cet Oint espéré, on crut plusieurs fois qu'il paraissait ; plusieurs s'essayèrent à ce rôle dans l'anarchie qui suivit la mort d'Hérode : ils échouèrent et périrent, et leur mauvaise fortune semblait devoir décourager les espérances ; mais elles étaient si vivaces, qu'elles se transformèrent seulement, au lieu de s'éteindre. Elles passèrent de Tordre de la réalité à celui du surnaturel. L'Oint attendu ne fut plus un homme ordinaire, comme ceux qu'Israël avait eus autrefois, mais un personnage surhumain. Dans un écrit qui portait le nom de Daniel, l'écrivain, après avoir représenté sous l'image de quatre bêtes les quatre empires auxquels Israël avait été asservi successivement et les avoir amenés devant le siège où le Très Vieux, c'està-dire Dieu, s'est assis pour les juger, fait paraître à son tour Israël lui-même, sous la figure d'un fils de l'homme ou d'un homme, qui s'avance « sur les nuées » jusques auprès de Dieu, et reçoit de lui la puissance. Les bêtes étaient les gentils; Thomme ou fils de
1. Les grands prêtres et les rois étaient consacrés par une onction d'huile sainte. Exode, xxix, 7; I Sam,, ix, 16.
rhomme est Israël ; il n'y avait rien de plus sous cette image ; mais on voulut y voir autre chose. Le Fils de rhomme devint TOint attendu, et il fut admis que rOint ou Christ, le jour où il parattrait, descendrait en effet- du ciel et marcherait sur les nuées. [Marc^ XM, 62.)
Mais, du moment que Dieu tenait en réserve pour son Oint un miracle, rien n'empêchait de soupçonner un Christ jusque dans un personnage malheureux. Tel pouvait être persécuté ou même tué aujourd'hui, et reparaître demain tout-puissant et glorieux. J'ai cité le passage à'Isaïe où Ton s'imagina que le Christ était représenté sous cet aspect, si différent de celui sons lequel on se le figurait autrefois.
C'est ainsi que Jean le Baptistès a pu être pris pour un Christ, et Jésus après Jean le Baptistès.
Il faut relire ce morceau d'Isaîe^ dans lequel le poète avait voulu représenter en réalité, non pas la passion d'un Oint, mais celle d'Israël lui-même, personnifié dans « le serviteur de lehova ». Il faut surtout remarquer les passages d'où est sortie cette idée de rédemption ou de rachat qui est devenue comme le fond même du christianisme. « C'est pour nous qu'il a été frappé; c'est pour notre compte qu'il a souffert... Il a payé pour nos péchés, il a reçu des coups pour nos injustices... Il a {)orté à lui seul le péché de beaucoup et il a payé pour eux. » Cela voulait dire tout simplement, dans le prophète, qu'Israël a souffert pour les péchés des Israélites^ comme nous pourrions dire aujourd'hui que les malheurs de la France
ODf expié ]es fautes des Français ; mais quand toute celte prophétie a été appliquée par Timagination des peuples^ non plus à Israël , mais à un homme, à un sauveur, il a fallu entendre nécessairement que cet homme payait pour tous les autres et achetait de sa vie le salut de tous, et c'est Tidée qu'on se fit du Christ.
C'est ce qu'expriment également les Lettres de Paul, et les évangiles : <c Christ est mort pour nos péchés suivant les Écçitures. » (ICor., xv, 3.) — « Christ est notre justification, notre sanctification, notre rançon. » {Ibid., 1,3.) — « Par la rançon qui a été donnée pour nous en Jésus le Christ. » {Rom.^ m, 24.) — « Le Fils de Thomme est venu... donner sa vie pour la rançon d'un grand nombre » {Marc, x, 45), etc.
Cette idée semble d'ailleurs avoir été dans l'air à cette époque. Non seulement oii la trouve dans Philon, sous une forme stoîque et hellénique plutôt que juive : M Tout sage est la rançon du méchants » ^àis encore Caton, dans Lucain, s'exprime ainsi (II, 312) : « Puisse mon sang racheter les peuplesj puisse ma mort payer tout ce que la corruption romaine a mérité d'expiations ! »
Hic redimat sanguis populos, hac casde luatur Quidquid romani meruerunt pondère mores >.