ÎLlciiobb, Saiw^aliOf I, 21, etc
confoiident absolument en un seul. Pourtant le premier mot a dû être : « Jésus est le Christ ». Mais alors tout n'est pas fini ; s'il est le Christ, il doit reparaître ; il va venir comme vient le Christ, « sur les nuées du ciel » ; il va détruire ce monde mauvais; il va restaurer Israël! Tandis que les esprits en sont là, et rêvent là-dessus tout éveillés, un compagnon de Jésus, ou peut-être une femme qui Pavait suivi, le revoit une nuit ou un matin dans un songe. Elle a peine alors, en s'interrogeant elle-même, à distinguer le songe d'une réalité : en le racontant, elle ne distingue plus, et encore moins ceux qui le répètent d'après elle. On a vu Jésus I Je dis, on a vu, car, en pareille matière, ce qui a d'abord été vu d'un seul Test bientôt d'un autre, puis de plusieurs. Dès lors, il n'y a plus à attendre ; il ne faut pas dire : « II viendra » , il ressuscitera ; il est ressuscité, c'est chose faite ; les croyants maintenant peuvent dormir tranquilles ; ils ont bien plus qu'une promesse ; l'œuvre de rétablissement du royaume de Dieu est commencée par la résurrection même de Jésus , et elle va s'achever tout à l'heure.
Les prétendues apparitions de Jésus à ses disciples, témoignages de sa résurrection, sont mentionnées d'une part dans les Évangiles, de l'autre dans une Lettre authentique de Paul, la Première à ceux de Corinlhe (xv, 5). Mais il y a une grande différence entre la manière dont parle Paul et celle dont s'expriment les Évangiles. Paul ne donne absolument aucun détail : Jésus « a été vu » (w^ôr,), c'est tout ce qu'il
trouve à dire. Il a apparu à Céphas, puis aux Douze, puis à plus de cinq cents « frères » à la fois, puis à Jacques, puis à tous les Envoyés et « en dernier lieu à moi aussi ». Pas un mot de plus. Mais comment a-t-il apparu? où? quand? sous quelle forme? avec quelles^ circonstances? on n'en sait rien. Paul ne s'explique ni sur ce que les autres ont vu, ni sur ce qu'il a vu lui-même, et la chose pourtant en valait la peine. Le vague de cet énoncé nous autorise à réduire le miracle au minimum, c'est-à-dire à une aperception aussi fugitive et aussi peu distincte qu'on voudra l'imaginer. A-t-il vu? ou a-t-il rêvé?
C'est tout autre chose dans les Évangiles. Le plus ancien s'arrête, il est vrai, avant d'arriver aux apparitions de Jésus. Mais il contient l'histoire des trois femmes qui vont au sépulcre le matin, au lever du soleil, et trouvent écartée la pierre qui en défendait l'entrée. Le sépulcre est vide, mais elles y voient un jeune homme (un ange, dit Matthieu), qui leur montre que Jéisus n'est plus là, et leur dit qu'il est ressuscité et que ses disciples le retrouveront en Galilée : elles ^ne voient pas Jésus lui-même. Dans Matthieu, elles le voient au moment où elles sortaient du sépulcre. Cette apparition (aussi secrète que possible) est la seule que Matthieu suppose qui ait lieu à Jérusalem. C'est sur une montagne de la Galilée que Jésus a donné rendez-vous à ses disciples. Ils l'y trouvent, en effet, et ils se prosternent devant lui : a Cependant quelques-uns doutaient, mais Jésus s'approche d'eux et il leur parle, » et Tévangéliste rap-
porte ses paroles mêmes. Dans Lwc*, on arrive, pour parler le même langage que tout à Tbeure, au maximum du miracle. Tout se passe à Jérusalem mâme, et il n'est plus question de la Galilée. Après Tapparition aux femmes, Jésus se manifeste une première fois à deux seulement des siens^ qu'il aborde sur le chemin d'Emmaûs ; c*est comme un prologue très dramatique, qui prépare une plus grande scène. Puis le soir, comme tous sont. réunis dans Jérusalem, « le voilà tout à coup au milieu d'elix, et il leur dit : «Paix à vous». Frappés d'effroi, ils croyaient voirun esprit, mais il leur dit:... «Voyez mes mains et » mes pieds ; c'est bien moi ; touchez et voyez ; un r> esprit n'a pas de chair ni d'os.. . » Et il leur fit voir ses mains et ses pieds. Et, comme dans leur joie ils restaient encore incrédules et étonnés, il leur dit: « Avezvous ici quelque chose à manger ? » Et ils lui apportèrent un peu de poisson cuit et du miel. Et il prit ce qu'ils apportaient, et devant eux il le mangea, etc. » Cela était probant ; on sait bien qu'un esprit ne mange pas ^
Enfin le quatrième évangile raconte à la fois une apparition à Jérusalem et une autre en Galilée. Dans celle-ci, Jésus prend part à la pêche avec ses disci-
]. Le texto. authfintiqun dn Marc finit au rerset xvi. 8.
2 Une singularité du récit de Luc est ce qui regarde Simon ou Pierre. Au verset 13, il est dit que, sur le rapport des femmes, il a couru au tombeau, et, se baissant pour regarder, il vit les linceuls par terre et sortit, s'étonnant en lui-môme de ce qui était arrivé. Puis, au verset 34, on lit que, le jour môme les deux voyageurs d'Emmafls, en rentrant à Jérusalem, trouvent les disciples qui leur disent que le Seigneur e*^t vraiment ressuscité et que Simon Ta vu (x^l
pies. Dans la première se place l'épisode de l'incrédulité de Thomas, qui demande à metlre le doigt dans le trou des clous et la main dans la plaie du flanc.
J'ai poursuivi cette comparaison parce qu'elle est 1res instructive, et fait bien voir la loi suivant laquelle se produit le merveilleux. Paul est un témoin : il l'est déjà pour le compte des Douze, puisqu'il les connaît personnellement ; il l'est encore bien mieux pour son propre compte. C'est donc lui qui devrait donner des détails précis sur les apparitions de Jésus, et, au contraire^ il n'en donne aucun ; on ne saurait même dire au juste ce qu'il entend par ce mot : « Il a été vu. » C'est l'expression vague d'une illusion très vague sans doute elle-même. Au contraire, dans les évangiles, nous n'entendons plus des témoins ; ce sont des récits écrits on ne sait par qui, à plus de quarante ans de la mort de Jésus, après la destruction de Jérusalem. Plus on s'éloigne, plus les détails abondent ; le narrateur sait tout et répond à tout ; il ne laisse pas place à une question ni à un doute ; loul est complet, parce que tout est inventé. Voilà ce que c'est que le merveilleux de seconde et de troisième main.
Un détail très curieux est celui du lieu où les divers récits placent les apparitions de Jésus. Paul n'a pas un
6?6il £i|i«vt). Cependant Simon n'avait vu qu'une chose, qui est que Jésas n*était plus dans le sépulcre. C'est employer bien légèrement l'expression ébçOvi, et U semble par là que cette expression (la même dont se sert Paul) ne signifie pas grand'chose.
seul mot qui le détermine, et il nous laisse sur ce point dans la môme obscurité que-sur tout le reste. Mais le plus ancien évangile dit expressément que les Douze ne doivent retrouver Jésus qu'en Galilée, et Matthieu reste fidèle à cette tradition. D'après lui, c'est bien en Ga* lilée que Jésus se montre une seule fois à ses disciples, pour remonter au ciel aussitôt après. C'est seulement dans Luc et Jean qu'il y a des apparitions à Jérusalem. C'est en effet le propre d'une fable qui commence de ne pas trop s'éloigner d'abord de la réalité. Or, la réalité est, non pas sans doute que Jésus se montre plutôt en Galilée qu'à Jérusalem, mais qu'on le croie plutôt en Galilée qu'à Jérusalem, loin de l'endroit où il est mort, plutôt que là où tout le monde l'a vu sur sa croix*.
Mais la particularité la plus remarquable des récits sur les apparitions de Jésus, c'est qu'il n'est dit nulle part que Jésus ait apparu à sa mère. Si ce n'était le propre delà maladie de la foi de suspendre, pour ainsi dire, chez ceux qui en sont atteints, les fonctions de la pensée, combien les croyants devraient être étonnés quand ils lisent que Jésus ressuscité s'est monlr^é à tant d'autres et non pas à sa mère ! Mais ils sont aveugles là-dessus comme sur l'absence de cette mère dans les récits de la Passion. La vérité est que le silence absolu des trois évangiles ôte toute valeur à ce qui est dit de
1. C'est à peu près la même idée qu'exprime le sarcasme de Vol* taire :
Le nouveau dieu, pendu publiquemeni, Ressuscita bientôt icerètement.
la mère de Jésus dans/^ârn,xix,2S,ou(lanSi4c/., i,'14.
C'était un besoin et une nécessité pour les Juifs d'appuyer sur la Bible toutes leurs croyances. On avait réussi à y trouver la résurrection des morts ; il était bien autrement difficile d'y trouver la résurrection de Jésus. Cependant Paul n'hésite pas à dire que Jésus ce est ressuscité le troisième jour, suivant les Écritures » (I, Cor.^ XX, 4). Or le seul endroit des Écritures auquel cela puisse se rapporter est ce passage d'Osée (vi, 1) : « Allons, retournons au Seigneur notre dieu ; c'est lui qui nous a emportés et il nous guérira ; il fera la plaie et il la pansera. Il nous rendra la santé en deux jours ; le troisième jour, nous nous relèverons. » Je n'ai pas besoin d'expliquer des images si transparentes. Voilà ce que Paul appelle un témoignage de la résurrection de Jésus * /
Mais ce passage d'Osée est précieux en cela même qu'il nous autorise à ne pas tenir compte delà tradition d'après laquelle on a parlé de Jésus ressuscité dès le surlendemain de sa mort (car c'est là ce que signifie le troisième jour dans la langue d'alors). Cela n'a été supposé que d'après ce verset, et il est beaucoup plus probable qu'à l'origine on a cru à la résurrection de Jésus sans dater d'aucune manière cette résurrection, et on y a cru d'abord, comme je l'ai dit, en Galilée.
Si les hommes d'alors, à propos de la résurrection de Jésus^ avaient eu l'idée d'une enquête, il aurait fallu la commencer par constater la disparition du
I.Un autre texte de l'Écriture est allégaé tout aussi mal à propos dans Act, ii, 37.
corps de Jésus. Or Paul ne nous dit pas un mot làdessus, et il est bien à remarquer que, dans son énumération des apparitions, il passe absolument sous silence les trois saintes femmes, dont il ne semble pas avoir entendu parler. Il n'indique pas que personne soit allé au sépulcre et ait reconnu que Jésus n'y était plus. Quant aux évangiles, ils disent que le corps n'était plus dans le sépulcre ; mais comment le disentils ? Les deux premiers racontent seulement que les saintes femmes ont trouvé le sépulcre vide ; le troisième ne se contente pas des femmes et y ajoute Pierre ; le quatrième, Pierre et Jean. Il n'est pas dit qu'aucun autre disciple soit venu vérifier la chose, et, moins encore, que leB gentils s'en soient mis en peine. L'évangile qui porte le nom de Matthieu est le seul où on lise que Jésus vivant ayant annoncé sa résurrection, les Romains mirent des gardes au sépulcre pour empêcher d'enlever le corps, et que le corps ayant disparu néanmoins, les grands prêtres payèrent les soldats pour leur faire dire qu'ils s'étaient endormis, et que le corps avait été enlevé pendant leur sommeil : un conte d'une pauvre invention. La vérité est sans doute que personne n'a rien éclairci et n'a même pensé à le faire. C'est en Galilée d'abord, suivant toute apparence, et fort loin de son sépulcre, que s'est répandu le bruit de Jésus ressuscité. Les hommes qui croyaient l'avoir revu vivant se souciaient peu de son corps mort, et on le leur aurait montré, qu'ils n'en auraient pas moins cru ce qu'ils croyaient ; mais personne ne songeait à les contredire. Ceux à qui on
LA RÉSURRECTION. — PAUL. 8r>
venait parler de Jésus ressuscité, ou croyaient euxmêmes, ou haussaient les épaules, ou s'emportaient, mais sans que cela eût d'autres suites. Peut-être, si on eût entendu dire que Jésus ressuscité avait recommencé sa première vie, qu'il s'était montré à la foula, qu'il avait prêché, ameuté les peuples ; alors les polices se seraient émues, et elles auraient pu rechercher si le corps de Jésus avait disparu et comment il avait pu disparaître. Mais cette seconde vie, qui ne se manifestait que par quelques visions mystérieuses, leur importait peu. Ce n'est qu'à une très grande distance des événements, quand le christianisme fut une doctrine constituée, que des raisonneurs, probablement des Grecs, se mirent à faire des objections. Ils dirent : a Si Jésus était ressuscité, son corps n'était donc plus dans le sépulcre? » On répondit : « En effet, il n'y était plus ; les saintes femmes ne l'y ont plus trouvé. » Les raisonneurs allaient plus loin : « S'il n'y était plus, c'est que vous l'aviez enlevé. » Alors on inventa l'histoire des gardes. Voilà comment les légendes s'achèvent peu à peu.
Quand Jésus fut reconnu pour le Christ, on l'appela le Christ plutôt que Jésus. On l'appela aussi d'un nom qui signifie proprement le maître, et qu'on a l'habitude de traduire par le Seigneur ^ Ce nom, les Juifs s'en servaient pour désigner leur dieu luimême, afin de ne pas prononcer son nom sacré,
1. 'O xupto<, dominusj qui répondait à rhôbreu Adon, C'est le maître à qui l'on obéit, dont on est l'esclave, non pas le maître qui enseigne {magister).
le nom qui s'écrivait, dans cette langue où il n'y a que des consonnes, par lès quatre lettres : I, H , Y, H ^ Chaque fois que ces quatre letlres se présentaient dans un texte, ils lisaient Adonaï, mon Seigneur, et de là il est arrivé que, dans la traduction grecque, on ne lit jamais le nom exprimé par les quatre lettres, mais seulement le Seigneur. Voici maintenant ce qui s'est produit :
Le psaume ex commence en hébreu par ces mots : « lehova a dit à mon Seigneur : « Sieds à ma droite » , etc. Dans la pensée de l'auteur du psaume, celui qu'il appelle son Seigneur est son roi ; mais, dans la suite, le psaume tout entier a été appliqué au Christ. Maintenant, d'après ce qui vient d'être dit, ce verset, dans les traductions, a pris cette forme : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur »» etc. Il est résulté de là deux choses : premièrement que le Christ a été appelé Seigneur, ensuite que le même nom s'est trouvé appliqué à Dieu et au Christ. Cela n'a pas peu contribuéi sans doute, à rapprocher le Christ de Dieu, jusqu'au jour où il est enfin devenu dieu, longtemps après l'époque où nous sommes.
On disait aussi : « Notre Seigneur. » La formule Mara-natha {voir I, Cor.^ xvi, 24) est formée de deux termes chaldaïques (la langue des Juifs d'alors) qui signifient : « Notre Seigneur est venu». C'était une espèce de mot de passe que les chrétiens échangeaient entre eux.
Jésus est l'Oint ou le Christ, Jésus est le Seigneur ; voilà le premier pas fait dans la marche qui a conduit