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Il a fait grâce à Hoyse et il a endurci Pharaon

ceux qu'il a justifiés, il lésa aussi glorifiés. » {Rom., vin, 30.)

Je ne dirai pas : Yoilà la théologie de Paul. Je dirai : Yoilà la théologie. C'est de ces - expédients d'avocat embarrassé qu'est né Ténorme amas de subtilités et de logomachies qui compose la théologie tout entière et qui a régné, pour ainsi dire, jusqu'aujourd'hui. Les versets que j'ai cités et quelques autres semblables, où avec un mot nouveau et mystérieux il essayait de se débarrasser de son passé, ont enfanté, en particulier, toute cette doctrine de la grâce, vide de fond et, dans la forme, inextricable, épouvantable marais où Augustin a noyé l'Église avec lui. Pour constituer la théologie, il fallait unir à la faculté d'associer les disparates, qui est dans l'esprit de l'Orient, celle d'argumenter sans fin, qui caractérise l'esprit grec. Et c'est lace qui s'est produit quand les sombres fantaisies de Paul ont été reprises et développées par les Pères.

Mais remarquons bien que chez Paul lui-même elles se réduisent à peu de chose. Il n'a pas véritablement une doctrine de la Grâce, s'appliquant à l'ensemble des actes et des volontés humaines ; ses idées ne se rapportent qu'à une préoccupation unique : comment* se fail-il que le choix de Dieu ait passé des Juifs aux gentils?

De même, Paul a engendré ce qu'on appelle le dogme du péché originel, sans l'avoir conçu pour son propre compte. Il a lu la parole de la Genèse : « Tu ne mangeras point de ce fruit; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras (n, 17). » Il dit donc qu'Adam a péché, et par

le péché la mort est entrée parmi les hommes; mais le Christ est venu pour détruire à la fois et le péché et la mort. Il Tentend d'une manière toute sensible, car il croit, en effet, que le Christ va descendre du ciel tout à Theure, et que dès lors on ne mourra pkis. C'est du merveilleux, pour ne pas dire simplement de la poésie ; ce n'est nullement ce que Ton a mis depuis sous ce mot de péché originel.

Je ne sais ce que les Juifs répondaient à ces raisonnements de Paul ; mais j'imagine qu'un de ses plus redoutables adversaires était lui-même. Il traîne après lui, quoi qu'il fasse, son fanatisme d'hier; ayant cru si longtemps qu'être Juif est tout, il ne peut se résigner tout d'un coup à croire que ce n'est rien. Il fait ce qu'il peut pour reconnaître aux Juifs un privilège {Rom,, m, 1 ; xi, i, etc.), et il y a un moment où il s'écrie : << Je le diç, et c'est la vérité que je dis en Christ; ma concience témoigne pour moi en l'Esprit saint; j'ai un grand chagrin et mon cœur sent une douleur incessante ; je voudrais moi-même être rejeté du Christ et maudit pour mes frères, pour ceux qui sont miens selon la chair [Ram., ix, 1). » Vœu étrange, qui trouble encore aujourd'hui ses lecteurs chrétiens. C'est par une protestation du même genre qu'il prononce : a Renversons-nous donc la Loi par la foi ? Loin de nous I Au contraire, nous confirmons la Loi {Rom., m, 31). » Il veut dire que, comme c'est la Loi qui promet le Christ, et qui aboutit à lui pour ainsi dire (voir verset 21), le règne du Christ, en

venant clore celui de la Loi, ne fait que la confirmer ^

Eu réalité, la Loi n'en est pas moins détruite; Tancien pacte n'existe plus. Il y a un pacte nouveau : « C'est celui de TEsprit, non plus de la lettre, car la lettre tue, tandis que FEsprit donne la vie. d (II Cor,^ m, 6.) C'est toujours la même idée, que la Loi n'a apporté avec elle que le péché, et par suite la mort. La circoncision est répudiée, et l'on peut prévoir le jour ùii il n'y aura plus un seul chrétien circoncis.

Dans cette lutte obstinée, Paul n'est pas venu à bout d'entamer le judaïsme. Un petit nombre de Juifs ont passé au Christ, et ce n'est pas Paul qui les a gagnés; ce sont les compagnons de Jésus, qui ont Tait ces conquêtes avant que Paul fût conquis lui-même. D'ailleurs l'Église des circoncis de Jérusalem a bien peu vécu, elle aurait probablement vécu moins encore, si Jérusalem eût gardé son indépendance et si les Juifs y étaient demeurés maîtres. Mais Paul a vaincu les Juifs dans le monde grec, en ce sens qu'il leur a arraché les judaîsants. La parole de lehova à la mer dans le livre • de Job : « Tu viendras jusque-là, et pas plus loin, » Paul l'a dite à cette marée montante du judaïsme qui semblait près de couvrir le monde. Le vieux judaïsme s'est arrêté pour jamais, et le judaïsme nouveau, qui a bienlôl tout envahi, envahi lui-même par les mœurs et parl'espritgrec, n'est plus véritablementle judaïsme. Du reste, je l'ai déjà dit, Paul n'a fait que précipiter

1 On sait que cette pensée se retrouve dans MaUh,, v, I7

cette révolulion, et un homme ne fait jamais que cela; les grands mouvements se font par la force des choses. On a vu Philon d'Alexandrie occupé de se défendre contre un judaïsme libre, qui trouvant « que la lettre n'est que le symbole de Tidée », en venait à dédaigner la lettre. Il proteste contre cette indifférence ; tout en accordant que les prescriptions sur le sabbat, sur les fêles, sur la circoncision, ont un sens mystique, il ne veut pas qu'on renonce pour cela aux pratiques extérieures : faudra-t-il donc renoncer aussi au culte qu'on rend à Dieu dans le Temple? Il résiste donc; mais ceux à qui il résiste étaient déjà, comme on voit, bien près de Paul. Et Philon lui-même parlait quelquefois comme Paul : il plaçait au ciel Tétranger (te non Israélite) qui vient à Dieu, et il vouait à l'enfer l'homme qui déshonorait le sang pur (le sang de David) dont il est sorti. Enfin l'image célèbre de TÉptlre aux Romains (xi, 16), de la branche d'olivier sauvage entée sur l'olivier franc, se trouve déjà dans ce même passage de Philon *.

Paul n'était pas un esprit timide, et, s'il n'avait eu à combattre que les Juifs qui repoussaient son Christ, il serait arrivé plus vite à une franche et complète rupture. Ce qui le gênait le plus, c'étaient les circoncis qui appartenaient au Christ comme lui et avant lui, et qui avaient fait une Église nouvelle. Pourquoi ceuxlà auraient-ils cessé d'être Juifs, puisque Jésus Tétait lui-même et n^avait jamais appelé que des Juifs ! Ceux-

1. Tome II, p. 434, édit. Hangey : tome V, p. 264 de la petite édition TaucIiniU.

là pouvaient bien accepter pour disciples, surtout dans les pays grecs, ce que j'appellerais des judaîsanls du Christ, mais ils ne pouvaient les égaler à eux-mêmes et se confondre avec eux. La circoncision demeurait dans leur pensée un privilège, et conservait un prestige dont Paul est visiblement embarrassé, qui lui fait obstacle et qui Tirrile. Nous ne comprenons plus aujourd'hui, après tant de siècles pendant lesquels la circoncision n'a été pour les chrétiens qu'un sujet de haine et de mépris, quel effort il eut à faire pour en délivrer ses Églises. Il a peur que d'autres influence ne les ramènent à ce joug; pour les en garder, il s'efforce de leur faire peur lui-même ; et il leur tient ce discours vraiment étrange : « Eh bien, moi Paul, je vous dis que, si vous vous faites circoncire, Christ ne vous servira de rien. Et j'atteste encore à tout homme qui se fait circoncire, qu'il est obligé dès lors à pratiquer toute la Loi (Ga/., v, 2-3). » Enfin, perdant patience, avec le rire amer d'un homme qui ne rit guère, il jette ce mot à ces circoncis : ci Qu'ils fassent mieux, qu'ils se châtrent I » (verset 12). Voilà jusqu'où il s'emporte. Mais il n'a pas toujours ce ton-là. Ces violents, dont il était, et dont un évangile dit si bien C qu'ils .prennent le ciel de. force, sont en même temps violents et adroits, parce qu'ils sont tout entiers à cette fin qu'ils poursuivent. Quand tout à l'heure il effrayait ceux que la distinction de la circoncision pouvait tenter en leur déclarant que, si une fois ils ont cette marque, ils devront s'assujettir à la gêne de toutes les prescriptions judaïques, c'était déjà une adresse : nous

158 LE GHaiSTIÂNISME ET SES ORIGINES.

verrons qu'il en a eu d'autres encore. Mais il a tout dit dans un passage mémorable (I Cor., ix, 19) : « Étant libre du côté de tous, je me suis asservi à tous, pour en gagner le plus possible. Avec les Juifs, je me suis conduit en Juif, pour gagner les Juifs ; avec les sujets de la Loi, en sujet de la Loi, pour gagner les sujets de la Loi; avec ceux qui sont en dehors de la Loi, en homme qui est en dehors de la Loi (mais je ne suis pas en dehors de la Loi à Tégard de Dieu, étant dans la Loi à< regard du Christ), pour gagner ceux qui sont en dehors de la Loi. Avec les faibles^ je me suis conduit en faible, pour gagner les faibles. Enfin, je me suis fait tout à tous, pour sauver des hommes atout prix^. » Je n'appellerai pas simplement une adresse le morceau de la Lettre à ceux de Rome où il exprime' avec tant d'émotion Tespoir que les Juifs reviendront au Christ et à Dieu. « S'ils ont achoppé, est-ce pour tomber ? Loin de nous ! Mais leur faux pas a été le ' salut des gentils. » (xi, 11.) Il présente à ce sujet l'argumentation la plus bizarre. Si les gentils, à l'origine, n'ont pas eu la foi, c'est pour être un jour reçus en grâce, à l'occasion du manque de foi des Juifs euxmêmes. Et si les Juifs aujourd'hui manquent de foi en la grâce qu'ont reçue les gentils, c'est afin qu'ils soient à leur tour Tobjet d'une grâce qui leur sera propre. Dieu a voulu que tous, gentils et Juifs, eussent leur part du manque de foi, afin que tous eussent leur part de grâce (30-32). On s'y perd, et Paul, tout le

1. G'-est la vraie leçon, et non : « pour les saaver tous i».

premier, s'y perd lui-même; mais le sentiment qu'il a de l'impossibilité où il est de débrouiller ses idées lui arrache un cri mille et mille fois répété après lui : « 0 profondeur des dons de Dieu, de sa sagesse et de son intelligence ! Combien sont impénétrables ses jugements, et combien il est impossible de suivre la trace (le ses voies I Car qui a compris la pensée de Dieu, ou qui est entré dans ses conseils ? Ou qui est-ce qui lui a fait une avance, et peut exiger de lui du retour? Tout vient de lui, tout est par lui» tout va à lui; à lui la gloire à jamais. Ameii. » Ces paroles sont devenues un lieu commun qui traîne partout dans la prédication religieuse, et qui y parait froid et mort comme tout lieu commun, et principalement tout lieu commun qui est en dehors de la raison ; mais dans Paul luimême elles nous touchent, parce que nous y sentons à la fois le trouble profond que lui cause sa séparation d'avec ses frères, et l'apaisement qu'il obtient, au prix des plus laborieuses subtilités, par la pensée que le jour viendra bientôt où Dieu lui-même et le Christ vont les lui rendre.

Tout ce qui vient d'être développé des idées de Paul est certainement tout à fait en dehors de la raison et de la nature; cependant le surnaturel n'y parait encore qu'à distance. L'heure en est prochaine, elle n'est pas venue, ou du moins il n'y a jusqu'ici qu'un seul miracle présent. Il est vrai qu'il est énorme: c'est la résurrection du Christ lui-même; mais il est unique et on le croit sans l'avoir vu. A ce point de vue, les Ëpitres diffèrent sensiblement des récits des

évangiles, où le miracle est chose de tous les jours : il ne semble pas que pour Paul il fût aussi familier. Pourtant, en y regardant de près, on voit que Paul croyait à certains phénomènes singuliers comme à des faits habituels. Il dit positivement à ceux à qui ses Lettres sont adressées que l'Esprit opère en eux des « vertus » (Ga/., m, 5) ; c'est le mot des évangiles ; que les « vertus», les « opérations des vertus» sont un des dons de Dieu à ses Églises. (1 Çor., xii, 10, 28-20.) Il indique en particulier parmi ces dons « les grâces des guérisons ». {Ibid.^ 9). De plus, en parlant de lui-même, il déclare expressément et à deux fois que sa mission s'est manifestée par « des signes, des prodiges et des vertus» (II Cor., xu, 12 et iïom., xv, 19). Mais cela est dit en deux mots, sans indication d'aucun fait particulier, sans même que rien nous apprenne en quoi pouvaient consister ces signes, ces prodiges et ces vertus. Là encore, comme au chapitre des apparitions-de Jésus, le miracle semble reculer devant nous, et notre curiosité le poursuit sans le saisir. Il y a même un verset célèbre : « Les Juifs demandent des signes et les Grecs cherchent de la sagesse ; et moi, je prêche Christ mis en croix (I Cor.^ i, 22), » qui semble témoigner que le merveilleux ne tenait pas une grande place dans les moyens par lesquels Paul agissait sur les esprits. On doit remarquer qu'il n'est jamais questionulans ses Épitres du don de chasser les démons. Il parle bien, on Ta vu, des « grâces des guérisons », mais sans que rien marque qu'il attribue à des démons les maladies. Paul, cependant,

croit aux démons, comme on le verra par un pnssage auquel je reviendrai plus tard (I Cor., x, 20). Il croit avant tout à Satanas, ce génie du mal, inconnu du judaïsme primitif, et qui n'est évidemment que TAhriman du mazdéisme. Il est vrai que Satanas n'est pas tout à fait au niveau de Dieu : celui-ci, sous le nom de lehova, avait régné seul trop longtemps pour supporter un égal. Satanas est seulement un ange des ténèbres: cette expression même n'est pas dans Paul, mais elle est supposée par le verset où il est dit que Satanas sî^t se transformer en ange de lumière [Il Cor., xi, 14). Il n'en est pas moins le rival de Dieu et son adversaire, sauf peut-être à être détruit à la fin du monde, comme le dit V Apocalypse ; mais Paul ne parle pas de cet avenir, Paul le représente à la fois comme un malfaiteur qui nous tue (I Cor., VI, 5) et comme un tentateur qui nous fait pécher. {Ibid., vni, 5 et II Cor., ii, H.) Lui-même, affligé d'un mal qui l'humilie, qu'il appelle une épine dans sa chair, et sur lequel on a fait bien des suppositions, il dit que c'est « un ange de Satanas qui tape sur lui ». (II Cor., XII, 7.) Paul parle assez souvent des Anges, mais il ne dit pas qu'il ait jamais eu affaire à eux.

Mai^, en fait de surnaturel, il n'y a rien dans ses Lettres d'aussi remarquable que le témoignage que voici (II Cor., xii, 2) : « Je sais un homme, de ceux qui sontà Christ, qui, il y a quatorze ans (était-ce en de-

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