‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 71 sur 109 · Orelu, 911, etc · texte numérisé non relu

Orelu, 911, etc

nS LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

TertuUien ne parle pas, et qui est encore plus considérable.

On sait que les Évangiles n'indiquent pas (et ils l'ignoraient sans doute) l'époque de Tannée où naquit Jésus. Le récit de Luc seulement suppose qu'il est né dans une saison où les troupeaux et les bergers pouvaient passer la nuit dans les champs^ ce qui ne s'accorde pas, a-t-ondit, avec la tradition, qui place cette naissance au solstice d'hiver. D'où cette tradition estelle venue ? Un passage curieux du pape Léon, celui qu'on appelle saint Léon, nous le fait connaître [Serm, xxii,6). «Restez fermes dans la foi dans laquelle vous avez été établis, de peur que le tentateur, de Tempire de qui le Christ vous a délivrés, ne vous abuse de nouveau par ses séductions, et ne corrompe par ses manœuvres perQdes les joies mêmes de cette fête, faisant entrer dans les âmes simples la croyance pernicieuse de certains esprits, qui s'imagtneni devoir célèbre?' dans la solennité de ce jour^ non pas tant la naissance du Christ^ que le lever y comme ils disent^ dun soleil nouveau, » Ceux dont il parle sont ceux qu'on appelait manichéens, du nom de Manès. Manès avait vécu chez les Perses, et c'est ainsi sans doute qu'il a donné à ces idées orientales un si grand développement; mais il n'a pu le faire que parce qu'elles étaient dans le christianisme avant lui. Il faut qu'elles y fussent entrées bien profondément pour qu'au milieu du v* siècle, un évêque de Rome reconnût que, dans son église même, beaucoup croyaient que la fête de Noël était la fête du soleil renaissant au

lendemain du solstice d'hiver. On peut en conclure hardiment que c'est bien en réalité la fête du Soleil dont rÉglise a fait celle du Christ, c'est-^ànlire que le Christ s'était identifié avec le Soleil.

Quand on est entré une fois dans cet ordre d'idées, on ne peut qu'être frappé d'un passage de Macrobe, où il est parlé d'images du soleil qui le représentent sous figure humaine, mais à divers âges : (< Il est tout petit au solstice d'hiver, et voilà comme les Égyptiens le montrent à une date fixée, où ils le tirent de son sanctuaire, parce que, le jour étant alors le plus court possible, ils veulent qu'il paraisse tout enfant et à la mamelle [Satum., 1, 18). » Ainsi les adorateurs du Soleil ont eu avant les chrétiens leur bambino, comme disent les Italiens.

La résurrection du Christ, placée à la pleine lune qui suitréquinoxe, est, comme la Nativité, une date astronomique, mais on pourrait croire que ce n'est là qu'un pur hasard. Il n'est pas douteux que la PAque juive ne soit la- fête de l'équinoxe du printemps, qui marque la renaissance de la nature ; mais, si Jésus a été mis à mort à l'époque de la Pâque juive, et si on suppose qu'il est ressuscité presque aussitôt, il est tout sinïple et inévitable que la fête de sa résurrection se place à ce moment de l'année. Maintenant Jésus est-il mort en efiet pendant la Pàque juive ? Les auteurs des Évangiles le disent, mais faut-il les croire? Il suffirait pour en douter de l'embarras qu'ils ont éprouvé à faire en effet coïncider le supplice de Jésus avec la fête. Les trois premiers sont obUgés de sup-

poser que les Juifs l'ont fait juger et exécuter pendant le jour sacré, ce qui parait bien invraisemblable, et le quatrième, pour éviter cet inconvénient, se met en contradiction formelle avec les autres. Je suis donc porté à croire que Jésus a été mis en croix à un jour quelconque, dont on ne faisait pas de commémorntion dans les premiers temps, mais qu'on a célébré sa résurrection au jour où on fêtait la résurrection véritable et éternelle. Et c'est d*après cette date qu'on aura fixé plus tard celle de sa mort.

On allègue cependant un passage de Paul où le sacrifice du Christ est assimilé à celui de la Pâque ; mais citons le texte même (I Cor, v, 7). Paul vient de faire aux frères de Corinthe des reproches sévères, au sujet d'un grand scandale qui s'est produit parmi eux ; il leur enjoint de chasser le pécheur et il ajoute :. « Il n'est pas bon d*être si contents de vous. Ne savezvous pas qu'un peu de levain aigrit toute la pâte? Otez donc le vieux levain, afin que vous soyez une pâte nouvelle et pure et sans levain, comme vous êtes sans levain. Car notre pâque, qui a été sacrifiée pour nous, est le Christ. Festinons donc, non avec le vieux levain, le levain de la malice et du pécbé, mais avec les pains sans levain (les azymes) de l'innocence et de la justice... » L'idée de fa pâque n'est évidemment amenée ici que parcelle du pain azyme, et cela n'implique nullement que, dans la pensée de Paul, la mort du Christ ait eu lieu à la grande fête des Juifs, mais seulement que cette mort ne doit pas étre^ célébrée moins purement que la Pâqne. Et les chrétiens le

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célébraient chaque fois qu'ils se réunissaient pour manger ensemble ^

II est impossible d'ailleurs, quand on lit l'office de la fête chrétienne de Pâques, de ne pas être frappé de certains détails qui montrent assez qu'elle a été la fête du printemps. On y tire d*un caillou un feu nouveau, et avec ce feu on allume ce qu'on appelle le cierge pascal ; on demande à Dieu, créateur de toute lumière^ de bénir cette lumière nouvelle. On crie : « Lumière du Christ {lumen Christi)! » On invite la terre à se réjouir de voir dissipées « les ténèbres qui enveloppaient l'univers » {totius orbis sentiat se amisisse caliginem). On célèbre ce cierge, symbole de lumière, et le mot de lumière revient, pour ainsi dire, à chaque phrase dans ces prières prononcées avant la première messe du samedi saint.

Un passage de Lactance (vn, 19) montre que de son temps on croyait que le jour de la résurrection du Christ serait aussi le jour de la résurrection universelle, et je vois là encore la trace des idées qui s'attachaient originairement à ce jour. Au milieu de la nuit, au moment où on supposait que le Christ était sorti du tombeau, la vie devait prendre possession dé la terre à tout jamais, pour ne plus s'éteindre. Aussi était-ce la nuit qu'on célébrait cet office, et non le jour, comme on le fait de notre tetaps.

Maintenant on sait que, parmi les constellations que les anciens appelaient les signes du zodiaque, le Bé-

1. Sacy n'a pas manqué de traduire t6 icâtr/jx par Vagneau pascal^ mais il n'est pas question d'agneau dans le texte.

lier était celui de Têquinoxe du printemps, parce que le soleil paraissait y entrer à Tépoque de Téquinoxe.

VAstronomicon d'Hygin (xîh. 20) dit que Jupiter a placé dans le ciel le Bélier « pour y présider à la renaissance de tous les êtres, qui s'accomplit au printemps, et pour y tenir le premier rang parmi les douze signes. » Un passage d'Iamblique ^ dit qu'on figurait le soleil, suivant les saisons, sous la forme des divers signes du zodiaque dans lesquels il entrait successivement. Si cela était, on devait le figurer ea bélier quand on célébrait la fête du printemps ou de la résurrection. Cela permet de présumer, comme Ta fait Dupuis dans Y Origine de tous les cultes^ que le Bélier ou TAgneau, c'est le Soleil. Le Soleil et le Christ sont donc encore confondus dans cette image.

Je dis le Bélier ou TAgneau, car c'est la même chose. Le mot âpvei6<; signifie béUer dans Homère. L'hébreu car, qu'on traduit par agneau, est aussi le nom de la machine de guerre que les Grecs et les Latins appelaient béUer. Anquetil témioigne que le signe du Zodiaque s'appelait FAgneau chez les Perses. En latin même, il y a un vers de Martial (X, 51) où il dit l'agneau de Phryxus pour le bélier de Phryxus. D'ailleurs l'Agneau de Y Apocalypse, qui a sept cornes, est bien un bélier, quoique ce soit un bélier mythologique. Et j'apprends, par Y Iconographie chrétienne de Didron (p. 308), que, dans la cathédrale de Troyes, il existe une représentation de l'Agn eau-Christ,

1. Des mystères^ VU, 3, p. 253 de l'édition de Parthey, 18S7.

portant la croix, figuré en bélier, avec les deux cornes ordinaires*.

Dans la description que nous fait Porphyre de certaines représentations qui se rapportaient au culte de Mithra ^, on trouve cette expression singulière : « Il porte l'épée du Bélier, le signe d'Ares (ou de Mars). » Be quelque manière qu'on l'explique, elle montre que ridée du Bélier était associée à celle de Mithra. Dans les monuments figurés du culte mithriaque, le dieu porte en effef une épée à deux tranchants.

Mais rimage de l'Agneau égorgé (v, 6) nous conduit à un autre rapprochement. Il résulte d'un texte formel d'Épiphane (li, 33, p. 456) que Y Apocalypse est écrite sous des influences phrygiennes, et que c'est un esprit phrygien qui est représenté (par voie de prophétie, dit Ëpiphane) dans ce qui y est dit de l'église de Thyatires. Or la Phrygie était le théâtre , du culte de la grande Déesse, et c'est à ce culte qu'appartenait l'étrange purification par laquelle on croyait à cette époque s'assurer la résurrection et une vie éternelle. Prudence nous a décrit (x, 1011) le tauroboliumj où un pontife recevait goutte à goutte sur son corps et sur ses habits le sang d*un taureau. .La même cérémonie se faisait avec un bélier ; c'était le crioboliurriy on arrivait également par Tune et l'autre à la seconde vie '. Ainsi les uns se croyaient rachetés

1. ce Cette scalpture orne une clef de voûte placée à doaze mètre» da sol dans une chapelle du latéral méridional. » Note de Didron.

2. De f antre des Nymphes, 24, à la suite de TÉlien de la collection des auteurs grecs de Firmin Didot.

n. Taurobolio criobolioque in mtemum renatus. Orelli, 2352.

par le sang du Bélier, les autres par le sang du Christ : les deux imaginations se sont aisément rapprochées et Tagneau de la Pàque juive aura aidé à cette assimilation.

Il est question, au verset vu, 14 de V Apocalypse^ d'une assemblée de purs ou de saints qui portent des robes blanches, et dont il est dit « qu'ils ont lavé et blanchi leurs robes dans le sang de TAgneau ». Cette métaphore assez bizarre pourrait ^e rattacher à la cérémonie du criobolium, si on suppose qu'au sortir de son bain de sang^ le prêtre purifié revêtait une robe blanche.

Et c'est peut-être pour protester contre ces associations de deux religions diverses qu'à la fin du y\f siècle, un concile de Constantinople (lequel d'ailleurs n'a pas été obéi) défendit de représenter désor* mais le Christ sous la vieille image de t Agneau^.

J'ai dû m'étendre longuement sur l'Agneau ; je serai court sur le Dragon. Il suffit d'un mot; le dragon ou serpent est l'Abriman du mazdéisme ^.

Dans ce poème de la défaite de TEsprit du mal auquel aboutit Y Apocalypse^ il y a un curieux épisode, celui du règne des mille ans. Ce n'est pas le seul exemple, mais c'est un des exemples les plus frappants de la liberté que les églises prennent quelquefois avec leurs textes sacrés. Prêter serment est regardé aujourd'hui comme un acte de christianisme, et cependant Jésus dit positivement, dans le discours

l.DiDRON, Iconographie chrétienne, 1843, page 814.

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