‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 73 sur 109 · IV. n · texte numérisé non relu

IV. n

à forniquer, et à manger {es viandes sacrifiées aux idoles... Moi, je vais la jeter sur le lit de douleur... et ses enfants, je les frapperai de mort... Mais vous autres, mais tous ceux dans Thyatires qui ne tiennent pas cette doctrine, et qui ne connaissent pas lespro^' fondeurs de Satanas, comme ils disent, je ne jetterai pas sur vous de nouvelles afflictions (20-24). » A quoi se rapportent tous ces passages?

On lisait au livre des Nombres^ ixv, 1 : a Alors le peuple se souilla à forniquer avec les filles de Moab, et elles les invitèrent aux sacrifices de leurs idoles, et le peuple mangea de leurs sacrifices et adora leurs idoles. » On lisait encore dans un autre verset (xxxi^ 16) : (1 Ce sont ces femmes qui ont été cause pour les fils d'Israël, d'après la parole de Balaanij de trahir et de transgresser l'ordre du Seigneur. » C'est du moins ce que porte le grec des Septante ; car, pour les mots hébreux, les hébraïsants doutent qu'il faille les traduire ainsi, et ils pourraient bien signifier simplement, lors de P histoire de Balaam, à Tépoque de Balaam. Et, en effet, dans tout ce qui précède^ il n'y a pas un mot qui indique que Balaam filit pour quelque chose dans les entraînements des IsraGlites s'abandonnant aux filles de Moab.

En supposant pourtant que cela puisse s'appeler une doctrine de Balaam, qu'y avait-il de pareil au temps de V Apocalypse? Nous le savons pour ce qui est des viandes sacrifiées aux idoles ; nous avons assez vu dans Paul combien cette question préoccupait les esprits. Mais que faut-il entendre par forniquer? Si on

s'en rapporte à l'exemple des filles de Moab, il s'agirait probablement du mariage entre fidèles et infidèles, regardé par les zélés comme une souillure. Il serait possible aussi que, par extension, cela s'appliquât à quelque autre espèce de relâchement, je veux dire à quelque liberté condamnée comme un relâchement par les purs, par exemple, celle de se remarier pour les veuves. On sait que les montanistes l'ont proscrite absolument.

Mais qu'il s'agisse du mariage avec les infidèles ou du mariage des veuves, il est à remarquer que Paul autorisait l'un et l'autre (I Cor. vn, 13 et 39). Il permettait aussi de manger les viandes sacrifiées aux idoles [ibid. x, 28-27). C'est donc la doctrine de Paul qui est condamnée ici. Et, quand on s'en est aperçu, on reconnaît que plusieurs traits encore s'appliquent à lui dans ce qui précède. C'est Paul qui se disait apôtre et qui se disait Juif, et à qui le judaïsme intolérant de l'auteur refuse également l'un et l'autre titre. C'est Paul qui s'est vanté d'avoir sondé « les profondeurs de Dieu » (I Cor. n, 10), expression que V Apocalypse parodie.

Je ne crois pas que cette interprétation critique puisse être contestée : il s'agit bien des idées de Paul. Mais cela n'autorise pas à conclure que celui qui parle ainsi soit contemporain de Paul et qu'il s'adresse directement à sa personne. 11 suffit que la doctrine qu'il combat et les hommes qui soutiennent cette doctrine s'appuient sur les Lettres de Paul pour que Paul soit à ses yeux un ennemi. Il

D'est pas moins maltraité, sous le nom de Simon, mais de la manière la plus transparente, dans les Homélies attribuées à Clément de Rome, livre que certainement personne ne s'avisera de placer au temps de Paul. L*auteur de V Apocalypse lutte avec passion contre des adversaires, dont toute la force est d'avoir Paul pour eux : il est donc nécessairement anti-paulien, et il jette sur Paul toutes les injures que peut suggérer Vodium theologicum.

Ces adversaires, il les nomme : ce sont les nicolaltes. Ceux qui ne voulaient voir que la personne de Paul dans cette polémique ont prétendu que ce nom n*était qu'un chiffre. Ils ont trouvé que le nom hébreu Balaam (plus exactement, Bilham) peut se traduire par vainqueur du peuple^, de sorte que Nicolaos serait la même chose que Balaàm, c'est-à-dire une désignation purement symbolique, et qu'il s'agirait toujours de Paul. Il est beaucoup plus simple de croire qu'il y a eu réellement des nico laites, qui avaient pour chef un Nicolas. Cela ne nous obligera pas d'admettre que ce Nicolas soit celui qui flgure dans la liste des Sept au chap. VI du livre des Actes *.

1. Rien n*6st plus contestable, et Gesenius donne une tout autre interprétation de ce mot.

2. rajoute que, si Balaam n*était qa*un symbole, on aurait eu peine Il reconnaître ce symbole sous le nom grec Nicolaos, tandis que, si Nicolaos est un nom réel, on pouvait alors ôtre tenté de retrouver ce nom comme prophétisé dans le Balaam de la Bible au moyen d*ane étymologie m^me douteuse.

La prétendue « doctrine de Balaam » n*est pas condamnée seulement dans VApocalf/pse, mais aussi dans deux épltres portant Ie$ noms de Pierre et de Jude (II Pierre, n, IS et Jud, 1 1).

l'apocalypse, 34*

Quant à la prophétesse lasabel ou lésabel, je ne puis éclaircir ce qui la regarde mieux qu'on ne Ta fait avant moi. Il semble qu'elle annonce en quelque sorte, quoique inspirée d'un esprit contraire, ces prophétesses du montanisme, MaximiHe et Priscille, qui plus tard ont fait tant de bruit.

Je dois confesser la même impuissance au sujet de la curieuse énigme qui se présente au verset 11 du chapitre xni; à la suite de la description de la Bête : « Et je vis une autre Bête s'élevant de la terre \ et elle avait deux cornes comme celles deTAgneau, et elle parlait comme le Dragon. Et elle exerce toute la puissance de la première Bête devant elle, et elle fait que la terre et ceux qui l'habitent adorent la première Bête, dont la plaie de mort a été guérie. Et elle fait de grands signes,, au point de faire descendre le feu du ciel sur la terre à la vue des hommes. Et elle séduit les habitants de la terre par les signes qu'il lui a été donné de faire devant la Bête; disant d'élever une image à la Béte qui a reçu la blessure de l'épée et qui a vécu. Et il lui a été permis de donner le souffle à l'image de la Bête, aûn que l'image de la Bête parle, et qu'elle fasse que ceux qui n'auront pas adoré l'image de la Bête soient mis à mort. Et tous, les petits et les grands, les riches et les pauvres, les libres et les esclaves, elle leur fait imprimer une marque sur la main droite et sur le front; de sorte que nul ne puisse acheter ni vendre s'il n'a la marque et le nom

1. n a été dit que la première Bote s*élevait de la mer, c*est-à-dire ' venait d'au delà de la mer (par rapport à l'Asie Mineure).

de la Bète, ou le nombre de son nom. » — Et plus loin (xix, 20) : « Et la Bête fut vaincue, et avec elle le faux prophète gui avait fait devant elle les signes par lesquels il avait séduit ceux qui avaient pris la marque de la Bète et ceux qui adoraient son image ; tous deux furent jetés vivants dans le lac de feu dont la flamme est nourrie par le soufre. »

Le premier verset donne tout de suite Tidée quMI s*agit là d'un chrétien, qui pour Tauteur est un faux chrétien, qui prêche la soumission à l'empereur et fait rendre des hommages à sa statue ; qui séduit d'ailleurs les fidèles par sa « prophétie », c'est-à-dire ses discours d'inspiré, et ses miracles ; mais comment supposer qu'un chrétien de ce temps-lè ait pu exercer toute la puissance de la Bête devant elle et commander en son nom ? Même un évéque de Rome n'aurait pu avoir alors cette importance, etThistoire de l'Église ne nous fournit rien qui réponde à un tel portrait. Si au contraire on pense à quelque ministre, à quelque affranchi de l'empereur, un Épaphrodite par exemple, comment ce personnage aurait-il des cornes pareilles à celles de l'Agneau? comment ferait-il des miracles? comment l'appellerait-on un faux prophète ?

Je ne puis m'empêcher de songer, lorsque je lis ce passage, à un personnage de cette époque qui parait avoir été considérable, quoiqu'il nous soit bien mal 'îonnu : c'est Apollonios de Tyane. Il n'était pas chrétien, mais sa doctrine était presque chrétienne; il prêchait le détachement, la chasteté; il repoussait les sacrifices sanglants; il semble même, d'après Philos-

trate, qu'il fût favorable au judaïsme, en ce sens du moins qu'il condamnait la guerre faite aux Juifs et la destruction de leur cité. Sa réputation, constatée par Lucien et Apulée, était surtout de faire des prodiges, ce que le Nouveau Testament appelle des signes. Il était d'ailleurs le fidèle adorateur des dieux et Tami des prêtres. Il a été particulièrement admiré et populaire en Asie. Enfin il paraît avoir approché les empereurs, leur avoir donné des conseils, et avoir appuyé leur pouvoir de toute son influence, surtout lorsque Yespasien succéda à Néron, la « blessure de mort if> de l'empire étant guérie. Il est vrai que Philostrate le représente comme condamnant Domitien et menacé par lui; mais ces menaces n'aboutissent à rien dans son récit, dont le dénouement est de la fable pure^ et il se peut bien qu'on ait imaginé après coup cette opposition, pour faire honneur à un personnage qui était devenu une idole. Mais de tout cela on ne peut rien conclure, et il faut se résigner à ignorer*. Tout ce qu'on peut dire es! que ce qui nous est raconté d'ApoUonios aide à comprendre qu'il ait pu y avoir à cette époque un magicien, peut-être un homme appartenant à une hérésie chrétienne, qui s'efforçait de rapprocher les chrétiens des gentils et de l'empereur.

Celui qui raconte la vision qui fait le sujet de TApo-

1. Je ne puis mieux faire que de renvoyer, sur Apollonios de Tyane, à Texcel lente traduction de M. Ghassan g et à ses éclaircissements (Apollonius de Tyane, 1863].Voir surtout les pages 141, 179, 209, 212, 215, 244, 275, 293, 861.

calypse dit qu'il s'appelle Jean, i, i, 4, 9 (etnii» 8); il se déclare le serviteur de Jésus ; il écrit a aux Sept églises de TAsie i>, « à ses frères et ses compagnons dans la persécution, comme dans le règne et Faitente du Christ Jésus. » Il était dans Tile de Patmos, « pour la parole du Seigneur », quand il eut sa vision ; mais il ne nous dit pas où il était avant d'avoir été relégué dans cette Ile. On peut supposer que c'est à Ëphèse, parce que réglised'Épbèse est la première à qui il écrit. Il a suffi du nom de Jean, pour qu'on ait imaginé d'attribuer le livre à Jean l'apdtre, celui qui dans Paul figure avec Jacques et Céphas comme u» des « piliers » {GaL 11, 9). Il a donc fallu le faire vivre jusqu'à une extrême vieillesse, et supposer^ sans aucune raison, qu'il était venu finir sa vie en Asie.

V Apocalypse a aussi été attribuée à Cérinthe, personnage d'ailleurs très mal connu ; mais ce qu'Eusèbe impute à Cérinthe {Hist. ecclés. m, 28), de s'être fait du règne des mille ans une idée pareille à celle que nous nous faisons aujourd'hui du paradis de Mahomet, ne se montre pas dans ï Apocalypse. Enfin Papias, d'après Eusèbe, III , 39, distinguait de Jean l'apôtre un Jean « l'Ancien » (ô xpejôtîrepoç), qui est probablement l'auteur de ce livre. Une grande partie de l'Église grecque ne reconnaissait pas ï Apocalypse pour livre sacré, et c'est dans ce sens que se prononça le concile de Laodicée, tenu en 368.

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