CHAPITRE VI
LE QUATRIÈMB ÉVANGILB
J'ai averti bien des fois que le quatrième évangile est d'une époque très postérieure aux trois premiers. Ce qui saule aux yeux tout d'abord quand on ouvre ce livre, c'est la manière dont il y est parlé des Juifs. Sans doute les trois premiers sont déjà hostiles au judaïsme, et c'est à quoi on reconnaît qu'ils ne sont venus eux-^mêmes que longtemps après Jésus; mais iljs sont encore assez voisins de lui pour ne pas oublier que Jésus est un Juif, ainsi que ses compagnons et ses disciples, qu'il a passé sa vie au milieu des Juifs et qu'il n'a jamais prêché qu'à eux. Aussi ne disent-ils jamais «les Juifs» pour parler des adversaires de Jésus. Ils disent « les pharisiens, les grands prêtres, les docteurs », quelquefois « le peuple : » le nom même des Juifs se trouve à peine deux ou trois fois dans chacun de ces évangiles. Il revient au contraire plus de s(Hxante-dix fois dans le quatrième, qui dit toujours « les Juifs » comme il dirait « les ennemis ». Il semble que Jésus ne soit pas un Juif lui-même ; le rédacteur certainement n'en est pas un, et vit entièrement séparé d'eux. Il reconnaît cependant (iv, 22) que le salut est venu des Juifs; mais cet hommage même témoigne qu'il ne leur appartient pas. On comprend dès lors combien il est absurde de supposer que ce livre soit l'œuvre du Juif
lehohanan ou Jean^ fils de Zabdi ou Zébédée, le second parmi les Douze.
Il importe de distinguer, dans le quatrième évangile, la narration et les discours. Pour la narration, l'auteur s*est servi des évangiles plus anciens, et il n'en diffère pas autant qu'on pourrait le croire. Cependant, s'il y a déjà, entre deux évangiles quelconques, des difi'érences embarrassantes pour le critique orthodoxe, celles qu'on trouve on passant des trois premiers au dernier sont bien plus marquées. Il y a des personnages tout nouveaux, Nathanael, Nicodème, la Samaritaine, Lazare le ressuscité ; des faits nouyeaux aussi, et qu'on s'étonne de ne pas voir mentionnés dans les autres livres. Tandis que ceux-ci ne font aller Jésus à Jérusalem qu'une seule fois, pour y faire la pftque et pour y mourir, le quatrième lui fait faire plusieurs voyages et célébrer plusieurs pâques. Il resie à l'orthodoxie la ressource de dire que le silence des trois évangiles sur ces voyages^ quelque étrange qu'il soit, ne constitue pas une contradiction. Mais la contradiction est formelle entre les trois premiers livres et le quatrième sur le jour et sur l'heure de la Passion, et ceux qui ont voulu l'effacer ont dû faire pour cela des efforts aussi pénibles qu'inutiles ^ Il y a des cas d'ailleurs où ne pas parler d'un événement équivaut tout à fait à le nier, ^uand, par exemple, dans la Passion du quatrième évangile, il n'est pas dit un mot d'une comparution de Jésus devant le sanhédrin.
1. Voir le livre de M. Wallon, De la a^oyance due à l'Évangile. \95S, p. 367 et suivantes.
Le quatrième évangile est le seul qui parle d*un mouvement du peuple qui veut enlever Jésus pour le faire roi (vi, 15) ; le seul qui raconte le lavement des pieds (xiii, 5); le seul qui suppose que des Grecs se soient présentés aux Douze, en demandant à voir Jésus (xii, 20) ; le seul qui se Ggure Jésus baptisant comme Jean, ou du moins faisant baptiser par ses disciples (iv, 1 et ni, 22) : autant d'idées qu'on ne s^est faites de lui que de loin. Mais ce qui étonne le pluS) de la part du quatrième évangéliste, est qu'il ait laissé dans les autres livres, sans leur donner de place dans le sien, les paroles fameuses : « C'est là mon corps, c'est là mon sang ; faites ceci en mémoire de moi. » Il connaissait cependant la commémoration de la inort de Jésus dans la Cène, et on ne s'explique guère que par là les paroles qu'il lui met dans la bouche en une occasion différente (vi, 54). Pourquoi donc, dans le long discours qu'il fait tenir à Jésus après la Cène, ces paroles ne se retrouvent-elles pas ? Je présenterai tout à l'heure à ce sujet une tentative d'explication.
Le récit de la résurrection de Lazare manque absolument dans les anciens évangiles, et c'est un grand embarras pour les orthodoxes. Comment ces trois évangiles ont-ils pu oublier le Iplus éclatant des miracles de Jésus, je dirai même le seul éclatant? car tous les autres, guérisons ou résurrections, y compris sa résurrection à lui-même, se passent dans la solitude et dans l'ombre ; ils n'ont pas de témoins à qui on puisse en demander compte. Le miracle de la multiplication
des pains et des poissons est bien censé s'accomplir devant une foule, mais c'est une foule insaisissable ; la scène n'ejst pas dans une ville, mais au désert, et, de ces quatre ou cinq mille hommes qu'on imaginait, on ne pouvait penser à en retrouver un seul. La résurrection de Lazare est tout autre chose. C'est en pleine lumière, sous les yeux de tout le bourg de Béthanie, à une demi-lieue de Jérusalem, que Jésus, dit-on, arrache au tombeau et à la mort un corps enterré depuis quatre jours et qui sent mauvais. Mais c'est précisément parce que ce miracle est si extraordinaire, qu'il manque dans les anciens évangiles ; on ne pouvait imaginer pareille chose, tant que le fil de la tradition primitive n'était pas absolument brisé, et que la légende tenait ejicore tant soit peu à la réalité.
Le miracle des noces de Cana est moins imposant» mais il n'est pas moins invraisemblable, et n'a pu entrer dans la pensée de personne qu'après que l'impression de la véritable existence de Jésus s'est trouvée absolument effacée. C'est un miracle amusant, de l'espèce de ceux des métamorphoses d'Ovide.
Le quatrième évangile n'est pas de Jean, mais il se donnait, sinon pour écrit par lui, du moins pour inspiré de lui ; l'auteur veut faire entendre qu'il l'a connu. Sans le nommer jamais (on sait qu'il le désigne par cette expression : « un disciple que Jésus aimait » (xiu, 23 elxx, 2), il lui donne l'avantage sur Pierre (téerf.etxviu, 13). Nous devons à celte préoccupation une des particularités les plus curieuses et les
plas intéressantes du quatrième évangile. Aucun des
trois autres ne fait figurer la mère de Jésus dans le
récit de la Passion, comme aucun non plus n'indique
que Jésus, après sa résurrection, se soit montré à sa
mère. Ce silence suppose, ou que Marie ne vivait plus
quand Jésus est mort, ou qu'elle ne croyait pas en lui.
Seul le quatrième évangile dit qu'elle était au pied de la
croix (xix, 25). Mais ce qui est bien remarquable, c'est
qu'en s'occupant ainsi de Marie, ce n'est pas à elle qu'il
semble que Tévangéliste s'intéresse, mais seulement
au disciple aimé. Il est là, lui seul, avec Marie, et Jésus
dit à sa mère : « Femme, voici ton fils, » et à lui : «Voici
ta mère. » C'est lui encore que l'écrivain veut relever,
en faisant parler Jésus, qui le déclare ainsi son héritier
et son frère. Du reste le quatrième évangile, pas plus
que les autres, ne parle de Marie après la résurrection,
et n'indique que Jésus se soit jamais montré à elle.
Le quatrième évangile parait bien se terminer aux
derniers versets du chapitre xx : «Jésus a fait encore
.d'autres signes devant ses disciples, qui n'ont pas été
écrits dans ce livre. Mais ceux-ci ont été écrits, pour
que vous croyiez que Jésus est le Christ, le fils de Dieu,
et que par cette croyance vous ayez la vie éternelle
en son nom. » On ne s'attend pas à voir ici s'ouvrir
un nouveau chapitre par ces mots : « Après cela,
Jésus se fit voir encore à ses disciples sur la mer de
Tibériade, etc. » Il est à croire, quoique ce chapitre
soit dans tous nos manuscrits, qu'il a été ajouté au
reste après coup. Il parait avoir été fait pour achever
de placer le quatrième évangile sous l'autorité de
Tapôtre Jean. La tradition qui lui rapportait V Apocalypse obligeait de supposer qu'il avait vécu bien vieux ; aussi est-il dit dans ce dernier chapitre qu'on avait cru, d'après une parole de Jésus, qu'il vivrait jusqu'à ravènement du Seigneur ; mais on convient que la parole divine avait été mal comprise. On ajoute enfin que tout ce qui est dans ce livre repose sur le témoignage de Jean, et que c'est lui qui Ta écrit (xal yp^»? TauTa), assertion que rien, dans ce qui précède, ne faisait prévoir.
Une particularité remarquable du quatrième évangile est qu'il n'y a pas de paraboles ^ Mais cela tient au caractère général des discours dont il est rempli. Car, je le répète, la grande nouveauté de ce livre n'est pas dans la narration ; elle est dans le prologue et dans les discours, qui contiennent une théologie absolument inconnue et imprévue dans les livres antérieurs. Celui-ci est l'évangile du Verbe, de Logos, et ce Logos n'est plus le tnemra juif que nous retrouvions tout à l'heure dans V Apocalypse; c'est une idée grecque, platonique et alexandrine, qui a réussi à se faire accepter des judaïsants à la faveur de ce memra^ que le mot grec semblait traduire.
Le Verbe du quatrième évangile n'est pas, comme le memra, le langage ou l'action de Dieu au dehors ; il est sa pensée, son esprit même : « Au commen-
1. Le mot m6mede parabole n'y est pas, mais on y trouve deux fois an équivalent de ce mot, napoi|j.ta (dans la Vulgate, proverbium, x, 6 et XVI, 21, 25). D'ailleurs, ces deux passages sont les seuls, et la parabole y est réduite à son minimum^
cernent était le Logos, et le Logos tenait à Dieu, et le Logos était Dieu. » Ces cinq derniers mots sont les seuls, dans le Nouveau Testament tout entier, qui paraissent autoriser ce qui est aujourd'hui le dogme chrétien, savoir que le Christ est Dieu au même titre que Dieu même, et se confond absolument avec lui. Je dis qu'elles paraissent l'autoriser, mais ce n'est qu'une apparence, laquelle est formellement démentie par le verset : « Mon père est plus grand que moi » (xiv, 28 1).
Le Logos était DieUy cela veut dire Témanation et l'inspiration de Dieu; cela signifie que c'est Dieu encore qui était et qui agissait en lui. Il n'en est pas moins vrai que c'est de là qu'est sorti ce qu'on pourrait appeler la duité divine ; pour la Trinité, on l'entreverra plus loin.
Le jour où le Logos s'est fait chair, c'est-à-dire où l'esprit divin s'est mis dans un homme, ce Logos fait chair a été le Christ. Mais, dès lors aussi, on peut dire que le Christ était avant d'être, qu'il était dès Péternité. C'est précisément ce que le livre des Proverbes avait dit de la Sagesse, sans penser d'ailleurs nullement à un Christ. Par pure figure poétique, il personnifiait la Sagesse et il la faisait parler (vm, 22. Voir aussi I, 20). Il lui faisait dire que Dieu l'avait fait être avant toute création. C'est précisément ce que Philon disait du Logos. Tout ce qu'on appelle les mystères
1. Et ceux-ci encore : c Toi, le seul dieu véritable >, iTin, 8. — « Je monte vers mon père, et votre père, mon Diea et votre Dieu n, XX, 17.
de la foi se ramène ainsi à des mélanges et à des confusions d'idées. D'abord, comme le mot grec Logos servait à la fois d'une part à traduire le memra des ^aifs, c'est-à-dire la manifestation extérieure de Dieu, de l'autre à rendre l'idée philosophique d'une raison suprême et divine, ces deux idées se sont trouvées associées dans celle que le dernier évangéliste se faisait du Christ Fils de Dieu. Ensuite, sous ce second aspect, le Logos s'identiflant aisément avec la Sagesse des Proverbes j cette Sagesse, quijn'était dans le vieux livre qu'une métaphore, s'est trouvée devenir tme personne en devenant le Christ ^.
Mais, du moment que le Christ est Dieu incamé, aux yeux de l'évangéliste, celui-ci était amené à ne pas lui mettre dans la bouche des paroles humaines. Tous ses discours ont un caractère transcendant ; il dialogue, pour ainsi dire, avec lui-même, ou, si on veut, avec son Père, par-dessus la tête de l'humanité. Celle-ci est incapable de le comprendre, et se méprend lourdement sur tout ce qu'il dit. Il est vrai qu'il y a déjà quelque chose de semblable dans les anciens livres ; on y fait souvent les Douze bien naïfs, pour mieux rehausser le maître; mais cela est poussé beau-
1. Il ne faudrait pas qu'un verset de Paul (I Cor, ii, 7) fit croire que lui. Paul, eût déjà identifié le Christ avec la Sagesse de Dieu. Ce verset dit seolement que Tavènement du Christ est le secret de la Sagesse de Dieu, secret préparé par elle dès le commencement des temps. Paul n'a pas, d'ailleurs, Tidée qu'il y ait eq nulle part un Christ, un FUs de Dieu, avant le moment où Dieu % suscité Jésus. — Sur la Sagesse, voir mon tome III, p. 294 (et 2S7), et sur le Verbe ou Logos, p. 304, ligne dernière, et les pages suivantes.
coup plus loin dans le quatrième évangile. Jésus n'y ouvre la bouche que pour présenter des énigmes dont les auditeurs ne trouvent jamais le mot, et qu'il ne prend pas la peine de leur expliquer. Ainsi il dit que nul ne peut entrer au royaume de Dieu s'il n'a une seconde naissance ^ ; à quoi Nicodème répond : « Comment un homme peut-il naflre, étant déjà vieux ? Est-ce qu'il peut rentrer dans le ventre de sa ' mère (m, 4)?» Ailleurs, en demandant à boire à la femme Samaritaine, qui vient tirer del'eau au puits, il ditque lui à son tour peut lui donner une eau vive, une eau telle que celui quiboit est désaltéré pour toujours. «Et elle dit : «Donne-moi de cette eau pour que je n'ai plus soif, et « que je n'aie plus besoin d'en venir puiser ici. »(iv, 15.) Ailleurs, comme ses disciples lui offrent à manger, il répond : a J'ai une viande à manger, que vous ne savez pas. r> Et ils se disaient l'un à l'autre : « On lui a donc apporté à manger? » (iv, 33.) Il dit de même : « Je suis le pain de la vie... Celui qui mangera de ce pain vivra à jamais, et le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde. » Et les Juifs disputaient entre eux, disant : « Comment est-ce qu'il peut nous donner sa chair à manger? » (vi, 53.) Je pourrais citer encore plus de dix traits semblables ; c'est un procédé très puéril et très fatigant. Passe encore lorsque les disciples se contentent de dire: «Cette parole est dure; cxXîjpéç e^Ttv ojTOç à Xoyoç. » (vi, 61.) Cependant telle est la puissance d'un sentiment sin-