‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 91 sur 109 · De CivUate Dei, XIX · texte numérisé non relu

De CivUate Dei, XIX

régionsplus hautes, eton peut penser que la transition se fit par l'école juive d'Alexandrie, telle que les écrits de Philon nous la font connaître. Dès qu'il y eut des chrétiens à Alexandrie, ils durent mettre la doctrine hellénique au service de la foi nouvelle.

Le quatrième évangile est le seul écrit du Nouveau r^^r^Tw^t; où elle ait pénétré ; mais c'est seulement avec Justin, je Tai dit, que le christianisme prend tout à fait possession des lettres et deia philosophie grecques. Il acquiert ainsi une autorité toute nouvelle, et cette puissance oratoire dont la source, comme l'a dit Cicéron, est dans la largeur et Téléyation de la pensée*. Tout le monde connaît le début célèbre de Y Apologétique de Justin : « A l'empereur Titus JBlius Hadrianus Antoninus Plus AugUstus, à son fils... au saint sénat, à tout le peuple romain, au. nom de ces hommes de toute race injustement haïs et maltraités, moi Justin, fils de

Priscus, fils deBacchius, de Flavia Neapolis l'un

d'eux, j'adresse cet appel et cette requête... » Voilà l'éloquence chrétienne; elle n'était pas née jusqu'alors. La voilà encore dans cette argumentation de Tertullien, que rÉglise depuis a oubliée : « Prenez garde que ce ne soit aussi crime d'irréligion, de refuser la liberté dans la religion, de ne pas laisser à chacun lé choix de son dieu, de m'empêcher de rendre hommage à celui qui me plaît et de me contraindre à rendre hommage à celui qui ne me plaît pas. Nul ne se soucie d'un hommage forcé, pas même un homme. » Et que de beaux

1. Sine pkilosophia non posse effiei quem qwenmics eloquentem. Dans VOrateur, 4.

traits on a pu citer dans .les Pères ^ ! mais le christianisme n*a trouvé ce ton et ces accents que quand les chrétiens n'ont plus été seulement les disciples du Nouveau Testament j mais aussi ceux de Platon, deCicéron, de Sénèque. Il n'y a de pleinement beau dans la littérature chrétienne, comme dans toute littérature quelle qu'elle soit, que ce qui sort d'une pensée libre et humaine.

Mais il s'est produit, à partir de là, une étrange méprise, qui s'est perpétuée jusqu'à nous. Quand il y eut des hommes à la fois chrétiens et philosophes, ce qu'ils pensaient comme philosophes, ils crurent le penser comme chrétiens, et ils en flrent honneur au christianisme, dont leur illusion accrut prodigieusement l'autorité. Ce sont les Juifs d'Alexandrie qui avaient eu les premiers cette illusion, dont les chrétiens héritèrent. La métaphysique chrétienne est hellénique ; la plus grande partie de la morale chrétienne ne l'est pas moins. On peut s'en assurer en relisant simplement Sénèque. Voici quelques traits pris dans ses livres. Dans son traité Z)c5 bienfaits (IV, 22), ayant dit que le devoir de la reconnaissance doit aller jusqu'à braver la mort et les supplices pour s'acquitter envers le bienfaiteur, il dit : « Quand je serais sur le chevalet, quand on mettrait le feu sous chacun de mes membres

1 . A la condition pourtant de choisir et d'épurer ; car toute cette littérature ecclésiastique est bien mêlée , et il y a des livres entiers qui ne sont qa*un pur fatras, comme tout d'abord le Dialogue avec Tryphonde Justin. Tertullien est un écrivain' de génie; mais quelle pitoyable lecture que ses livres coutre Marcion et d'autres encore 1

LA PROPAGAtlON DU CHRISTIAiNISME. 411

el qu'il m'envelopperait tout vivant; quand ce corps, où habite une bonne conscience, fondrait tout entier, j'aimerais encore ce feu dont la flamme ferait éclater ma fidélité... » Je continue les citations.

« La route du ciel est plus facile aux Ames enlevées de bonne heure à la société des hommes. Uàme icibas, étouffée par le corps, obscurcie, infectée, écartée de la vérité qui est son domaine et plongée dans l'erreur, ne fait que se débattre contre cette chair qui pèse sur elle; elle fait effort vers les hauteurs dont elle est descendue, et où l'attend un repos éternel. » [A Marcia, 22.) <c Pour ne jamais craindre la mort, pensez-y toujours. » [Lettre xxx, i8.)

« Ainsi faisait Sestius : après la journée, retiré dans sa chambre pour le repos de la nuit, il interrogeait son âme. «De quelle maladie t'es-tu guérie aujourd'hui? )) Quel vice as-tu combattu? En quoi es-tu devenue » meilleure?» Moi aussi, j'exerce cette magistrature et me cite chaque jour à mon tribunal. Quand on a enlevé la lumière, et que ma femme, qui sait mon usage, s'est renfermée dans le silence, je repasse ma journée entière et reviens sur toutes mes actions et toutes mes paroles. » {De la colère, ill, 36.)

« Il faut vivre comme si nous vivions devant un témoin ; il ne faut avoir de pensées que celles que nous aurions si on pouvait pénétrer au fond de notre cœur, et il y a quelqu'un qui le peut. Qu'importe que quelque chose échappe aux hommes? rien n'est fermé pour Dieu. Il est présent dans nos consciences, il intervient dans nos pensées. Que dis-je I il

intervient? Comme s'il était jamais absent! » (Letire Lxxxin, 1.)

« II est d'un malhonnête homme d'exiger de ta femme qu'elle soit chaste, tandis que tu vas <îorrompre les femmes des autres. Il ne Test pas plus permis d'avoir une maîtresse, qu'à elle d'avoir un amant. » [Lettre xciv, 2.)

« C'est une erreur de croire que l'esclavage prenne l'homme tout entier; la meilleure partie de son être échappe. Tout ce qui lient à l'âme est libre : nous n'avons pas toujours le droit d'ordonner, et ils n'ont pas toujours Tobligalion d'obéir. » {Des bienfaits, III, 20.)

« Le Sage recueillera le naufragé ; il abritera l'exilé ; il donnera l'aumône au misérable; non pas cette aumône Insultante, avec laquelle la plupart de ceux qui se prétendent charitables humilient et dégradent ceux qu'ils secourent, redoutant jusqu'à leur contact ; il donnera comme un homme doit donner à un homme; il lui fera sa part du patrimoine commun. » {De la clémencey 11,6.)

Au jour de la mort, « on n'a plus que ce qu'on a donné » {Des bienfaits^ VI, 3), — etc., etc. ; on remplirait un volume de choses semblables.

Le chrétien qui lira ces choses sans être prévenu dira tout d'abord : «Voilà des pensées chrétiennes. » Mais elles ne viennent ni de VA7icien Testamefitj ni du Nouveau, ni de la prédication de l'Église. J'ai eu le droit de le dire* ailleurs : « Il n'y a pas de philosophie chrétienne. » Il y a la philo-

Sophie heUlénique, sur laquelle le christianisme a mis sa main ^.

Cette vérité, que le christianisme n'a rien apporté au oionde de nouveau en fait de philosophie morale, ses apologistes y résistent obstinément, et cependant il n'y en a pas de plus assurée. On s'est retranché à dire que les sentiments mêmes qu'il a empruntés à la morale antique, il les a profondément modifiés et transformés. On a allégué, par exemple, que l'examen de conscience est tout autre chose chez les chrétiens que ce qu'il était dans la philosophie de Py Ihagore ; que le philosophe étudiait sa conscience avec calme, tandis que le chrétien interroge la sienne avec anxiété, torturé par les scrupules, et tremblant toujours d'avoir mérité la damnation. Ainsi le christianisme, dit-on, « a fait connaître à l'àme des besoins et des troubles que les anciens n'avaient point ressentis ». En supposant que^cela soit vrai, et je n'en suis pas bien sûr (car nous ne connaissons que fort peu les dévots des temps antiques), un tel changement seraitil à l'honneur du christianisme et pourrait-il s'appeler un progrès? J'en dirai autant du culte de la virginité, de celui de la pauvreté, et en général des habitudes de la vie claustrale ; ce sont là des choses, sinon abso-

1. Voir mon tome II, pages 263 et suivantes, ou- plutôt voir mes tomes I et II tout entiers, qui ne sont qa*un inventaire de la morale hellénique ; mais je ferai mieux de citer d'autres écrivains, dont l'autorité appuiera mon témoignage : J. Denis, Histoire des théories et des idées morales de l'antiquité, 1856. — Aubbrtin, Sénèque et saint Paul, 1856 et 1869. —Marte a, les Moralistes dans l'empire romain, 1865. — BoissiER, la Religion romaine d'Auguste aux Antonins,l81i,

lument nouvelles, du moins que le christianisme a beaucoup développées; mais j'y vois un sujet d'accusation et non d'éloge, et il s'en faut beaucoup que le monde moderne lui doive quelque chose pour cela.

J'ai déjà indiqué, dans la Préface du tome III, une illusion qui se mêle souvent à l'idée qu'on se fait de ce qu'on appelle sentiments chrétiens. On signale dans nos grands classiques chrétiens, par exemple, certaines élévations ou certaines délicatesses qu'on ne trouve pas aisément, dit-on, chez les anciens, et on s'écrie: (( Yoilà la supériorité du christianisme. » Il faudrait dire : « Voilà la supériorité des temps modernes ; voilà le résultat du travail de la pensée sur elle-même et des progrès de l'humanité. » La plupart des observations de ce genre que Chateaubriand a faites dans son Génie du christianisme, quand elles sont vraies, ce qui n'arrive pas toujours, doivent être expliquées ainsi.

Et cela s'applique, non pas seulement«à des sentiments et à des idées, mais même à des faits. Ainsi on ne célèbre rien tant, dans le catholicisme, que l'institution des Filles ou Sœurs de la Charité : «Voyez, dit-oo, quelle belle chose l'Église a faite ! » et on ne réfléchit pas que TËglise avait vécu quinze cents ans avant d'y penser. On ne fait pas attention que cette création date de ce qu'on peut appeler le dernier âge du christianisme ; qu'elle est venue quand le monde commençait à échappera TÉglise de tous côtés, et que l'esprit qui Ta faite est l'esprit moderne, et va précisément en sens contraire de l'esprit monastique, qui avait seul régné si longtemps. « Ces filles n'ont ordinairement

pour monastères que les maisons des malades ; pour cellule qu'une chambre de louage ; pour chapelle que réglise de leur paroisse ; pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux ; pour clôture que Tobéissance ; pour grille que la crainte de Dieu, et pour voile qu'une sainte et exacte modestie ; » ce sont les expressions mêmes de Vincent de Paul*. En un mot, le service de Dieu est devenu Iç service de Thumanité, et la prison de pierre est remplacée par la liberté de la conscience. Je ne croirai pas être trop hardi si j'ose dire que, dans la sœur de charité, Vincent a en quelque sorte laïcisé la nonne du moyen âge. Mais revenons aux premiers chrétiens.

Ceux qui avaient quelque philosophie semblent d'abord avoir dû être arrêtés par la difficulté d'accepter des croyances aussi peu raisonnables que celles qui leur étaient présentées; mais j'ai dit déjà combien, à celte époque, la superstition était forte, et combien faible était la raison. Les philosophes et les savants d'alors n'étaient en réalité ni des savants ni des philosophes. Ils ignoraient honteusement la nature; ils n'avaient aucune idée juste ni de la terre, ni du ciel, ni de l'homme et de la vie. Ils n'avaient non plus aucune critique historique : ils prenaient sans difficulté pour authentique ce qu'on leur donnait comme écrit par un Moïse ou un David. Ils acceptaient des pièces telles que le prétendu rapport de Pilate à Tibère

]. Citées dans la Biographie universelle de Mkhaud, t. XLIX, page 13G.

et celui de Tibère au sénat sur la divinité de Jésus ^ Ils étaient des enfants, qu'on pouvait conduire avec des contes ^.

Une chose aidait ces raisonneurs à ne pas se montrer trop difficiles : c'est la demi-liberté que Fétat flottant du dogme laissait encore alors à leurs pensées. Justin par exemple croit. que les ftmes sont naturellement mortelles ; qu'elles ne* survivent au corps que s'il plaît à Dieu de leur conserver la vie, soit pour être récompensées, soit pour être punies ; qu'il les conserve en effet, les unes dans une demeure heureuse, les autres dans un séjour fâcheux, jusqu'au jour du jugement ; qu'à partir de là, les âmes des élus deviennent immortelles, tandis que celles des réprouvés sont châtiées, tant que Dieu juge à propos de faire durer leur existence et leur ehâtimetit. Il ne croit donc pas aux peines élernelles. Et on sait que plus d'un Père de rÉglise, même de ceux qui portent le titre de saint, comme Clément d'Alexandrie, professe ainsi des opinions qui ont été condamnées depuis.

Ainsi ni la morale du christianisme, ni sa métaphysique non plus, n'étaient véritablement nouvelles, ni faites pour étonner ou pour écarter personne. Ce qui

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