‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 94 sur 109 · Pline le Jeune, VII, 33 ; Paneg. 33, etc · texte numérisé non relu

Pline le Jeune, VII, 33 ; Paneg. 33, etc

2. Sous Néron, on avait fait un crime à Thraséa de ne pas faire de sacrifices « pour le salut du prince ni pour sa voix céleste ». (Tac. XVI, 22.)

ait fait de ces exécutions au dehors de Rome, ni audessous d'une certaine classe de citoyens. Cependant le mot de Juvénal, que celui qui avait décimé impunément les grandes tètes périt quand il se mit à inquiéter les savetiers (iv, 183), pourrait faire croire qu'on atteignit jusqu'à des chrétiens obscurs; ou peut-être est-ce seulement que comme il s'agissait de religion, les plus petits s'émurent des coups mêmes qui frappaient plus haut. Les victimes peuvent être appelées, si on veut, des martyrs, puisqu'elles ont péri pour avoir cru; cependant elles ne remplissent pas toute l'idée que nous attachons à ce mot d'ordinaire, entendant surtout par un martyr celui qui choisit la mort plutôt que de renoncer à sa foi. Ici, il ne semble pas qu'on ait eu le choix.

On a vu qu'il est parlé dans V Apocalypse (vi, 9) de ceux qui ont été égorgés « pour la parole de Dieu et le témoignage qu'ils ont rendu », et à la suite desquels d'autres doivent encore être tués comme eux. On y a vu aussi un Anlipâs, témoin ou martyr à Pergame (n, 13). Cela s'est passé apparemment sous Domitien: Je ne parle pas du prétendu martyre de Jean, celui par qui le livre est écrit ; d'après le texte, il a été relégué à Patmos (et non mis à mort), mais rien n'indique la date de cet exil *.

Sous le principât de Trajan, on rencontre une pièce importante, la fameuse lettre de Pline le Jeune à

1. Pour ce qai est des deux témoins ou martyrs da chapitre xi» on ne sait s'ils appartiennent à la réalité ou à Timagination.

Trajan avec la réponse de Tempereur. Je traduis d'abord*.

Je me suis fait une loi, Seigneui^, toutes les fois que j'ai des doutes, d'en référer à toi-même ; car qui pourrait mieux me déterminer dans mon embarras ou venir au secours de mon ignorance 7 Les informations contre les chré* tiens, je o*y ai jamais pris part, en sorte que je ne sais ce qu'il faut punir ou rechercher, ni jusqu'où il faut aller. J'ai particulièrement hésité à décider, s'il faut distinguer l'âge, ou traiter également la tendre jeunesse et l'homme mûr ; si on peut pardonner au repentir, ou si, une fois qu'on a été chrétien, il ne sert de rien de cesser de l'être ; si c'est le nom qu'il faut punir, là même où il n'y a pas de crimes, ou bien les crimes constatés sous ce nom . Cependant, quand on m'a amené des gens prévenus d'être chrétiens, voici la marche que j'ai suivie. Je leur ai demandé à eux-mêmes s'ils étaient chrétiens ; quand ils avouaient, j'ai renouvelé la demande une seconde et une troisième fois, en les menaçant du supplice ; quand ils persistaient, j'ai ordonné l'exécution; car je ne doutais pas, quoi qu'on dût penser du fait ainsi avoué, que cet entêtement même et cette rébellion ne méritassent châtiment. Il s'en trouva d'autres, livrés au même égarement, qui étaient citoyens romains ; je les ai marqués pour être renvoyés à Rome. Bientôt, la poursuite même multipliant le délit, comme il arrive d'ordinaire, les cas sont devenus plus nombreux. On m'a adressé une dénonciation anonyme, où on nommait beaucoup de personnes. Ceux-là niaient qu'ils fussent chrétiens, ou qu'ils l'eussent été ; ils ont, en effet, invoqué les dieux en répétant mes paroles ; ils ont honoré ton image, que j'avais fait apporter tout exprès avec celles des dieux, en offrant Fencens et le vin ; en outre, ils ont maudit Christ, toutes choses auxquelles on assure qu'on ne peut réduire ceux qui sont réellement chrétiens : j'ai donc cru devoir les absoudre ; d'autres, que le dénonciateur avait signalés, se sont reconnus chrétiens, et se sont rétractés ensuite, disant qu'ils l'avaient été, mais qu'ils ne l'étaient plus, les uns depuis

1. D'après le texte de l'édition de Henri Keil, Leipsig, 1870.

trois ans, d'autres depuis un plus grand nombre d'années, quelques-uns même depuis plus de vingt ans. Tous ceux-là aussi ont rendu hommage à ton image et à celle des dieux, en même temps qulls ont maudit Christ. Ils assuraient d'ailleurs que tout leur crime, ou leur erreur, s'était bornée à ceci, qu'ils avaient coutume de se réunir à un jour marqué, avant le lever du soleil, pour chanter une prière au Christ, comme à un Dieu, en se répondant les uns aux autres ; qu'ils s'obligeaient entre eux par serment, non à rien de criminel, mais à ne commettre ni vol, ni brigandage, ni adultère, à ne pas manquer à leur parole, à ne pas nier un dépôt réclamé ; que, eela accompli, ils avaient Thabitude de se séparer, puis ils se retrouvaient pour un repas commun,mais tout ordinaire et irréprochable * ; que cela môme^ ils avaient cessé de le faire, depuis Tédil que j'avais rendu pour interdire d'après tes ordres les associations. J*ai donc vu qu'il y avait nécessité de faire comparaître deux femmes esclaves. qu'on disait être à leur service et de leur arracher la vérité en recourant k la torture ; je n'ai découvert qu'une superstition misérable et extravagante. C'est pourquoi j'ai suspendu toute procédure eè me suis empressé de le consulter. Il m'a paru que cela méritait en effet une consultation, surtout à cause de la multitude de ceux qui sont menacés. Voilà une foule de gens de tout âge, de tout rang, et môme des deux sexes, qui sont inquiétés et qui le seront encore ; ce ne sont pas seulement les cités, mais les bourgs et les campagnes, où cette superstition contagieuse s'est répandue. Je croîs néanmoins qu'on peut l'arrêter et la corriger. On constate déjà que les temples, qui étaient à peu près déserts, commencent à être fréquentés ; que les sacrifices de fêtes, longtemps înter rompus, reparaissent, et qu'on afferme l'élevage des victimes, qui ne trouvait plus jusqu'ici que de très rares adjudicataires. II est facile d'inférer de là quelle multitude de gens on peut ramener, pourvu qu'on leur permette le repentir.

La marche à suivre, mon cher Secundus, dans l'instruc-

1. Caèi une manière de dire qu'il n'est pas vrai qu'ils mangent la chair d'an petit enfant, comme on le leur imputait.

tion des causes de ceux qu'on fa dénoncés comme chrétiens, était bien celle que tu as suivie ; car on ne peut rien statuer là'dessus d'une manière générale et suivant une règle uniforme. H ne faut pas les rechercher : s'ils sont dénoncés et convaincus ) il faut les punir ; avec cette réserve, que celai qui diran'ôlre pas chrétien, et qui le prouvera parle fait, c'està-dire en rendant hommage à nos dieux, quelque suspecte que soit sa conduite passée^ obtiendra grâce par son repentir. Pour les dénonciations anonymes, elles ne doivent être admises en aucune manière; c'est chose d'un détestable exemple et qui n'est pas de notre temps.

Je traduirai aussi le passage de V Apologétique de Tertallien où il est parlé de ces deux lettres (ch. 2).

Bien plus, nous trouvons même que l'information contre nous a été interdite. En effet, Plinius Secundus, dans le gouvernement d'une province, après avoir condamné quelques chrétiens, en avoir dégradé d^autres *, effrayé enfin de leur grand nombre et ne sachant plus que faire, consulta alors l'empereur Trajan, déclarant qu'en dehors du refus obstiné de sacrifier, tout ce qu'il avait trouvé en s'enquérant de leurs pratiques était des réunions avant le jour, pour chanter en l'honneur de Christ et de Dieu >, et pour s'entendre sur les règles de leur association, interdisant l'homicide, l'adultère, le vol, la trahison et tous les crimes. Alors Trajan répondit que ces gens-là ne devaient pas être recherchés, mais que, dénoncés, il fallait les punir. 0 sentence inévitablement contradictoire I II défend de les rechercher, comme innocents, et il ordonne qu'on les punisse, comme coupables ; il ménage et il sévit ; U ferme les yeux et il frappe. Qu'est-ce que cette justice dans laquelle tu te prends toi-môme? Si tu con-*

1. Rien dans les lettres, telles que nous les lisons, ne justifie la phrase soulignée. Ou TertulUen avait un texte différent du nôtre, ou û s'est trompé, en analysant la lettre de mémoire, et sans l'avoir sous les yeux.

3. Je suis disposé à croire qu'il faut lire comme dans nos lettres de Christ comme Dieu.

damnes, pourquoi ne pas rechercher ? Si tu ne recherches pas, pourquoi ne pas absoudre ?

Il y a longtemps déjà qu'on a révoqué en doute Tauthenticilé de la Lettre de Pline et de la réponse de Trajan. Cependant elle parait aujourd'hui admise par tout le monde; mais je ne puis m'associer à ce sentiment.

Il est vrai que je ne saurais démontrer que ces deux pièces soient apocryphes. Rien de choquant dans la langue ni dans le style, et au contraire s'il y a là un pastiche, il est extraordinaire qul^n ait réussi, longtemps après l'époque de Pline, à l'exécuter si heureusement, et en attrapant si bien le ton de sa correspondance avec l'empereur. Je ne trouve contre Taulhenticité que des raisons morales, raisons dont il faut se défier,- parce que l'impression qu'elles produisent dépend du sentiment de chacun, mesure incertaine et variable. Mais enfin il ne me semble pas que Pline ait dû penser et parler ainsi.

Un critique qui a très habilement défendu l'authenticité de ces lettres se croit en droit d'exiger, pour les déclarer fausses, qu'onprouve qu'elles ne peuvent pas être vraies. J'accorde qu'il faut cela pour nier, mais il n'en faut pas tant pour douter.

Ce n'est pas ici une question de droit. Si on produit devant les tribunaux un titre de propriété, et que la preuve du faux ne soit pas faite, les juges devront le tenir pour vrai et en adjuger le profit. II n'en est pas de même en critique : le critique ne peut se rendre

qu'à une persuasion intérieure, et cette persuasion me manque ici.

Pline dit qu'il n'a jamais pris part aux informations contre les chrétiens, ce qui suppose qu'il y avait habituellement des informations contre les chrétiens, et tout d'abord cela étonne. On a vu que Nerva avait fait cesser les poursuites de ce genre ; il est étrange que Trajan les ait reprises. Et puis était-il donc si difficile à Pline de se renseigner sur les règles suivies jusque là dans des jugements de ce genre ? Comment concevoir qi^'il ne subsistât aucune trace de ces procédures et de ces arrêts?

La question sur Tâge étonne aussi; qui rempéchait de s'en teqir à ce qui se faisait en toute matière criminelle ? N'entendons-nous pas ici un ami des chrétiens , qui proteste sous cette forme contre des condamnations portées de son temps, par un emportement de fanatisme, contre des victimes trop jeunes?

« Faut-il punir le nom tout seul, sans attentats? » Antre question bien singulière. Ce n'est pas là le langage d'un magistrat; c'est une ironie pour faire entendre qu'en effet on ne punit dans les chrétiens que le nom du Christ. Pline n'était pas assez naïf pour écrire à son maître : « M'ordonnez-vous de punir un nom? » De plus, cette question posée dans la lettre que nous lisons est tranchée d'avance par la lettre même, puisque Pline déclare qu'il a fait mourir sans autre examen ceux qui ont persisté à se déclarer chrétiens, par le fait seul de cette déclaration. Alor.^ il n'y a plus rien à demander à l'empereur. Mais le véritable Pline

Lk PROPAGATION DU CHRISTIANISME. 427

était sans doute bien loin de penser qu'on pût être chrétien sans être réellement coupable. On peut préjuger ses sentiments par ceux de Tacite. Celui-ci dit que ces genslà étaient détestés pour leurs méfaits, joer flagitia ijivitos ; il les appelle des criminels, « qui avaient mérité les derniers supplices >>. Il écrivait cela dans le même temps probablement où ont été écrites nos lettres, et c'en est assez pour m'empêcher de croire à celles-ci.

u Toutes choses auxquelles on assure qu'on ne peut réduire ceux qui sont réellement chrétiens. » Cette phrase me parait encore d'un ami, qui veut faire valoir la fermeté des confesseurs et des martyrs. Mais j'imagine que tout le détail de ces démonstrations, exigées des suspects, est d'un autre temps que celui de Pline. Il est probable que, quand la police romaine commença à défendre qu'on fût chrétien, elle se contenta d'abord, de la par^ de ceux qu'on accusait de l'être, d'une simple dénégation. C'est plus tard, probablement quand on avait eu le temps de reconnaître que tel qui avait désavoué cette religion, continuait à y rester attaché, et que l'autorité était jouée, qu'on eut l'idée de demander des actes publics de soumission à la loi.

Une bizarrerie de la prétendue lettre de Pline, c'est qu'on Ty voit commencer par f^re couper des têtes sans consulter l'empereur. Et c'est quand il n'a plus affaire qu'à des gens soumis, qui ne lui donnent et ne peuvent lui donner aucun embarras; qu'il s'avise de cette consultation.

Vient ensuite le résumé des prétendues dépositions

(les témoins. C*est purement et simplement une apologie ou plutôt un éloge de lasecle, faite du même ton que le ferait un chrétien. Jamais rapport ji'un préfet à un gouvernement au sujet d'une société secrète et ennemie n'a été fait dans un esprit aussi candide.

Maintenant il met deux femmes à la question, mais pour quoi faire? On comprend la question quand on soupçonne un crime ; mais on ne voit pas ici qu'il impute aucun crime à ces chrétiens. Faut-il donc supposer, d'après ces mots : «un repas commun, mais tout ordinaire et irréprochable», qu'il a voulu savoir de ces femmes s'il est vrai qu'on mange des enfants*? Mais comment n'articule-t-il pas cela plus explicitement ? Comment ne dit-il pas même à l'empereur ce qu'il a voulu éclaircir ? Sous aucune des phrases de cette lettre, on ne sent un fond solide*.

Viennent enfin des déclarations qui sont ce que cette composition offre de plus étrange. Si on en croit notre texte, les chrétiens se multiplient d'une manière prodigieuse; ils remplissent les villes, ils peuplent même les^campagnes ; aussi on ne fréquente plus les temples, on ne faitplus de sacrifices, et onn'élèveplus de victimes, parce qu'on n'en immole plus. Qui croira jamais qu'il en ait été ainsi sous Trajan ?

Et si Pline a trouvé la province pleine de chrétiens au moment où il vient la gouverner, comment peut-il être si ignorant de la procédure contre les chrétiens ? Comment n'a-t^il pas autour de lui une foule de fonc-

1. Ce deuil a pu être suggéré par un passage de la petite Apologie de Justin, n» 13.

tionnaires, romains ou provinciaux, prêts à le renseigner à ce sujet?

Quel moyen enfin de concilier cette merveilleuse diflusion du christianisme, je ne dis pas seulement avec l'ignorance même que Pline accuse dans cette lettre de ce qui concerne les informations contre les chrétiens, mais surtout avec son silence absolu à leur égard partout ailleurs que dans cette lettre ? Pas une seule fois, ni dans ses lettres privées, ni dans sa correspondance avecrempereur, ni dans son Panégyrique, Pline ne prononce seulement le nom des chrétiens. El sauf le récit de la manière dont on leur fit expier Tincendie de Rome, Tacite n'en a pas parlé davantage. Suétone ne mentionne aussi que ce qui leur arriva sous Néron, et il n'est jamais question d'eux dans Martial. Les chrétiens alors ne paraissaient pas.

De pareils tableaux ne conviennent qu'au temps même de Tertullien. Tout le monde connaît de celuici le fameux passage : « Nous sommes d'hier, et nous remplissons ce qui est à vous, >> etc. (chap. xxxvii). Et, dès le chap. i : « Ils crient que nous tenons la ville assiégée, que dans les campagnes, dans les postes isolés, dans les Iles, il y a des chrétiens; que tout ftge, tout sexe, toute condition, et tout à l'heure toute dignité passe dans ce camp. » Au chapitre xlh, il représente les adorateurs des dieux qui se plaignent que les revenus des temples baissent tous les jours et qu'on ne donne plus aux quêtes. Mais, s'il en avait été déjà ainsi sous Trajan, le temps n'aurait donc pas marché pendant ces cent années, tandis qu'au contraire tout

aurait changé en cinquante ans avec une rapidité inconcevable de Néron à Trajan ! J*avoue que tout cela me parait inacceptable.

Il termine en déclarant que le mal n'ira pas plus loin, qu'il est constant qu'on recommence à fréquenter les temples et à faire des sacrifices. Cette fin ne se comprend pas plus que le reste. II est arrivé dans sa province tout neuf en ce qui concerne les chrétiens ; elle était infectée de christianisme ; il a eu le temps à peine de prononcer quelques sentences et de consulter l'empereur, et, dans la même lettre où il le consulte, il lui assure que déjà tout est changé. Il m'est impossible de prendre cela au sérieux.

La réponse de Trajan est si courte et si sobre, qu'elle ne donne guère de prise à la critique. On peut s'étonner pourtant que l'empereur se montre satisfait d'un rapport aussi mal fait que celui-là. Il semble aussi qu'il devrait donner, si brièvement que ce fût, une raison de cette décision singulière : « Il ne faut pas les rechercher. » Les belles paroles qui terminent celte réponse ont pu être prises de celles qu'on trouve à la fin d'une autre lettre très authentique (la 55' de l'édition de Keil *).

Enfin comment expliquer, si ces lettres sont authentiques, qu'il ne soit fait aucune mention de la lettre de Pline dans la célèbre Apologie de Justin. L'au- teur y est tout occupé de répondre aux calomnies répandues contre les mœurs des chrétiens et contre leui-s

Page 1