I. Voir tpme I, p. 1G
si ardent qu'il eut une action, et qu'en associant simplement leurs haines et leurs vœux, ils transformaient tont insensiblement en effet. C'est là la révolution chrétienne. Le changement de religion est ce qu'il y eut dans cette révolution de plus apparent ; c'est ce qui fut le spectacle ; mais le plus grand résultat Tut U ruine de la société romaine, et les peuples détachés les uns des autres pour constituer un monde nouveau.
Maintenant revenons en arrière, pour considérer les deux grands obstacles que le christianisme a trouvés sur son chemin : l'un est Taulorilé du passé, Tautre est la persécution. Le premier a été, je crois, le plus difficile à vaincre. Nous voyons assez, aujourd'hui encore, combien sont profondes les racines d'une religion. On nait, on grandit au milieu d'elle; on y est plongé comme dans l'air que l'on respire; on a appris à connaître les dieux comme à connaître ses parents ; on a toujours eu sous les yeux leurs images; on a prié, on a vu prier autour de soi ; sacriûces, processions, toutes les démonstrations religieuses ont fait leur Irace ; les grands événements de Texistence, naissances, mariages, morts, solennités publiques ne se sont produits qu'enveloppés d'un grand appareil religieux; les dieux sont établis partout au dehors ; ils le sont plus puissamment encore dans l'âme de nos semblables et de nos proches * . Rompre avec des croyances, c'est rompre avec eux ; c'est contrister un père, une mère, une sœur, une femme aimée; c'est blesser
1. Voira ce sujet un passage de Platon, p. 217 de mon toaie 1**.
toutes ses affections en même temps que tous ses intérêts. Enfin ceux qui ne croient plus ne sont pas toujours eux-mêmes bien sûrs de ne plus croire ; ils croient encore assez pour avoir peur, et ils ont peur en effet de ces dieux qu'ils ont envie de quitter ; car enfin qui sait s'il n'y a rien à risquer en les quittant? Comment donc le christianisme est-il venu à bout de toutes ces attaches ? La réponse est plate, mais péremptoire : il en est venu à bout avec le temps. La prédication chrétienne commence sous Claude, et il y avait eu auparavant un siècle de prédication juive ; la religion des gentils a duré encore à partir de là 400 ans. En 400 ans^ il se fait et se défait bien des choses. Je ne sais pas combien il faudra de siècles à la libre-pensée ppur faire son œuvre ; certainement il viendra un temps où elle sera faite; nous ne le verrons pas, mais nous en sommes sûrs, et il sera dit alors de nous comme dans révangile : « Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru. »
Parlons maintenant des persécutions. C'est là que la critique a le plus à faire pour ramener la légende à rhistoire. Elle peut d'ailleurs s'y appliquer sans scrupule. Elle nous laissera toujours de quoi plaindre ceux qui ont souffert et les admirer, et de quoi accuser ceux qui ont fait souffrir *.
1. On doit consulter sur cette question M. Aube : Histoire des persécutions de l'Église jusqu'à la fin des Antonins^ 1875, et les Chrétiens dans V empire romain^ de In fin des Antonins au milieu du iiL« siècle y 1881. Cet autre livre est réellement un second volume du môme ouvrage. Une partie des études réunies dans le premier volume remonte beaucoup plus haut que 1675. On y trouve notam-
Je me suis assez expliqué plus haut sur ce qu'on appelle la persécution de Néron.
Pour Domitien, nous n'avons que quelques lignes succinctes de l'abrégé de Dion (lxvii, 14). Nous y apprenons que, dans la dernière année de son principal^ il fit mettre à mort le consul Flavius Clemens, son cousin ; il fut condamné pour impiété ; être coupable envers l'empereur, personnage sacré, s'appelait ainsi alors ^, et que Ton condamna, sous ce même chef d'accusation, un grand nombre <f hommes qui donnaient dans le judaïsme; les uns furent mis à mort, les autres subirent la confiscation de leurs biens. Un peu plus loin (lxviii, 1), il est dit que Nerva, dès son avènement, arrêta les accusations A' impiété et de judaïsme. Cela paraît bien constituer \me persécution; elle se fondait sans doute sur ce que ces judaîsants refusaient de rendre à l'empereur les honneurs divins, et même de prier pour lui les dieux, et c'étaient probablement des chrétiens; car, pour les véritables Juifs, on était habitué depuis longtemps à ce qu'ils ne prissent pas de part au culte public ^.
Cette persécution fut courte; fut-elle étendue? nous ne savons. Le texte ne donne pas l'impression qu'on
ment un mémoire sur la légalité du christianisme dans Cempire romain pendant le premier siècle, lu à rAcadémie des Inscriptions en ^ 1866. M. Duruy, dans son Histoire des Romains, tomes IV à VI (18T4- 1879), avait à s'occuper des persécutions, et il a traité ce sujet arec la même force et la même critique que tout le reste.