‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 96 sur 109 · Voir Ammien, et aussi Sozomëne, VI · texte numérisé non relu

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conduits au supplice! Il semble qu'on entend, dans cette page d'Ammien, les grincements furieux de cette abominable machine qui était alors la justice, et dans laquelle les chrétiens se trouvèrent pris.

Elle éclaire pour nous, ce me semble, les scènes où Tigurent les martyrs. Ceux-ci ont une auréole qui transfigure tout autour d'eux, de manière à faire paraître tout extraordinaire. En réalité, ces pouvoirs, ces juges, ces procédures,, ces supplices, étaient ce qu'on voyait là même où les chrétiens n'étaient pas en cause. La grande nouveauté, et je ne pense certainement pas à en diminuer l'importance, c'est qu'ailleurs l'autorité était menacée par des actes, et que les chrétiens, du moins en général, ne la menaçaient que par des croyances, de sorte que c'était sur des idées, sur des âmes, qu'elle avait à mettre sa lourde main.

Je reprends l'histoire des persécutions, et, après le principal de Commode, qui fut un repos, je trouve celui de Septime-Sévère. Celui-là est compté parmi les persécuteurs. On trouve ces trois lignes dans sa Vie écrite par Spartien (n* 17) : « En revenant (de la Syrie en Egypte), il fit un grand nombre de lois pour la Palestine. Il défendit sous peine grave de faire des Juifs. Il établit la même défense pour les chrétiens. » Comme, bien avant Septime-Sévère, ilétaitdéjà interdit de faire des chrétiens (Justin, Apol.^ 45), il n'y a rien là de nouveau ni d'intéressant, à moins qu'on n'entende que l'autorité, au lieu de devenir plus exigeante, se résignait à l'être moins, et qu'elle prenait son parti de l'existence de ceux qu'elle trouvait chré-

tiens, à condition qu'il ne s'en ferait pas d'autres. Mais, dans les livres de TertuUien, pleins de témoignages sur l'état de l'Église à cette époque, on ne trouve aucune trace de cette distinction. On n'y trouve non plus, et on ne trouve nulle part, aucune mention de cet édit, qui parait avoir été sans importance.

II était difficile que les lois qui demeuraient constamment suspendues sur la tête des chrétiens ne fissent que dormir sous un prince aussi zélé pour le maintien de la discipline. Eusèbe écrit positivement qu'il les réveilla (YI, 1); mais, tout en disant qully eut des condamnations partout, il ne nous parle que de la seule ville d'Alexandrie, où il compte un certain nombre de martyrs.

Les martyrs de l'Afrique sont ceux que nous connaissons le mieux par les écrits de Tertullien. Ils n'ont peut-être pas été frappés sous le principat de Sévère, mais en tout cas très peu après *.

Il y eut donc encore alors de cruels supplices, dont l'image revient plus d'une fois dans Tertullien. Mais nous y trouvons aussi quelque chose de nouveau ; c'est un emploi de la question tout autre que dans la justice ordinaire. Celle-ci la met en œuvre pour forcer le coupable à avouer son crime; mais le crime des

1. Pour en déterminer la date, il faudrait être assuré de celle des livres de Tertullien. Pour moi, les mots Heri Severus constaniissimus principum {ApoLf 4) me paraissent n'avoir dû être écrits qu'après le principat de Sévère, et Je rapporte cette autre phrase : Post vindemiam parricidarum racematio supersies [Apol.j 55) aux tueries qui suivirent le meurtre de Geu. Je ne placerais qu'après Caracalla le discours k Scapula, à cause de la manière dont Sévère et Caracalla y sont mentionnés (n* 4).

chrétiens était d'une espèce toute particulière: ce qu'on leur demandait n'était pas de l'avouer, mais de le nier, et on recourait aux tortures de la question pour les y contraindre. Étrange renversement des rôles, contre lequel Tertullien proteste avec éloquence {ApoL j 2). Mais il ne faut pas le prendre pour l'acharnement d'une puissance ennemie ; c'était au contraire la marque que l'autorité se sentait vaincue, et reculait devant Tapplication de ses lois. On avait cru d'abord qu^il sufBrait, pour forcer le christianisme à s'efifacer, de frapper de mort ceux qui s'affichaient; on vit qu'il faudrait trop tuer, si on continuait de la sorte. Les chrétiens s'ameutaient et mettaient le juge au défi, en -criant : c( Frappe-nous tous ! » On recourut aux verges, aux chevalets, aux griffes de fer, aux lames ardentes. Tel qui bravait la mort ne pouvait supporter la douleur et cédait sous les étreintes. Dès lors il était sauvé et Ubre, et le magistrat se trouvait affranchi de la nécessité pénible et odieuse de faire mourir des innocents. Ceux dont l'énergie résistait même aux tortures n'étaient plus qu'un petit nombre, qu'on pouvait se résoudre à sacrifier.

Cette explication, ce n'est pas moi qui l'invente; ce sont les chrétiens du temps qui nous la donnent ; on peut la lire dans le livre de Minucius Félix (OctomW, 28). On comprend d'ailleurs qu'ils aient été peu reconnaissants d'une telle espèce d'humanité, et qu'ils s'en soient montrés exaspérés au contraire.

L'un des écrits de Tertullien est adressé aux Martyrs^ c'est-à-dire, dans la langue d'alors, aux confesseurs;

il ne faut pas oublier que le mot de martyr, par luimême, ne signifie que témoin du Christ ; c*est plus tard qu'on a réservé ce mot à ceux qui étaient morts dans la confession de la foi. Ceux à qui s'adresse TertuUien attendaient en prison Tinformation et Tarrèt du juge. Cette prison était un cachot infect et destructeur, dont le séjour suffisait quelquefois à tuer les faibles. Le livre de Terlullien nous montre comment on essayait, en les exhortant; de fortifier la nature contre la souffrance. On leur parlait comme à des soldats, auxquels en effet on les compare. Justin avait fait déjà cette comparaison, en s'adressant aux empereurs {Apol.^ 39) : a Ce serait une chose ridicule, que les soldais que vous levez et que vous enrôlez sacrifient leur vie, leur famille, leur patrie, tous leurs intérêts, au serment qu'ils vous ont prêté, quoiqu'ils n'aient rien à attendre de vous que de mortel, et que nous, amoureux de l'immortalité, nous ne souffriions pas tout pour recevoir l'objet de nos désirsde celui qui peut nous le donner. » Ces soldats n'étaient pas comme les nôtres des citoyens qui remplissent simplement un devoir public ; c'étaient des mercenaires, attirés par l'appât de gros avantages, qu'il leur fallait gagner de leur mieux. TertuUien rappelle à son tour à ceux à qui il s'adresse qu'il s'agit de servir pour une éternité bienheureuse. Il les échauffe d'ailleurs par de belles phrases : le monde est plus ténébreux que le cachot, il est plus infect, etc. ; c'est au cachot qu'on est vraiment Ubre. L'école stoïque avait accoutumé les espritsà cette rhétorique philosophique. Elle se trouvait

faible peut-être en face de certaines perspectives. L'orateur alors appelle à son secours les exemples : tantôt les grands noms de ce qu'on pourrait appeler la légende païenne, les Scévola, les Régulus : tantôt, ce qui devait être bien plus efficace, des exemples vulgaires et de tous les jours; ces gladiateurs qui se font tuer faute d'autre métierà faire, ces bestiarii ({mpour Vhonneur vivent* de Tarène et se pavanent des morsures dont ils sont couverts; d'autres qui pour un prix fait s'engagent à faire un nombre de pas déterminé sous la tunique enduite de poix enflammée, ou à passer bravement sous les nerfs de bœuf des chasseurs. c( C'est là ce qui nous confondra au dernier jour, si nous avons refusé de souffrir, pour la vérité et avec l^espoir du salut, ce que d*autres ont recherché pour le mensonge, et sans avoir à attendre que leur perte. » Il montre enfin qu'il n'y a personne, dans la misérable existence faite à tous en ces tristes temps, qui n'ait à craindre tout ce qui peut menacer les confesseurs. Et en particulier, « combien de personnages, et quels personnages ont trouvé des morts qui ne semblaient pas faites pour leur naissance, pour leur dignité, pour leur tempérament, pour leur ftge, et cela à cause d'un homme ; par son fait, s^ils ont agi contre lui ; par le fait de ses adversaires, s'ils étaient pour lui 1 Tout le monde est exposé à souQrir pour un homme ce qu'on hésite à souffrir pour Dieu. »

Cette assimilation des confesseurs à des soldats ou à des gladiateurs serrait d'ailleurs la vérité de plus près qu'on ne le croirait d'abord. L'Ëglise avait dans

son sein un grand nombre de pauvres, qui vivaient aux dépens delà communauté. Il est clair qu'en revanche, au jour du danger, ils devaient être prêts à la défendre, et on avait le droit de Texiger d'eux. Une lettre de Cyprien, écrite à ses presbytres et à ses diacres pendant la persécution de Décius, dit expressément: « Pour les pauvres, je vous Tai déjà écrit souvent, donnez-leur tout votre intérêt et tous vos soins, j'entends à ceux qui^ demeurant dans la foi et combattant bravement avec notiSy n'ont pas déserté le camp du Christ^. »

Rien de plus légitime sans doute que cette réserve ; il n'en résulte pas moins que pour ceux-là être confesseur était jusqu'à un certain point faire son métier et gagner sa vie.

Il y avait, d'ailleurs, dans cette #ociété antique des misérables à tel point misérables, qu'ils ne demandaient qu'à mourir. Ceux, par exemple, à qui le fisc réclamait des impôts qu'ils ne payaient pas étaient condamnés à une existence absolument insupportable. Us étaient livrés à des. tortures physiques et morales qui se prolongeaient et se renouvelaient autant qu'il plaisait à l'agent du fisc. Et ce sont les écrivains chrétiens eux-mêmes qui nous disent que plusieurs se jetaient dans le martyre pour échapper à la vie. Et en effet, s'ils mouraient, ils étaient quittes de leurs souffrances; s'ils survivaient, TÉglise sans doute

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