‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 97 sur 109 · Lettre 5 de l'édition do Rigault, 12 de celle de Goldhorn · texte numérisé non relu

Lettre 5 de l'édition do Rigault, 12 de celle de Goldhorn

se chargeait de leur dette et les affranchissait ^.

On payait aussi les confesseurs en honneurs et en privilèges. Il y en avait un que Tertullien ne touche que d'un mot {aux Martyrs^ 1, à la fin), mais qui est développé dans les écrits je Cyprien : c'est qu'à leur recommandation on accordait la paix à ceux qui l^avaient perdue, ce qui signifiait, dans la langue de l'Église, qu'on recevait de nouveau dans la communauté ceux qui en avaient été chassés, soit pour avoir fléchi dans la persécution, soit pour toute autre espèce de faute. C'était là un droit précieux, et quelquefois même embarrassant pour Tévéque, comme on le voit dans Cyprien.

Indépendamment de ces puissantes excitations, un passage d'un autre ouvrage de Tertullien témoigne qu'on recourait encore à des moyens d'un autre ordre. C'est dans le livre du Jeûne, un des livres où Tertullien est montaniste, et combat avec acharnement, en qualité de disciple de l'Esprit, ceux de la grande Église, qu'il appelle dédaigneusement les /^^ycAt^t/^^, c'est-à-dire les gens de la vie animale. C*est là qu'il nous dit (ch. xn), non seulement qu'on nourrissait plantureusement les sujets ; car il fallait leur donner des forces ; mais aussi qu'on leur faisait boire, à l'approche de la torture, un vin qui était une espèce de préparation pharmaceutique, devant produire sans doute un effet d'anesthésie '. « C'est ainsi, dit-il, que

1. On troarera les textes rassemblés dans Edmond Le Blant, Acten det Martyn^ 1883, page 106.

2. Il y entrait, dit Pline, des aromates, du miel etda poivre, XIV, 19, 5.

votre Pristinus, un martyr qui n'était pas un chrétien (aux yeux des purs, des montanistes)... se trouva tellement énervé, que chatouillé par leç griffes de fer, car c'était l'effet qu'elles lui faisaient dans cet état, il fut incapable de répondre aux questions du juge.... et enfin, arraché du chevalet sans qu*il fût sorti de lui que des hoquets et des rots, il mourut dans l'effort même par lequel il reniait sa foi.. . » Il y a dans cette caricature toute la rage d'un sectaire, et je ne prétends pas qu'il faille s'en rapporter à TertuUien. On ne voit ici bien clairement que deux choses ; d'abord que les partis ne ménageaient guère les martyrs les uns des autres; ensuite qu'en face d'une force brutale qui tâchait de vaincre l'homme par l'animal, il fallait bien que l'animal se mit en défense ^.

Puisque j'en suis à ces considérations toutes physiques, il ne faut pas oublier que les tortures n'étaient pas pour tout le monde. On sait que le droit romain, au temps de l'empire, distinguait les hommes en deux classes prodigieusement inégales, les gens distingués et les petites gens, honestiores^ humiliores. Les derniers seuls étaient soumis, soit à la question proprement dite, soit aux supplices qui étaient aussi des tourments. Les premiers ne pouvaient être frappés que de la mort simple. Il est vrai qu'on oubliait cette distinction quand il s'agissait du crime de lèse-majesté, mais on l'observait partout ailleurs, et ainsi les chré-

1. Voir sur ce sujet Edm. Le Blant, Mémoire sur la préparation au martyre dam les premiers siècles de VÊglise, Mém. de lln- Btitut, Acad. des Inscript., tome XXVII, l'* parUe.

tiens d'un certain rang étaient à l'abri des tortures du martyre. On verra en effet que Cyprien,rillustreévéque de Carthage, et Xyste ou Sixte, l'évêque de Rome, condamnés sous Yalérien, moururent simplement par le fer, comme on mourait sous notre Terreur. Mais, encore une fois^ on ne pouvait pas toujours tuer, et pour le plus grand nombre des chrétiens d'une classe élevée, Texception des supplices équivalait à Timpunité *.

Maintenant quelque intéressante que soit pour la critique Tétude des circonstances qui pouvaient aider à accepter le martyre, il faut bien se dire qu'il ne saurait s'expliquer par ces raisons inférieures. L'explication est plus haut^ dans la conscience, dans la passion et dans la foi.

On souffrait et on mourait pour défendre sa liberté, pour tenir tète à la violence et se montrer plus fort qu'elle, pour ne pas trahir la vérité et la justice, d'autant plus aimées qu'il en coûtait plus cher pour les servir. L'enthousiasme n'était pas seulement tout puissant sur quelques âmes; il était aussi contagieux à l'égard des autres. Tel qui n'aurait pas été touché par

1. Sur la distinction des honestiores et des humiliores, voir le mémoire de M. Duruy, à la fin du tome V de son Histoire des Romains, — Il eat probable que les honestiores n*entraient pas non plus dans les affreux cachots dont j'ai parlé, puisque d'autres même obtenaient, en la payant sans doute,la faveur de ce qu'on appelait une garde libre, eus todia libéra, qui consistait à rester simplement chex soi sous la garde d'un soldat. On pouvait môme aller et venir au dehors, toujours avec ce soldat, à qui le prisonnier était attaché par une chaîne (Teatullien, Du jeûne ^ 12)

lui-même s'enflammait en voyant son voisin mourir. Et TertuUien disait aux juges {ApoL, 50): «Vous ne gagnez rien par la cruauté la plus raffinée ; il n*y a là pour la secte qu'un appftt de plus. Nous multiplions à mesure que vous moissonnez; le sang est la semence d'où naissent les chrétiens. » Nous comprenons ces sentiments sans peine, car ils sont en réalité de tous les temps. Les mêmes scènes se reproduiraient aujourd'hui, si les persécutions pouvaient être aujourd'hui aussi féroces. Il n'y a plus chez nous de pouvoir qui soit à même de tuer ainsi ses adversaires, du moins d'un seul coup ; mais combien de proscrits ont souffert et se sont laissé tuer lentement , plutôt que de demander grâce ! Supposons, pour un moment, que les habitudes de Tempire romain eussent pu encore être les nôtres, et que les hommes que les commissions mixtes, de triste mémoire, transportaient aux terres lointaines, eussent pu y recevoir Tordre de crier : «Yive le maître ! » sous peine de la mort et de toutes les horreurs d'autrefois, qui doute qu'il y ettt poussé des martyrs?

Mais^ après avoir considéré isolément Thomme qui, était martyr, pour Thonorer comme il le mérite, considérons ces proscriptions dans leur ensemble, pour juger de l'efifet qu'elles ont pu produire . Nous trouvons, à la date même où nous sommes arrivés, le témoignage fameux d'Origène. Célébrant la loi des chrétiens, qui ne leur permet pas, dit-il, de faire la guerre à personne, même pour se défendre, et qu'ils ont toujours fidèlement observée, il ajoute qu'ils en ont été récom-

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pensés. « Ce qu'ils n'auraient obtenu jamais, quand ils auraient eu la liberté de combattre, et quand ils auraient été assez forts, ils Tout obtenu de Dieu qui, lui, a toujours combattu pour eux, et qui a arrêté, à Toccasion, ceux qui s'élevaient contre les chrétiens et qui voulaient les détruire. Pour servir d'avertissement, et afin que, voyant parmi eux quelques-uns lutter pour la foi, ils devinssent plus fermes et apprissent à mépriser la mort, quelques-uns donc, à Toccasion, dont le compte est bien facile à faire *, sont morts pour la religion des chrétiens, tandis que Dieu empêchait qu'on leur fit une guerre par laquelle on eût fini avec laj^ommunauté tout entière. » Yoilà le texte décisif et ineffaçable, qui suffirait à établir la thèse célèbre de Dodwell : « Du petit nombre des martyrs ^. »

Il est vrai qu'à ce texte on en oppose un de Clément d'Alexandrie tout contraire. Clément rappelle que Zenon, parlant de ces sages de l'Inde qui se faisaient brûler vifs devant la foule pour montrer combien ils étaient indifférents à la vie, disait qu'un seul exemple de ce genre était un enseignement plus efficace que toutes les dissertations sur la douleur. « Et nous, dit Clément, nous voyQns tous les jours s'amonceler sous nos yeux ces flots de martyrs brûlés, crucifiés, décapités. » {Stromates, II, 20, p. 178.) — On voit tout de suite combien la phrase de Clément est peu précise en comparaison de celle d'Origène, qui évidemment a pris la mesure exacte des choses, et surtout qui a

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