Voir la note B à la fin du volume
3. Quelquefois les textes sacrés eux-mêmes n'o:n pas suffi pour faire prévaloir une croyance. Il on a été ainsi pour le Règne de mille an<. qui a été m longtemps l'objet d'une foi générale, el auquel on ne croit plus, quoique l Ipoca se au chapitre \\>. l'annonce dans lés termes les plus formels.
11 semble bien que c'est à la tradition de la chute des \ s pai ramour des femmes qu'il faut rapporter le \ - bre de Paul,
où il dit que la femme ne doit paraître en public que la tête voilée, ,:■ cause des Anges. I Cor., xi. 10.
Quand on crut à la chute des Anges, on s'imagina la retrouver da:is un verset d'/saïe "ù le : strophe Babylone et -
« Comment es-tu tombée du ciel, étoile du matin Lucifer dans la
LE CHRIST SOUFFRANT ET LA RÉDEMPTION. 371 LE CIIRIST SOUFFRANT ET LA RÉDEMPTION.
Il y a dans les Écritures un passage qui, à l'époque dont j'étudie en ce moment les idées, s'est emparé très-fortement des esprits, et y a engendré des sentiments et des croyances nouvelles. C'est le morceau fameux à' haïe qu'on pourrait appeler le tableau de la Passion d'Israël, où Israël est personnifié sous la figure d'un serviteur de Iehova, que Iehova aime entre tous, et qu'il livre cependant aux plus rudes épreuves (lu, 13, etc.) :
«Voyez, mon serviteur va prospérer: il sera grandi, élevé, exalté bien haut. Autant les peuples s'étaient étonnés à son sujet, parce que son aspect était misérable entre tous, et qu'il faisait plus triste figure qu'aucun fils des hommes, autant ils vont être frappés d'admiration, et les rois se tairont respectueusement devant lui ; car ce qu'ils n'avaient jamais ouï dire, ils vont le voir, et ce qui n'était jamais venu à leurs oreilles,, ils vont l'entendre. — Qui a cru à ce que nous annoncions, et qui a compris l'œuvre de Iehova? Le voilà pourtant qui s'est élevé sous les yeux de Iehova, comme un humble arbrisseau qui sort d'une terre aride. — Rien de beau en lui ; nous l'avons vu,
Vulgate) ? » On supposa que l'apostrophe s'adressait au chef des anges rebelles, et c'est de là que Lucifer est devenu en français le nom du diable. M. Scherer a relevé ce contre-sens dans une étude très-piquante, et en même temps très-philosophique, intitulée : « Des mots hébreux dans le français, u {Mélanges d'histoire religieuse, 1865, p. 434.)
el nous n'avons rien trouvé à admirer. Il est méprisé et abandonné des hommes, homme de douleurs, familier avec la souffrance, pareil à ceux dont on détourne sa face, dédaigné et compté pour rien. Cependant c'est pour nous qu'il a été frappé ; c'est pour notre compte qu'il a souffert ; et nous, nous croyions qu'il était battu et châtié par la colère divine. Il a payé pour nos péchés ; il a reçu des coups pour nos injustices; il a été puni pour notre saint, et la verge qui l'a meurtri a fait notre guérison. Nous nous sommes tous égarés comme des brebis sans pasteur ; chacun de nous a erré suivant sa voie, et Iehova a rejeté sur lui tous nos crimes. 11 a été mis en cause et maltraite et il n'a pas ouvert la bouche ; il a été comme le mouton qu'on mène tuer, comme la brebis qui reste muette quand on la tond; sa bouche non pins ne s'esl poinl ouverte. Il a été livré à la condamnation et au châtiment; parmi ses pareils, qui est-ce qui a compris cela, quand il a été retranché de la terre des vivants el qu'il a soulïert pour le crime des nôtres ? Son tombeau ;i été parmi les méchants et les injustes, quand il est mort; cependant il n'a point commis de violence et i! n'y ;i pas eu de fraude dans sa bouche. — Il a plu à Iehova de le briser ; il lui a porté une blessure mortelle. Mais après qu'on aura pris sa vie en expiation, il verra sa postérité, il prolongera ses jours, el par lui s'accomplira la volonté de Iehova. 11 verra de quoi être rassasie ; le juste, mon serviteur, amènera les uitres a la justice par sa sagesse et il prendra sur lui leurs péchés, .le lui donnerai place parmi les puissants
el il partagera le butin des forts, parce qu'il a livre <a vie à la mort, qu'il a été compté parmi les pédieurs, qu'il a porté à lui seul le péché de beaucoup et qu'il a payé pour eux. »
J'ai voulu citer ce beau développement tout entier et tout (Finie suite. La lecture en est d'abord difficile, à cause des mouvements libres et capricieux de cette poésieantique : tantôt c'est lehova qui parle, puis c'esl le prophète; tout à coup ce sent les nations; il est difficile de marquer sûrement ces brusques passages. L'idée générale esl qu'Israël a soufferl pour les crimes •les nations : cela est d'un orgueil naïf, mais touchant. Rien de plus original que cette fierté patriotique, alimentée par les misères mêmes et les opprobres. Pas de défense plus saisissante contre un sentiment qui est, hélas ! de tous les temps, mais qui était surtout des temps antiques, celui qui fait regarder le malheureux comme maudit et condamné des dieux mêmes. A ceux qui s'étaient détournés de Juda avec mépris et aversion, Juda ne répond pas en philosophe que le malheur n'est pas la mesure du crime, comme la prospérité n'est pas celle de l'innocence; car ni lui-même n'était capable de cette philosophie, ni personne autour de lui ne l'aurait comprise. Mais il explique avec une émotion sincère, et qui se communique, que les sévérités de son Dieu envers lui sont une grâce ; car il a été la victime choisie et préférée dont les souffrances ont profité au salut de tous, en même temps qu'elles lui ont mérité à lui-même un retour de fortune extraordinaire et éclatant. Et ce qui
justifiait cette pensée étrange, c'était le succès même de la propagande des Juifs, puisqu'ils obtenaient à Iehova la vénération des autres hommes, et que le monde judaïsait. Le juste, suivant les expressions mêmes qu'on vient de lire, amenait les autres à la justice par sa sagesse ; il les réconciliait avec son dieu, et par conséquent il pouvait dire qu'il avait payé pour leurs péchés l.
Ainsi parlaient-ils, je le crois, aux beaux temps des Asmonées, quand ils étaient libres et respectés, et que le spectacle de leur fortune amenait à leur Dieu les peuples quiles entouraient. Mais quand fut venue la servitude romaine, alors, accablés et ulcérés, ils n'étaient plus toujours disposés à tenir un tel langage. 11 y en avait parmi eux qui ne prétendaient plus alors souffrir pour les péchés des Gentils ; alors les images de douleur et d'abjection leur sont plus que jamais familières, mais sans autre consolation que l'espoir amer de la vengeance ; Israël souffre, maudit et menace, et ne parle plus volontiers d'être victime pour ses bourreaux. Lorsque dans ces dispositions on relisait haïe, que pouvait-on penser, sinon qu'au lieu de la Passion d'Israël lui-même, il fallait voir dans un tel passage celle d'un homme souffrant et mourant pour les péchés d'Israël ?
Peut-être qu'on en fit d'abord des applications purement historiques, par exemple à tel des Asmonées, renversé et tué par les Romains ; ou plus tard
1. Ou voit par Origène {Contre Celse, I, 55) que c'est on effet l'interprétation que les Juifs donnaient de cette prophétie.
à quelqu'un de ces chefs de bandes, de ces Christs (|iii se levaient ça et là, au nom du dieu d'Israël, contre la domination des Gentils. Ce qui est certain, c'est qu'il vint un moment où Ton voulut voir, dans le personnage représenté en des termes si pathétiques par le prophète, non plus la figure des fils d'Israël, mais l'Oint attendu qui devait les délivrer, prêt pour cela à souffrir et à mourir.
Cette perspective était sans doute bien différente des images brillantes dont on entourait d'ordinaire, d'après \es prophètes, la figure du Christ ou Messie ; mais ces conceptions diverses n'étafent pas inconciliables, puisqu'on pouvait admettre et qu'on admettait que les épreuves douloureuses de l'Oint attendu ne seraient que le chemin par lequel il arriverait à sa gloire. On répète encore tous les jours que les Juifs ne pouvaient comprendre un Messie souffrant et humilié ; mais c'est une erreur, comme on peut le voir par le témoignage formel de Justin, dans son Dialogue avec le Juif Tryphon (89-90). Le Juif y refuse absolument d'admettre que le Christ ail pu subir le supplice ignominieux de la croix ; mais il reconnaît sans difficulté qu'il doit souffrir et être condamné à la mort, et que les Écritures l'annoncent. Et ce témoignage est confirmé par un livre juif d'une autorité incontestée, le Targoum de Jonathan, c'està-dire la paraphrase chaldaïque qui porte ce nom [targoum veut dire traduction, interprétation), qui, à ce qu'il paraît , applique expressément le verset lui, 10 au Messie. Et on remarquera qu'il n'y a pas
lieu de supposer que cette interprétation soit postérieure au christianisme et vienne des Chrétiens; puisqu'il suffisait au contraire de l'application que les Chrétiens faisaient de cette prophétie à leur Christ pour empêcher les Juifs de la rapporter à leur Messie, si cela n'eût été déjà établi parmi eux.
Une fois admise l'idée de la mort de l'Oint céleste. rien de plus naturel que de la retrouver dans les mots de Daniel: « Un Oint sera retranché (ix, 20 . En effet l'exégèse chrétienne a généralement entendu ce verset delà Passion du Christ.
En lisant le morceau à'Isaïe, on aura été certainement frappé de ces expressions : Il a payé pour nos péchés ; il a reçu des coups pour nos injures ; il a porté à lui seul le péché de tous. Ce n'est pas que ces paroles aient dans l'original toute la force que nous pourrions leur prêter. Elles ne signifient pas précisément qu'Israël s'est offert à souffrir pour le péché des autres ; mais seulement qu'il a souffert là où c'étaient les autres qui avaient péché, et que ses souffrances leur ont profité. Mais on voit combien il est aisé de passer de ce sens plus simple au sens mystique, surtout quand ce n'est plus d'Israël qu'un parle, mais du Christ, et c'est ainsi qu'on s'esl formé l'idée de ce qu'on appelle la Rédemption.
Maintenant, si on prend à la lettre toutes les images de ce morceau prophétique s et >i on les applique également toutes (ce que le Targoum ne parait pas avoir fait] au même personnage du Chrisl ou Messie, il faut, comme ce personnage meurt aux
versets 8, 9, el qu'il vil au versel 10, supposer <|n*il est ressuscité d'entre les morts. El en eflel les Chrétiens, en annonçant la résurrection de leur Christ, ont affirmé qu'elle était prédite dans les Écritures '. c'est-à-dire sans doute dans cette prophétie, puisque la Bible n'a pas d'autre texte qu'on puisse interpréter de cette manière. Personne l'avait-il entendu ainsi chez les Juifs ? Peut-être, mais nous n'avons rien qui nous autorise à l'affirmer -.
Cependant on ne peut guère supposer qu'une idée aussi extraordinaire que celle de la résurrection d'un homme mort, fût-il le Christ, n'ait d'autre origine qu'un texte isolé et équivoque. La vraie origine de la croyance à la résurrection du Christ, c'est la croyance à la résurrection prochaine des morts : elle devail s'accomplir par le Christ; donc l'imagination, qui attendait ce miracle, était toute prête pour cet autre. que le Christ, s'il était mort lui-même, ressuscitât le premier d'entre les morts.
En outre, les cultes qui remplissaient alors le monde, surtout le monde de l'Orient, céléhraient tous également, sous les noms divers d'Osiris, de Thamouz ou Adonis, d'Attys, de Dionysos ou Sahaze, de Mithra, etc.,, la résurrection d'un personnage divin, laquelle, à l'origine, avait simplement représenté la résurrection du soleil, reprenant possession du ciel à