Guerre des Juifs, II, xx
religion dos petits et des mécontents. Après qu'on a reconnu (et il est inévitable qu'on le reconnaisse), que le christianisme ne contient au fond et ne peut contenir d'autres doctrines ni d'autre morale, que celles de la philosophie hellénique, si on cherche comment il se fait pourtant que la parole chrétienne a quelquefois, surtout dans les évangiles, un accent particulier si original et si touchant, on trouve que cela tient au souffle populaire dont elle a gardé l'empreinte. Tout ce que nous lisons de l'antiquité classique est l'expression des sentiments d'une classe supérieure et lettrée; mais c'est la voix des simples que nous entendons dans l'Évangile. D'ailleurs les écrivains du Nouveau Testament, quoiqu'ils' parlent grec, sont des Barbares ; les philosophes sont des Hellènes et des Romains.
Je ne veux pas dire que l'esprit démocratique eût absolument besoin des Juifs pour se produire ; je ne doute pas qu'il n'eût fini par se faire jour dans îa philosophie hellénique, et nous pouvons même l'y entrevoir. La philosophie est aristocratique dans Cicéron ou dans Sénèque ; môme, si on veut, dans Epictète, quelque humble que fût sa naissance, puisqu'il parle pour ce que nous appellerions les gens du monde ; mais il y avait aussi des philosophes populaires, dont la voix n'est pas venue jusqu'à nous, tels que ces philosophes chiens ou Cyniques, espèces de moines mendiants, qui en effet vivaient d'aumônes, qui prêchaient surtout dans la rue et se mêlaient si bien à la foule, qu'ils attrapaient parfois des insultes ou
même des coups. Un chapitre des Entretiens d'Epictète nous les peint d'une manière très-vive1. Sous prétexte de prédication morale, ils déclamaient à tout propos contre les magistrats, et même contre l'empereur2 ; ils n'étaient pas moins hardis en face de lui que Jean le baptiseur en face d'Hérode Antipas. La philosophie morale est déjà hien libre même dans Sénôque ; qu'on juge ce qu'elle pouvait être dans la bouche de ses confrères populaires. Ils ne devaient guère s'élever moins fortement que les Juifs contre les excès des riches et des puissants, contre leurs mignons et leurs courtisanes, contre les prostitutions du théâtre, contre les jeux sanglants de l'amphithéâtre, contre les barbaries de la guerre et de l'esclavage. Il est vrai qu'ils s'intéressaient moins que les Juifs à la théologie ; mais sans doute ils s'indignaient comme eux et se moquaient des empereurs qu'on faisait dieux ; ils devaient aussi en vouloir aux dieux eux-mêmes de la protection dont ils couvraient les méchants, pour qui leurs prêtres avaient toujours des bénédictions et des oracles.
Je me crois donc obligé d'admettre que le monde païen, quand il aurait été abandonné à lui-même, ne serait pas demeuré païen; que la mythologie, les idoles, les sacrifices, la divination, les apothéoses, discrédités aux yeux même de la foule,, se seraient évanouis insen-
1. III, 22. Voir aussi Horace, I Sot., ni, 133; Perse, I, 133; Sénèque, Lettre xx, i) et De vita bcata, 18 ; Gellius, IX, 2: Dion, discours 72, p. C'28 ; Lucien, le Cynique.
2. Suét., Yespaxien. 13. Lucien, Démonar., 50 et Pérégrinus, 18
siblement ; qu'au contraire le sentimenl de la fraternité humaine, le besoin de l'égalité et do la justice, se seraient développés de plus en plus, et de plus en plus auraient passé dans les mœurs et dans les lois. On ne peut même s'empêcher de regretter que la philosophie n'ait pu poursuivre paisiblement son œuvre, quelque lent qu'en dût être le progrès. Il serait arrive un moment, où ce progrès se serait fait tout à coup rapide et irrésistible. Quand l'idée a achevé d'éclairer, il est inévitable qu'elle échauffe et qu'elle développe un enthousiasme qui vient à bout de tout. J'ajoute que la réforme, moins hâtée, aurait été aussi moins troublée, et qu'avec moins de haines et de souffrances, elle eut apporté plus de bienfaits ; je suis porté à croire que le monde, pour s'être fait chrétien, est demeuré plus païen qu'il ne le serait si l'hellénisme en était resté le maître. Les judaïsants ont précipité la crise. Ils étaient plus impatients, soit parce qu'ils souffraient davantage, soit parce que, la société qu'ils attaquaient leur étant absolument étrangère, ils n'avaient aucun ménagement à garder avec elle ; soit enfin parce que c'étaient des hommes de passion, et nullement philosophes. L'ardeur de leurs ressentiments et de leurs rêves, en surexcitant leur imagination naïve, leur donna une force dangereuse, mais surprenante, pareille à celle de la fièvre et du délire, je veux dire l'illusion du surnaturel. Ils attendirent et ils promirent comme prochain un monde nouveau, et c'est par là qu'ils transformèrent le monde présent. Leur parole avait une originalité qui
enlevait les esprits ; elle ne ressemblait pas à ce qu'on entendait tous les jours ; elle fut le levain qui fit fermenter la pâte. Ainsi s'est accomplie la plus étonnante des révolutions.
Cette révolution, les chrétiens l'ont célébrée connue le salut de l'iinmanité ; les derniers païens la subissaient avec tristesse et humiliation. Le Gaulois Rutilius Namatianus, dans le récit qu'il a fait en vers de son retour de Rome dans les Gaules en l'an 41 6 de notre ère, s'emporte, à propos d'un Juif qu'il a rencontré, contre cette race abominable, de qui, dit-il, est sortie la ridicule superstition du sabbat, « et tant de sottises que les enfants eux-mêmes ne sauraient croire ». Et il s'écrie : « Pourquoi faut-il que la Judée ait été soumise, par les armes de Pompée et par la victoire de Titus ? Le fléau qu'ils prétendaient détruire n'a fait que s'étendre davantage, et les vainqueurs ont passé sous le joug des vaincus. » Aujourd'hui encore plusieurs demandent si l'avènement du christianisme n'a pas été une calamité. Pour moi, je ne méconnais pas le bien qu'il a fait, mais je vois trop clairement tout ce qui s'y est mêlé de mal. J'applaudis à la revanche que les opprimés ont prise alors des oppresseurs ; à la formation d'une société gouvernée par une loi spirituelle et des autorités spirituelles, qui protège les siens contre la loi brutale de dehors ; qui les rapproche et les unit par une charité active ; qui tend naturellement à propager le respecl de l'homme, même dans l'esclave, le respect aussi de la femme et de son honneur ; qui n'offre enfin à Tes-
prit religieux que des croyances moralement pures el sévères. Mais combien cela a été acheté cher! Avec le règne du dieu des Juifs s'est établi celui de Tin tolérance religieuse, la plus cruelle des plaies dont ait jamais souffert l'humanité. C'est à partir de là que le monde a été partagé en élus et en réprouvés, et que les élus ont accablé les réprouvés de leur haine. Celte haine, je ne la reproche pas aux Juifs ; elle n'est que trop excusée chez eux par l'odieuse oppression des Centils ; mais elle a été à son tour bien malfaisante. Elle a fait de la lutte des doctrines une guerre à mort ; elle a été cause qu'en abandonnant les anciens dieux, on a renversé et brûlé leurs temples ; qu'on a détruit tant de monuments, tant de merveilles de l'art ; qu'entre le monde ancien et le monde nouveau on a ouvert un abîme. Cet esprit a persisté depuis lors ; il a fait l'inquisition, ses cachots et ses bûchers; il persiste aujourd'hui encore : c'est lui qui divise si malheureusement de grandes nations en deux corps absolument irréconciliables, l'un d'esprits libres, qui ne peuvent sacrifier leur liberté, car elle est leur vie; l'autre de croyants ou de soumis, qui voudraient exterminer cette liberté. Mais revenons aux premiers siècles. Là où la haine juive ou chrétienne n'a pas détruit, elle a du moins laissé détruire ; elle a détaché les hommes d'alors de la civilisation de leur temps ; elle les a faits résignés, sinon indifférents, à l'invasion des Barbares et à toutes les ruines.
Le judaïsme a apporté avec lui un autre mal : il a donné pour règle aux esprits un livre immobile et
une tradition sacrée ; il a mis sur la raison et sur la science un joug plus lourd que tout ce qui avait jusque-là pesé sur elles; il a condamné absolument laliberté de la pensée. Quelque puissantes que fussent en effet, dans le monde ancien, la superstition et la folie du surnaturel, cependant des intelligences supérieures y échappaient : nul ne put leur échapper dans le monde soumis au dieu des Juifs, et l'humanité a été plongée pour des siècles en un songe ou un cauchemar plein de chimères. La foi l'emprisonnait dans un caveau où le jour ne pénétrait pas, ni l'air qui vivifie ; elle ne s'est sauvée qu'en redevenant païenne, c'est-à-dire en se dégageant de l'autorité des livres juifs. Mais l'Eglise continue de protester contre cet affranchissement, et de tenir la science pour suspecte et ennemie.
Rentrons dans l'histoire, où il ne me reste plus qu'à étudier l'éclosion soudaine et surprenante du christianisme. Le judaïsme, je l'ai dit, était plein de force et d'espoir; il avait gagné beaucoup, et s'attendait à gagner prochainement bien plus encore ; il comptait sur la conquête du monde et sur un triomphe : il y eut conquête, il y eut triomphe, mais non pas comme il l'avait espéré. Ce qu'imaginaient les Juifs. c'est que l'empire romain allait disparaître, comme avaient disparu les autres empires, et qu'Israël à son tour allait régner. Philon se plaît à contempler les révolutions de l'histoire et les dominations tombant les unes sur les autres. La Grèce a été subjuguée par la Macédoine; la Macédoine a succombé à son tour.
LA CONVERSION DES GENTILS. Wi
La grandeur des Perses a disparu; celle des Parthes s'est élevée. Après de longs siècles de prospérité, celle de l'Egypte s'est dissipée comme un nuage. Que sont devenus Cartilage, l'Ethiopie, la Libye, le Pont ?« L'Europe et l'Asie, ou plutôt la terre entière, ressemble à un vaisseau constamment battu et chassé dans tous les sens par les vents contraires. C'est un théâtre où s'exécute une évolution perpétuelle, menée par un esprit divin, que la foule appelle la Fortune. Il va à travers les cités, les États, les régions diverses, donnant aux uns ce qui était aux autres et faisant part à tous du bien de tous, de manière que le lot soit le même pour chacun et qu'il n'y ait que l'heure qui change ; et ainsi le monde entier est comme une seule cité, où règne le meilleur des gouvernements, qui est la démocratie. »
Tout cela veut dire clairement que Rome doit tomber un jour, et qu'il jouit d'avance de sa chute. Philon disait encore que si le judaïsme était déjà si considérable dans le monde quand les Juifs étaient si bas, ce serait bien autre chose le jour où la fortune d'Israël serait meilleure. « A la première lueur de cette fortune, tous se précipiteraient vers la Judée; tous renonceraient à leurs lois et à leur culte pour prendre les siens, et la Loi juive, paraissant dans tout son éclat, efïacerait les autres comme le soleil efface les étoiles. » Quel orgueil ! quelle foi sûre d'elle et de l'avenir ! Et comment le monde n'aurait-il pas subi l'empire d'une religion qui avait une telle confiance en elle-même?
Mais il survient une péripétie étrange : l'humanité, au moment où les Juifs s'en croient les maîtres, leur échappe par l'élan même qu'ils lui ont imprimé, et se trouve emportée loin d'eux, sans qu'elle cesse pourtant de relever d'eux. Tout à l'heure Jérusalem demandait avec orgueil
D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés ;
mais voici que les nouveaux venus sont des ingrats, qui renient leur mère et leurs frères, qui les maudissent et appliquent tout leur effort à les écraser. Il y a dès lors sur la terre deux judaïsmes : le judaïsme chrétien, qui devient la vie même du monde nouveau ; le judaïsme antique, qui ne meurt pas pour cela, qui ne mourra peut-être qu'après toutes les autres religions ; mais qui se confine pour jamais dans un isolement farouche. Il tiendra contre toutes les vexations et toutes les insultes ; personne n'aura de pouvoir sur lui, mais lui non plus n'aura désormais de pouvoir sur personne. Je l'ai déjà dit ailleurs : Jérusalem, après cet enfantement extraordinaire, a cessé pour jamais d"enfanter. Rien ne montre mieux que le christianisme, quoique juif dans la forme, est hellénique dans son fond.
Ainsi s'est évanouie, sous l'action imprévue des idées, cette grande illusion des Juifs, dont la critique peut démêler Terreur, mais qu'elle ne peut guère leur reprocher, puisqu'après tout il reste vrai que le monde chrétien tout entier (et aussi le monde maho-
métan), jurent depuis tant de siècles par le nom du dieu des Juifs l.
Le passage de Jésus en Galilée, la prédication de Paul, les évangiles, voilà ce qui composera la dernière partie de cette étude sur le Christianisme et ses origines : ce sera le sujet d'un dernier travail. Il réserve à la critique une grande surprise : celle de reconnaître à quel point la personne de Jésus reste ignorée, combien sa trace dans l'histoire est pour ainsi dire imperceptible, et combien il paraît avoir été pour peu de chose dans la révolution qu'on désigne par ce nom du Christ, devenu inséparable de son nom.
1. Sur cette situation fausse du christianisme par rapport au judaïsme, Montesquieu a trouvé un sarcasme immortel dans sa Trèshumble remontrance aux inquisiteurs (Esprit des Lois, XV, 13) : » Nous suivons une religion que vous savez vous-mêmes avoir été autrefois chérie de Dieu : nous pensons que Dieu l'aime encore, et vous pensez qu'il ne l'aime plus, et parce que vous jugez ainsi, vous faites passer par le fer et par le feu ceux qui sont dans cette erreur si pardonnable, de croire que Dieu aime encore ce qu'il a aimé. »