Sauf dans le psaume historique lxxviii, à la fin
2. Le Premier et le Second livre des Machabées, qui emploient ce nom grécisé, àasiôatot, l'appliquent déjà aux zélés du temps d'Antiochos; mais il est possible qu'ils fassent en cela un anachronisme.
y en a même où le nom d'Élohim est employé seul. On pourrait croire alors que le nom de Iehova avait disparu par un respect superstitieux, et qu'on ne craignait plus seulement de le prononcer, mais même de récrire. Les psaumes où les deux noms sont mêlés ne permettent pas, ce semble, de s'arrêter à cette explication. Ne serait-ce pas plutôt que les Juifs, au contact du monde hellénique, avaient été gagnés peu à peu par un sentiment religieux plus large, qui leur faisait quelquefois nommer la divinité d'un nom moins particulier et moins local? Tertullien fait remarquer (Apol., 17) qu'il arrive souvent aux Gentils, au lieu d'invoquer Jupiter ou tel autre, de dire simplement Dcus, reconnaissant ainsi le dieu unique et universel. Ils disaient : Grand Dieu! bon Dieu ! plaise à Dieu ! On peut croire que cela avait commencé bien avant Tertullien, et aussi que ce mouvement des esprits s'était fait sentir chez les Juifs eux-mêmes. Les Psaumes, et en général les Hagiographa, touchent par là aux temps chrétiens.
Un certain nombre de psaumes (ix, xxv, etc.), présentent une particularité où ilestpermisde reconnaître les bas temps de la littérature juive. Ils sont formés de stances qui commencent chacune par chacune des vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu, suivant* l'ordre alphabétique. Il faut remarquer surtout le fameux psaume cxix, où chacune des vingt-deux stances se compose de huit distiques, commençant tous par la même lettre.
Les cent cinquante pièces dont se compose le recueil
étant tout à fait isolées les unes des autres, on pourrait supposer qu'elles ont été ramassées çà et là, et qu'il y a eu, pour ainsi dire, autant de psalmistes que de psaumes. Je suis cependant disposé à croire qu'il y a eu un auteur principal des Psaumes, et à dire comme Philon : « Celui qui a écrit les hymnes ; » parce que je sens dans les plus belles de ces poésies, non-seulement une unité d'impression qui me frappe, mais aussi une force et une puissance qui n'appartiennent pas aisément à plusieurs. Cela n'empêche pas que les chants de ce premier poëte n'aient pu en inspirer d'autres, ou encore que des morceaux d'origine diverse n'aient été placés dans le recueil une fois formé. 11 n'est pas étonnant d'ailleurs que l'auteur des Psaumes ne soit pas connu par son nom : toute la littérature juive est anonyme ou pseudonyme.
M. Reuss a appelé le Psautier : le livre des cantiques de la Synagogue. Il est devenu aussi le livre des cantiques de l'Église, et les âmes chrétiennes ne se nourrissent pas moins des Psaumes que de l'Évangile. C'est qu'il n'y a rien dans la Bible qui soit d'un caractère plus universellement humain. La Loi est la loi des Juifs, et non notre loi. Les Prophètes sans doute sont pleins de sentiments qui nous touchent ; mais ces sentiments y sont placés dans un cadre fourni par l'histoire juive, et les noms qui figurent dans cette histoire reviennent aussi sans cesse dans ^prophéties : Assur, Babylone, l'Egypte, Moab, Édom, la rivalité d'Éphraïm et de Juda ; les Juifs y parlent librement de leurs affaires, parce que la crise même
qu'Israël a traversée l'a fait libre, et que la forme prophétique ajoute encore à cette liberté en mettant l'écrivain plus à l'aise. Il n'en est plus de même dans les Psaumes : les Juifs fidèles souffrent au dedans du gouvernement profane de leurs rois ; ou bien ils se sentent tombés au dehors sous une domination insupportable ; mais ce sont choses dont il n'est pas possible de parler tout haut ; les ressentiments doivent s'envelopper d'expressions vagues, et c'est assez de se plaindre en termes généraux des méchants et des Gentils. Mais il est résulté de là que les mômes chants qui soulageaient les souffrances des Juifs ont pu répondre depuis, sans qu'il y eût rien à y changer, aux sentiments de bien d'autres malheureux. Le nom seul de Iehova y mettait l'empreinte du judaïsme, mais on a vu que ce nom disparaissait dans les traductions.
Les Psaumes sont avant tout le cri d'un peuple persécuté dans sa foi. C'est par là qu'ils ont été quelque chose de tout à fait nouveau, et c'est par là en même temps qu'ils ont eu une action si puissante sur tous les hommes.
Je ne veux pas dire, hélas! que la persécution fût chose nouvelle ; l'oppression de l'homme par l'homme est de tous les temps. Mais à l'origine, lorsque sur un point quelconque du monde la force brutale écrasait les faibles, ou bien ceux-ci souffraient et mouraient comme l'animal, sans être capables même de protester; ou bien ils se révoltaient, rendaient violence pour violence, et, vaincus enfin, mouraient encore ; mais leur
âme ne s'élevait pas à la pleine conscience de leur droit et ne savait pas faire appel à une justice supérieure. D'ailleurs l'oppression elle-même, dans sa brutalité aveugle, n'atteignait pas directement l'âme dans l'opprimé; elle exigeait de lui du travail, des humiliations, des tributs, des vies humaines ; elle ne lui demandait pas le sacrifice de sa foi, car elle ne savait ce que c'est qu'une foi. Mais au temps des Psaumes, quand Israël se sentait accablé par la puissance des Gentils, il y avait, d'une part, chez les Juifs une énergie du sentiment religieux portée au comble parla glorieuse guerre de l'indépendance, suivie d'un siècle de liberté; et, d'autre part, leursennemis n'opposaienipas uniquement des soldats à des soldats, mais des idées à des idées ; ils voulaient soumettre les âmes avec les corps; ils prétendaient enlever aux vaincus leur vie morale, avec la Loi de leur dieu. Et puis on ne leur faisait pas seulement la guerre du dehors ; l'étranger avait au dedans des complices, d'autant plus détestés qu'ils étaient des frères. Enfin les ennemis d'Israël, quoique assez forts pour lui faire sentir les tristesses de la servitude, ne l'étaient pas assez pour l'anéantir ni pour le réduire à se soumettre ; les « saints » continuaient de vivre et de lutter, et quand toute résistance extérieure était suspendue, la résistance morale durait encore ; elle dura toujours et n'eut jamais à désespérer. C'est ainsi que se développèrent à Jérusalem une éloquence et une poésie qui jusque-là n'avaient eu lieu d'éclore nulle part, celles de la persécution. Mais telle que je viens de la définir, la persécu-
tion, une fois introduite dans le monde, ne s'en est plus retirée. La multitude qui. par toute l'étendue de l'Empire romain, se rattacha aux mécontentements et à la religion des Juifs, hérita aussi des haines qu'ils avaient soulevées. La communauté persécutée s'élargit, mais elle continua de trouver dans les psaumes l'aliment de ses colères et de ses espérances, l'inspiration de ses dévouements. Ensuite, quand les persécutés ne furent plus les chrétiens, ce furent les hérétiques, les schismatiques, les opposants, que l'Église fit souffrir à son tour, après avoir tant souffert elle-même. Tous répétèrent les uns après les autres, avec la même passion que les Juifs, leurs cris de détresse et leurs cris de vengeance, leurs appels à un dieu fidèle jusque dans ses sévérités, consolateur et littérateur.
« Iehova, ne me reprends point dans ta colère, ne me châtie point dans ta rigueur. Iehova, aie pitié de moi, car je suis sans force ; guéris-moi, Iehova, carmes os sont brisés. Ma vie est anéantie : dis-moi, Iehova, jusques à quand ! ? — Pourquoi t'éloignes-tu, pourquoi te caches-tu au temps qu'on m'opprime ?... Ils disent : Son dieu l'a oublié ; il a voilé sa face ; il ne voit rien. Iehova, lève-toi ! — Ils comptent sur leurs chars et sur leurs chevaux : nous, nous comptons sur le nom de Iehova, notre dieu. — Mon dieu, mon dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?... Je ne suis qu'un ver,
1. Combien de temps, Seigneur, combien de temps encore, Verrons-nous contre toi les méchants s'élever ? etc. Athaiie, second chœur.
plutôt qu'un homme, l'opprobre des hommes, le rebut des peuples. Tous ceux qui me voient m'insultent, ils me rient au nez... Toi donc, Iehova, ne t'éloigne point; tu es ma force; hâte-toi de me secourir. — Les yeux de Iehova sont sur les justes et ses oreilles s'ouvrent à leurs cris. — Encore un peu de temps, le méchant n'est plus; tu regardes où il était : il n'y a plus rien. — On me dit tous les jours : Où est ton dieu? Mon âme, pourquoi es-tu abattue? Pourquo" frémis-tu au-dedans de moi? Espère en mon dieu; je le retrouverai encore. — Tous les jours on nous tue à cause de toi... Lève-toi donc; pourquoi es-tu endormi? — Ne mettras-tu pas mes larmes dans ton outre [comme un vin de prix]? Ne sont-elles pas écrites sur ton livre ? — Mon dieu, casse-leur les dents dans la bouche... ; qu'ils s'écoulent comme l'eau et qu'ils se fondent... ; qu'ils ne voient pas le soleil, non plus qu'un fœtus avorté... Le juste se réjouira au jour de la vengeance ; il lavera ses pieds au sang des méchants. — Ne fais point de grâce à pas un d'eux... ; ne les tue pas non plus, de peur qu'on n'oublie le châtiment ; fais-les durer, errants et malheureux...; qu'ils soient comme les chiens qui passent les nuits à hurler sans trouver à rassasier leur faim. — Qu'ils se dissipent comme la fumée ; qu'ils fondent comme la cire ; que ton pied et la langue de tes chiens se plongent dans le sang de tes ennemis. — Délivremoi, mon dieu ; mes ennemis sont plus nombreux que les cheveux de ma tète... ; pour toi j'ai souffert toute espèce d'opprobre.. . ; je suis un sujet de chanson pour
ceux qui boivent... Que le puits ne ferme pas sa gueule sur moi...; ne détourne pas ton visage...; Hâte-toi, exauce-moi..; que mes ennemis soient effacés de la liste des vivants. — Ils disparaîtront comme disparaît un songe quand on s'éveille1. — Mon dieu tient le vase où il fera boire la lie aux méchants. — J'ai mangé la cendre comme le pain, et j'ai bu mes larmes avec l'eau...; ma vie a passé comme l'ombre et comme l'herbe desséchée... Mais toi, lehova, tu subsistes éternellement. — Je t'appelle, Iehova, du fond des eaux qui m'engloutissent... Israël, compte sur lehova; tu trouveras en lui miséricorde..., et il rachètera Israël du châtiment de tous ses péchés. — Si je t'oublie, Jérusalem, que mes membres m'oublient [c'est-à-dire me manquent, me fassent défaut]... Fille de Babel la destructrice, heureux qui te rendra ce que ta .nous as fait ; heureux qui te prendra tes petits-enfants, et leur brisera la tète contre la pierre - ! »
Que de voix ont répété ces plaintes, qui n'étaient plus des voix juives ! Les fils de la religion nouvelle se les sont appropriées tout entières, y compris les menaces mêmes et les fureurs :
Tigre altéré de sang, Décie impitoyable,
Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens
1. De tous ces vains plaisirs où leur âme se plonge. Que leur restera-t-il '.' Ce qui reste d*un songe etc.
Athalie, second chœur.