LA BIBLE EN GREC, ETC
le traduisait, les idées religieuses avaient change, et cela sous l'influence de l'esprit hellénique, qui s'infiltrait insensiblement chez les Juifs.
Dans Y Exode, xxiv, 20, les soixante-dix Anciens étant montés sur le Sinaï avec Moyse, «ils virent le dieu d'Israël... et il ne mit pas sa main sur eux ; ils virent le dieu, et ils mangèrent et burent (c'est-à-dire qu'ils restèrent en vie : voir xxx, 20) . » La version grecque corrige ainsi ce passage : « Ils virent le lieu où résidait le dieu d'Israël... Ils furent vus dans le lien où était le dieu... etc. » On ne comprenait plus le dieu que comme invisible.
Au chapitre m de Y Exode, le dieu apparaît à Moyse, et le charge de tirer son peuple d'Egypte, et de l'amener à la montagne où il doit recevoir sa Loi. « Et Moyse dit au dieu : Quand je serai allé aux enfants d'Israël, et que je leur aurai dit : Le dieu de vos pères m'a envoyé vers vous, alors s'ils me disent : Quel est son nom? que leur dirai-je ? Et le dieu dit : Je suis celui que je suis. Il dit encore : Tu diras aux fils d'Israël : C'est Je suis qui m'a envoyé vers vous. Le dieu dit encore à Moyse : C'est Iehova, le dieu de vos pères, le dieu d'Abraham, le dieu d'Isaac et le dieu de Jacob, qui m'a envoyé vers vous. Yoilà mon nom à toujours. » — J'ai traduit, mais ce passage est en réalité intraduisible. Il faut savoir seulement qu'en hébreu le mot Je suis et le nom Iehova s'écrivent à peu près de même, de manière que l'un peutètre donné pour l'explication de l'autre l.
1. Il faudra dire que ces deux mots s'écrivent tout à fait de même,
Il n'est pas possible de rendre exactement en français la définition que le dieu donne de ce qu'il est. Les verbes hébreux n'ont pas de présent, et c'est tantôt le passé, tantôt le futur qui en tient lieu : c'est le futur qui se trouve ici. On pourrait donc traduire aussi bien : Je serai celui que je suis, et les commentateurs entendent par là : Je suis ou serai toujours le même, toujours vivant, toujours puissant, de sorte que mon peuple peut compter sur moi à jamais. La version grecque a traduit : C'est moi qui suis celui qui est, lyoj eîfu 6 ôjv, phrase qui peut s'entendre au sens de l'hébreu, mais qui peut être prise aussi et qui en effet a été prise tout autrement. On y a vu une formule métaphysique, dans laquelle le dieu se définit par l'idée de l'existence absolue, à la manière de Platon, ou même de Philon. Ce sont là des spéculations bien éloignées du simple génie du judaïsme primitif *.
J'aurai encore l'occasion dans la suite de signaler
si h la forme classique du verbe être, qui est dans nos textes, on substitue une autre forme, qui doit être, selon Gesenius, la plus antique. Cette forme est restée dans la Ge?ièse, xxvn, 29.
I. Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle, seconde partie. III, huitième alinéa : « Il lui déclare qu'il est celui qui est. Tout ce qui est, devant lui, n'est qu'une ombre. Je suis, dit-il, celui qui suis [Vilgate : Egosum quisuni] : l'être et la perfection m'appartiennent à moi seul. Il prend un nouveau nom, qui désigne l'être et la vie en lui comme dans leur source, et c'est ce grand nom de Dieu, terrible, mystérieux, incommunicable, sous lequel il veut dorénavant être servi. » Comparer Philon : « Il n'y a que Dieu qui subsiste essentiellement; c'est pourquoi il sera forcé de dire de lui-même: C'est moi qui suis celui qui est ; car tout ce qui vient après lui n'est pas, quant à. l'être, et ne subsiste qu'en apparence et dans l'idée qu'on s'en fait. »
LES PSADMES. 249
ces divergences entre la version grecque et le texte hébreu. Je reviens aux livres dont il me reste à parler, après avoir relevé seulement ce fait singulier, que la foi du monde chrétien étant fondée sur la Bible, elle a ainsi pour base un livre que les peuples convertis n'ont lu que dans des traductions, tandis que celui qui le lisait dans le texte (ou à peu près) n'a pas été converti.
Les Hagiographa se distinguent des livres que j'ai étudiés jusqu'ici en ce qu'ils ne sont attribués ni à Moyse ni à aucun nabi ou prophète des temps anciens ; ou du moins ils ne leur ont pas été attribués d'abord et ne se sont pas produits sous leur nom. Car plusieurs de ces écrits ont été postérieurement rapportés à des personnages antiques, tels que David et Salomon ; mais c'est une fiction dont on ne s'avisa que quand on possédait déjà ces livres depuis longtemps. Autrement, ils auraient été au premier rang parmi les Prophètes.
C'est dans celte classe que les Juifs plaçaient les Tehillim, c'est-à-dire les Louanges, en grec les Psaumes ou les Hymnes ; ce dernier mot est celui de Phi- Ion. 11 est venu un temps où les Juifs les ont rapportés à David, parce que David était musicien, d'après l'Écriture l.
1. I, Sam., xvi, 17, etc. Il est dit seulement que David savait toucher un instrument à cordes ; mais apparemment ce talent sup-
Il suffit cependant d'y jeter les yeux pour se convaincre que ceux qui les ont écrits ne prétendaient nullement les donner pour des chants de David et ne parlaient pas en son nom ; mais qu'ils n'entendaient exprimer que leurs sentiments à euxmêmes ; tandis qu'au contraire ceux qui ont composé haïe, Jérémie, etc., prenaient en effet le personnage de ces prophètes et paraissaient transcrire simplement des paroles sorties de leur bouche. Il n'y a pas longtemps qu'on aurait eu en France besoin d'effort pour faire reconnaître que les Psaumes sont ce que je viens de dire. Aujourd'hui l'autorité de M. Edouard Reuss suffit pour me dispenser d'établir là-dessus la vérité l. On peut se demander seulement s'il n'y a pas lieu d'être plus hardi encore ; si on doit s'arrêter, avec M. Reuss, au temps d'Antiochos l'Épiphane, et s'il ne faut pas descendre au besoin jusqu'aux derniers Asmonées, jusqu'à Hérode même, sinon au delà -.
posait celui de chanter et celui de composer des chants. Achille aussi dans Homère chante en s'accompagnant sur un instrument. La tradition avait fini par rapporter à David l'institution de la musique qui se faisait entendre dans les cérémonies du culte de Iehova: II, Chron., vu, G. Sirach, xlvii, 9.
1. Le Psautier, ou le livre des cantiques de la Synagogue... traduction nouvelle... par Edouard Reuss, Sandoz et Fischbacher, 1875.
"2. Si par exemple on rapporte à Hérode le psaume ex, n'expliqueton pas mieux qu'on ne peut le faire autrement le verset fameux : « Iehova l'a juré... Tu es prêtre à jamais, à la manière de Melchisédech ? » Il n'y avait pas a dire cela aux Asmonées; car en même temps qu'ils étaient princes ou rois, ils étaient prêtres, et saints à ce titre. Hérode ne l'était pas et ne pouvait l'être ; mais on a pu lui dire, le jour par exemple où il relevait le Temple, qu'il l'était aux yeux de Iehova, comme le vieux roi de Salem de la Geyièse (xiv, 18].
11 fautbicn prendre garde, quand on cherche à déterminer la date d'un livre delà Bible parla situation qu'il exprime, que souvent la situation chez les Juifs restait la même, malgré la diversité des événements. Un chant de victoire, oùJuda se vante de commander à d'autres peuples, peut se rapporter également au règne d'Hyrcan, à celui de Jannée, à celui d'Hérode. Quant aux psaumes beaucoup plus nombreux qui sont remplis par la peinture des humiliations des Juifs et de leurs douleurs, à combien de dates différentes ils peuvent répondre ! Sous Antiochos, Jérusalem avait été surprise, son Temple profané, ses bâtiments brûlés, sa population massacrée ou emmenée captive : moins de cent ans après, elle fut emportée d'assaut par Pompée. Trente ans après Pompée, elle le fut de nouveau par Hérode et Sossius ; et déjà cette fois on mit le feu au Temple, en attendant qu'il fût entièrement brûlé par Titus, comme le premier Temple l'avait été par les Chaldéens. C'est ainsi que tel trait, qu'on a rapporté à la persécution d'Antiochos, se rapporte peut-être en réalité à des événements postérieurs de plus d'un siècle.
Les Psaumes se divisent en cinq parties, séparées chacune de la suivante par ce qu'on appelle une doxologieila première s'arrête au psaume xli, la seconde au psaume lxxii, la troisième au psaume lxxxix, la quatrième au psaume cvi. * C'est dans la dernière que
1. Une doxologie est une formule de glorification, des paroles pour rendre gloire à Iehova, telles que : « Béni soit Iehova, le dieu d'Israël, » etc. — Sur les chiffres des psaumes, voir l'avis à la fin de ma Préface.
se trouve le psaume fameux qui commence par, « Au bord des eaux de Babylone (cxxxvn). » N'est-il pas probable que c'est Rome qui est Babylone, et que cette imprécation superbe se rapporte à la journée odieuse où les Romains avec Hérode emportèrent d'assaut Jérusalem et y portèrent le carnage? Peut-être qu'en suivant cette idée, on entrera plus aisément dans la férocité des derniers versets, et on sera touché de ce qu'il y a de souffrance dans ces fureurs.
Ce qui est certain, c'est que les psaumes, même ceux qu'on pourrait supposer les plus anciens, sont plus récents que la plupart des jwophctes. On y voit le règne de Iehova définitivement établi ; Jérusalem et la Judée sont tout à fait purgées d'idolâtrie. Tandis que les prophètes reprochent sans cesse à Israël le culte des dieux des Gentils, et y voient la source de tous ses malheurs, au contraire dans les Psaumes le peuple de Iehova s'accuse bien de ses fautes, mais il se rend témoignage de sa fidélité : « Nous ne t'avons pas oublié, nous n'avons pas violé ton pacte... Si nous avions oublié le nom de notre dieu ! Si nous avions élevé nos mains vers un dieu étranger !... Mais c'est pour l'amour de toi que nous sommes tués tous les jours » (xliv, 18-23). La Loi de Iehova est désormais souveraine ; toujours présente à la pensée du fidèle, elle revient sans cesse dans ses discours.
Les prophètes parlaient souvent, soit des divisions entre Juda et Éphraïm, soit de leur réconciliation, et de leur alliance contre l'étranger : il n'en est plus parlé dans les Psaumes, où on n'aperçoit pas même la trace
d'une distinction entre ces deux portions d'Israël *. En eflet, depuis la prise de Sichein et du temple de Garizim par Hyrcan, la Judée ne fait qu'un, et les héritiers des dix tribus n'ont plus d'existence indépendante. Dans l'histoire des rois Asmonées ou dans celle d'IIérode, Joseph n'a rien à nous dire de Samarie. C'est seulement sous la domination des Romains, qui favorisaient sans doute tout ce qui pouvait diviser les Juifs entre eux, qu'il est question de nouveau du schisme des Samaritains et de leur mauvais vouloir. On ne les appelle plus d'ailleurs que de ce nom ; ceux d'Éphraïm et de Manassé sont absolument oubliés.
On remarque dans le texte des Psaumes un mot nouveau, celui de hasid, (foioç, sanctus) qui exprime précisément ce que nous rendons par le mot de fidèle ou de dévot. Le nom de ces dévots, mécontents et amers, espèce de jansénistes des temps de la royauté juive, était devenu un nom de parti. Si parmi les Psaumes un assez grand nombre n'expriment que des sentiments communs à tout Israël, sentiments qui répondent à une joie ou à une calamité publique, il y en a beaucoup aussi dans lesquels nous entendons la plainte de ces « saints », qui demandent justice à leur dieu contre ceux qui ne sont ni ses amis ni les leurs.2
Les prophètes n'emploient que le nom de Iehova; les Psaumes y associent souvent celui d'Ëlohim, et il