CHAPITRE LIT
Que le Christianisme n'est pas un Enseignement.
Un Christ suppose un christianisme; une rédemption destinée à une race d'êtres soumis à la loi de solidarité doit devenir une institution, de sorte qu'un christianisme suppose une chrétienté \.
Le christianisme n'est que la rédemption à l'état de théorie.
La chrétienté n'est que la rédemption à l'état d'institution ou de société.
La théorie et l'institution ont nécessairement à leur base la révélation écrite, l'Évangile.
Une fatale et grande erreur a faussé le christianisme, et dès lors a vicié, inévitablement, l'institution qui en émane, l'Eglise, qui devait le faire passer de la théorie à la pratique.
On a fait en sorte que le christianisme a été considéré comme un enseignement.
Attaqué à son origine par la philosophie de l'antiquité,
306 QUE LE CHRISTIANISME N'EST PaS UN ENSEIGNEMENT.
éprise dès longtemps de sa science, et quelque temps après par l'idolâtrie, qui s'est faite raisonneuse pour se défendre, le christianisme est devenu tellement savant et dialecticien, qu'il a fini par n'être plus considéré que comme un enseignement.
Le christianisme n'est pas un enseignement; il est bien plus et bien mieux ; il est un réveil, un appel, un principe de vie, un moyen de progrès, un retour vers Dieu 2.
S'il n'avait été qu'un enseignement, il ne se serait adressé qu'à la force intellectuelle, et la preuve qu'il est bien plus qu'un moyen de science, la preuve qu'il est un élément de vie, c'est qu'il s'adresse à toutes nos tendances et à toutes également, sans sacrifier l'une à l'autre ; il a pour but d'envelopper l'être humain tout entier, et de le régénérer, de le sanctifier à fond 3.
Il n'enseigne pas seulement la vérité à l'intelligence ; il la donne, il la montre, il la garantit et il la fait chérir 4.
11 n'enseigne pas la vertu à la force morale ; il décide à être bon; il fait du bien une peinture telle qu'on le reconnaît sans hésitation; il abolit les doutes de la conscience, plus pénibles que ceux de la raison 5.
Il n'enseigne pas l'amour; il fait aimer6.
Il n'enseigne pas le bonheur ; il le fait trouver ; il le dispense7.
Et surtout il n'enseigne pas Dieu ; il nous le fait sentir en nous-mêmes ; il nous fait retrouver et reconnaître sa présence 8.
Réduire le christianisme à un enseignement, c'est prendre la partie et la moindre partie pour le tout.
L'Évangile lui-même fournit donc la preuve que la théologie n'est pas la religion.
Aussi celui qui, à l'aide de l'Évangile, se contente de savoir, ignore l'Évangile ; pour le comprendre, il faut vivre par lui 9.
Et ce qui fait la vie divine dans l'homme, la vie du retour vers Dieu, la vie où vient se refléter, de plus en plus éclatante et pure, la ressemblance du Créateur, c'est la sanctification, non de l'une ou de l'autre des tendances aux dépens du reste ; c'est la sanctification de toute l'activité 10.
S'ensuit-il que l'Évangile n'ait rien de dogmatique, rien de doctrinal? C'eût été omettre les intérêts de l'une des tendances et aliéner la raison de la foi ; c'eût été anéantir notre rédemption, qui ne va qu'à des êtres raisonnables.
Mais ce qui démontre la justesse de cette vue profonde que l'enseignement ou le dogme n'est pas l'essentiel du christianisme, c'est la méthode même d'enseignement que l'on trouve dans l'Évangile.
Il est tel qu'évidemment l'Évangile n'enseigne jamais pour enseigner; la connaissance n'est donc, selon l'Évangile, qu'un moyen et non un but.
Cette méthode consiste ou à rendre la vérité objective, palpable, visible dans les faits;
Ou à donner les vérités pour certaines sans les discuter ;
Ou à présenter les vérités sous forme d'axiomes ;
Ou enfin à les réserver.
cHAPimE lui.
Des Vérités décidées par les Faits dans l'Evangile.
Les vérités montrées objectivement et déposées, pour ainsi dire, dans les faits, sont en petit nombre et se reconnaissent à ce signe, que ce moyen était le seul d'en instruire les contemporains.
Aussi Ton comprend que ce n'était pas tant une science qu'une persuasion qu'il s'agissait de donner ainsi; ces faits, dès lors, rentrent dans la classe des miracles et ont servi au même usage ; ils ont commencé la foi à un certain ordre de vérités.
Dans le nombre, la résurrection se place au premier rang.
La résurrection n'a rien qui soit en désaccord avec le christianisme expérimental ; elle est, nous l'avons vu, une circonstance nécessaire et fort simple de notre existence, un développement naturel de notre phase de progrès. Mais le lendemain de tout le matérialisme de l'antiquité profane, qui s'était glissé jusque dans l'antiquité juive; lorsque le christianisme était d'hier, la résurrection, sans devenir objective et personnelle, ne pouvait obtenir créance. La mort cachait trop bien la vie à tous ces yeux prévenus, et le seul garant de la résurrection qui fût croyable, c'était un ressuscité.
Ce qui souvent a fait faire fausse route à la foi et à la science sur ce sujet, c'est l'idée que le Christ a voulu ressusciter pour prouver l'immortalité, la vie future; il a voulu par ce fait démontrer, de plus, l'impuissance de la mort ; il a voulu forcer l'esprit humain à reconnaître que la mort ne détruit pas l'identité, et que tel on était avant, tel on se retrouve après ; c'est la survivance de l'identité humaine, plus encore que la simple immortalité, qu'il a voulu ériger en point de fait et rendre visible, palpable, active, vivante, devant ces esclaves de la mort, qui ne savaient croire qu'en elle.
La doctrine de l'immortalité, sans nul doute, était profondément intéressée dans cette grande épreuve des forces de la mort, parce que, sans l'identité, l'immortalité ne mérite pas son nom. Mais une résurrection, non-seulement rendait pour ainsi dire l'immortalité elle-même objective,
elle expliquait la fin de cette vie en même temps qu'elle expliquait la nature de l'autre; elle mettait comme à nu le néant de la mort, l'inanité du sépulcre, et du même coup elle enlevait à l'espérance de la vie future ce vague insaisissable où la foi et la raison se sont perdues si souvent ensemble, en se représentant une immortalité qui valait à peine mieux que la mort ll.
On peut placer aussi parmi les vérités démontrées par les faits l'existence, dans l'univers, d'autres êtres intelligents, moraux et libres, sensibles, affectueux et religieux que les hommes.
Il n'y a aucun moyen d'allégoriser tout ce que l'Évangile dit des anges, bons ou mauvais, des relations qu'ils ont eues avec ce monde et de celles qui nous attendent avec eux.
Souvent, l'allégorie perce 12.
Souvent, la réalité se montre à côté d'elle, avec une telle clarté, qu'il est impossible d'effacer la démonologie de l'Évangile, de considérer la question comme une pure hypothèse de philosophie orientale, en dehors de la sphère de l'inspiration, et de soutenir que les écrivains sacrés n'en auraient parlé eux-mêmes et n'auraient fait parler le Christ à ce sujet que selon leurs propres lumières. Ce n'est point, il est vrai, une matière d'un intérêt direct et subjectif en religion. Mais la pensée que l'univers est un champ de travail ouvert à l'homme seul semble si mesquine, que la foi est heureuse de se réfugier au milieu des légions des anges, et le système des phases de progrès en reçoit une grandeur qui achève de démontrer la vérité de l'existence de ces esprits de lumière, citoyens d'autres mondes que le nôtre. (Voir liv. I, ch. xv.)
La prière est encore dans l'Évangile une x érité de fait ou, ce qui revient au même, une vérité de pratique , une vérité de sentiment. L'Évangile ne contient pas un seul mot de
dissertation sur cette question profonde ; la prière est admise comme naturelle à F homme ; elle est donnée pour nécessaire ; elle est recommandée ; elle est dépeinte dans ses conséquences ; elle trouve dans l'Evangile un modèle ; elle y est prescrite partout ; elle n'y est point mesurée ; elle demeure libre quant à ses formes, ses expressions, ses longueurs, ses moments, et jamais elle ne devient le sujet d'une discussion: ce qui est discuté, c'est comment il faut prier; jamais, s'il le faut.
L'absence de toute dissertation sur le problème de la prière est peut-être, pour un esprit réfléchi, la preuve la plus forte que l'Évangile n'est pas, à proprement dire, un enseignement 13.
Le christianisme a trouvé le monde à une époque où il s'était fort peu occupé de la question de l'unité de la race humaine, pour cette simple raison, que depuis longtemps les hommes agissaient comme si le globe était exploité et disputé par des races sans lien commun et naturellement ennemies.
La question est grave, parce qu'elle est étroitement unie au principe de la fraternité et de l'égalité.
L'Évangile a simplement accepté le fait tel que les premières révélations l'ont consacré, n'y a vu qu'un fait et ne touche ce point qu'en passant l4.
La grave question des doctrines secrètes, celles où toute la vérité est enseignée à des privilégiés et où l'on ne montre à la foule que la vérité voilée et tronquée, n'est aussi tranchée dans l'Évangile que par la pratique. Il est évident que l'Évangile ne tolère aucune inégalité de révélation et d'enseignement. Le système contraire, si flatteur pour l'orgueil et si commode pour le despotisme ou politique ou sacerdotal, ce système auquel l'Orient a dû ses castes et l'antiquité européenne ses mystères, a l'immense inconvénient de régulariser et de légitimer l'ignorance. Dès lors il
n'y a plus de motifs pour qu'elle finisse, et comme l'homme ne possède rien de plus précieux que sa pensée, sa conscience, sa religiosité, il en résulte que les privilèges intellectuels et religieux sont les pires des privilèges ; ils entravent le progrès dans les deux sens : chez le peuple, en le vouant à des ténèbres héréditaires ; chez les initiés, en leur persuadant que le degré de science conféré par l'initiation, suffit 15.
L'Évangile, qui part du principe de la fraternité et de l'égalité , pouvait aisément l'appliquer à la connaissance de la vérité et montrer qu'elle est de droit commun. Mais il valait mieux renverser le boisseau que de discuter les prétextes qui l'avaient fait poser sur la lumière ; il valait mieux simplement mettre, dès le début, tous les enseignements à la disposition, à la portée de tous. En fait de connaissances à répandre et à acquérir, la libre pratique est le seul système qui favorise le progrès, et l'Évangile a engagé le monde dans cette voie avec une telle franchise, qu'il est impossible de restreindre son enseignement, sans le défigurer.