‹ Le Christianisme experimentalChapitre 106 sur 163 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

Des Vérités présentées comme Axiomes dans l'Evangile.

Les vérités axiomatiquement enseignées dans l'Évangile sont les plus nombreuses, celles qui importent le plus immédiatement au progrès, celles qui ont toujours fait le désespoir des réformateurs humains ou causé la ruine de leurs travaux ; elles se reconnaissent à un signe infaillible et unique : elles touchent de près aux intérêts sociaux et de famille.

Les principales de ces questions sont : la constitution de la famille, celle de la propriété, la liberté individuelle et l'ordre politique ; enfin,' le suicide.

Le christianisme a trouvé le monde plein de polygamie,

VÉRITÉS PRÉSENTÉES COMME AXIOMES DANS l'ÉYANC.ILE. 313

et r Évangile ne contient pas un mot positif contre la polygamie; pas un trait direct contre ses inconvénients l6.

Le droit paternel n'avait pas été moins faussé que le droit conjugal : le père, quand bon lui semblait, devenait légalement le tyran des enfants, après l'avoir été de la mère; l'Evangile a gardé le silence sur l'étendue et les limites de l'autorité paternelle 17.

Le christianisme a trouvé le droit de propriété constitué d'une manière monstrueuse, sous bien des rapports : sous celui des successions, celui des dettes ; l'Évangile ne soulève point la cendre sous laquelle couve ce feu, et prend les choses telles qu'elles sont 18.

Le christianisme a paru en un temps où la liberté personnelle n'existait pas ; l'esclavage, sous les formes les plus variées et les plus horribles, était la base de l'ordre social du moment, et les plus grands génies, les esprits les plus intègres et les plus généreux, n'admettaient pas qu'il pût avoir un autre fondement. Des servitudes infimes du gladiateur et du captif, l'esclavage était remonté pour ainsi dire, de telle sorte que chacun était l'esclave de quelqu'un, et l'Evangile, ce code de liberté, ne contient rien contre l'esclavage ; bien au contraire, l'esclave est renvoyé à son maître l9.

Quant à l'ordre politique, le christianisme s'établit dans un âge où la tyrannie est la seule forme de gouvernement, où les aristocraties de l'Europe et les castes de l'Orient, ces étranges aristocraties orientales, en pliant devant un despotisme supérieur, n'en pèsent que plus cruellement sur les rangs subalternes. L'Évangile accepte le gouvernement de fait ; il le déclare légitime à la seule vue de l'effigie de ses monnaies, et contemporain des Tibère et des Néron, il semble ne pas vouloir s'apercevoir que les maîtres du monde sont des monstres 20.

Le droit des gens, les règles des rapports entre nations,

celles des échanges du commerce, des concurrences de l'industrie, des rencontres de la navigation, le droit de la guerre, toutes ces questions vitales pour la vie politique sont étrangères à F Évangile et n'y tiennent aucune place 2I .

Enfin, dans le siècle de l'origine du christianisme, le suicide était tellement en honneur, qu'il avait fini par passer dans les mœurs privées ; il n'était plus considéré comme un effort, un triomphe, un acte de courage et de vertu ; c'était une ressource, un dénoûment, qui simplifiait merveilleusement les prohlèmes de la vie. L'Evangile n'en dit rien 22.

C'est que la solution immédiate et instantanée de ces questions simples, immenses et terribles, ou même l'éveil donné aux hommes, sans précaution et sans prudence, à leur sujet, jette nécessairement le monde en des révolutions politiques et sociales, qui n'enfantent le progrès qu'à force de convulsions sanglantes et au milieu desquelles la religion ne sait comment prendre pied et se faire place.

La plupart des réformateurs humains se sont pris à ce piège; ils ont cru, avec raison, intéresser à leur succès les classes opprimées, esclaves et captifs, pauvres et prolétaires, oubliant qu'ils suscitaient à leur système des adversaires plus puissants que tous ces alliés. L'issue n'a que trop prouvé l'imprudence de ces applications immédiates de principes qu'il fallait laisser vieillir, de ces anticipations sur le progrès, qui ne se laisse point hâter. La résistance des intérêts attaqués a fait échouer les plus généreuses réformes, et la pratique a fait reculer la théorie.

On a dit, pour les excuser ou les consoler, qu'ils étaient venus trop tôt. Les hommes et les idées ne viennent jamais trop tôt ; c'est la réalisation en grand qui peut être prématurée 23.

Ils étaient pressés de réussir ces réformateurs humains : le Christ ne l'était pas.

Un autre danger qu'une réalisation trop hâtive fait courir

à une religion naissante, est qu'en s'immiseant par voie directe dans ces fausses positions, dans ces plaies, ces hontes du moment, et en cherchant à y obvier sans délai, la religion est toujours forcée à quelques concessions qui la compromettent et que Ton retourne contre elle.

L'Evangile s'y est pris différemment; il a tranché ces questions axiomatiquement, c'est-à-dire, qu'à ces erreurs héréditaires, à ces préjugés enracinés, à ces institutions antiques et que l'opinion générale considérait comme indispensables au monde, il n'a opposé que l'esprit même du christianisme; ses idées sur Dieu et les hommes, sur la vie et l'immortalité, sa loi d'amour et de charité, sa mesure de perfection, son système profond et irréfutable de fraternité et d'égalité. Sans agir contre tout ce mal à force ouverte, l'Évangile l'a coupé à sa racine et l'a laissé doucement tomber à terre, évitant ainsi que le bruit de sa chute n'ameutât tous ceux qui y perdaient.

Quelle fausse constitution de la famille, quelle contrefaçon du lien conjugal, quel abus de l'autorité paternelle, quelle rébellion de la piété filiale, n'est point réprimé par le principe chrétien? si bien que sortir de la famille telle que l'Evangile l'a reconstituée, c'est sortir du christianisme 24.

La seule constitution de la propriété que le christianisme consacre est celle qui se tempère elle-même par la charité, considérée comme une dette chez ceux qui ont et un droit chez ceux qui n'ont pas.

L'humanité ne formant, selon le christianisme, qu'une famille, c'est la famille et non l'individu qui est propriétaire ; la famille doit donc à chacun de ses membres, non une part égale 25, partage impossible, qu'il faudrait refaire à tout moment et qui entraîne une négation de la loi de différence ; mais une part suffisante, c'est-à-dire l'aliment, l'abri, le vêtement, le foyer ™ et l'éducation intellectuelle et religieuse 27

Toute société où ce prélèvement n'a pas lieu, toute société dont un seul membre manque d'un seul de ces éléments du nécessaire, n'est pas encore une société chrétienne ou ne Test plus 28 ; la loi d'aimer notre prochain comme nous-mêmes et de faire aux autres ce que nous désirons qu'ils nous fassent y est encore à l'état de théorie.

La liberté individuelle, l'illégalité humaine et divine de l'esclavage sous toutes ses formes, la possession exclusive et inviolable de chacun par soi-même, sont des principes si profondément chrétiens et consacrés d'une façon si éclatante par l'Evangile, que leur violation finit par rendre la société chrétienne impossible.

L'esclavage est tellement antichrétien, que, pour sortir une société de ce gouffre, il faut tristement recourir à des mesures antichrétiennes.

L'illégalité de toute tyrannie, celle d'un seul ou de plusieurs, et de tout privilège, la chimère des droits de naissance, l'injustice d'un partage inégal des successions, toutes ces questions d'ordre social cessent d'être douteuses dès que l'Évangile est appelé à les juger. Il y a toujours quelque chose d'autichrétien jusque dans les prétextes religieux dont on s'efforce de les couvrir.

La meilleure forme de gouvernement est également donnée par l'Évangile ; il est clair que l'Évangile est profondément républicain ; il aime peu les pouvoirs des hommes, par cela même qu'il apprend à se soumettre au pouvoir de Dieu ; il fait du progrès une autocratie, et en conséquence il préfère que l'homme soit en tout son propre maître; le maximum de liberté individuelle, conciliable avec l'intérêt général, est un but que l'Évangile se propose.

D'où il suit que le pouvoir politique, à tous ses échelons, n'est, selon l'Évangile, qu'un moyen d'ordre et de paix, et plus l'ordre, plus la paix, trouveront la force de se soutenir, moins le pouvoir devra être puissant et faire sentir son action.

VÉRITÉS PRÉSENTÉES COMME AXIOMES DANS l'ÉVANGILË. 3lf

D'où il suit encore que le christianisme persévère et persévérera dans le principe de rendre à César ce qui est à César, et ne peut se hasarder à prendre part aux révolutions des corps politiques et à recommander des formes républicaines de gouvernement. Au lieu de fonder des républiques et de menacer les monarchies, le christianisme a une tâche bien autrement difficile à remplir : il forme de vrais républicains, c'est-à-dire des citoyens toujours prêts à sacrifier leur intérêt à l'intérêt de la patrie, comme les chrétiens doivent l'être à tout sacrifier dans l'intérêt de l'Église. Quand le christianisme aura suffisamment accompli ce progrès au sein de l'humanité, la forme de gouvernement monarchique ou républicaine sera devenue parfaitement indifférente.

Le droit des gens, selon le christianisme, n'est que la charité chrétienne plus en grand ; il ne se peut que la charité, qui convient entre individus, ne convienne pas entre nations.

Enfin le suicide trouve sa condamnation dans l'essence même de la rédemption et dans la définition que la rédemption donne de la vie. Si la vie est la durée individuelle de notre phase de progrès, nul n'a le droit de se retrancher quelque chose de la sienne. C'est refuser à Dieu un progrès qu'il demande, et se raccourcir, non pas seulement la vie, mais la rédemption. Celui qui arrête son progrès, l'abolit.

Le christianisme est la première religion et la seule qui ait montré cette étonnante confiance dans la puissance de la vérité, de prendre le monde tel qu'il était sans s'attaquer directement à aucune de ses forces vives, d'y jeter la vérité comme au hasard, comme la graine invisible semée par le souffle des vents, et de prédire qu'à coup sûr la graine fructifierait et deviendrait un grand arbre au pied duquel l'humanité prendrait refuge contre toutes les erreurs et tous les maux.

Page 1