CHAPITRE LYI
Des Vérités réservées dans l'Évangile.
Certaines vérités sont réservées ou éludées dans T Évangile, non dans le sens d'un manque de sincérité, mais en ce sens seulement qu'elles y sont environnées d'une pâle et incertaine clarté, mesurée à dessein. L'inspiration les a effleurées pour ainsi dire. Ce sont des questions qu'elle a laissées douteuses de parti pris, et l'exégèse la plus ingénieuse ne peut en montrer dans l'Évangile une solution positive et complète, incontestable et incontestée.
Ces questions se reconnaissent à deux signes : le premier, que l'Évangile ne pouvait les omettre ; la révélation était naturellement amenée à les toucher en passant.
Le second, que ce sont des vérités trop mystérieuses, c'est-à-dire tellement placées sur la limite extrême delà raison, que les tendances auraient pu en abuser à leur détriment.
Ces deux critères sont si simples et si sûrs que les principales vérités réservées sont faciles à compter :
Quelle est la nature divine du Christ? Lui-même n'en parle jamais d'une manière explicite ; il ne fait aucune allusion à sa naissance ; il ne dit nulle part comment il est issu de Dieu et descendu du ciel ; il ne dit nulle part comment il dépose sa nature terrestre, en remontant près de Dieu ; il se montre et se déclare positivement l'Emmanuel; il s'attribue dans toute sa valeur divine ce titre unique : le Fils ; mais dans les passages même où sa divinité est le plus clairement exprimée, le voile qui couvre le mystère de sa nature retombe aussitôt, et le regard étonné de la foi ne voit plus que Jésus,
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En quoi consiste l'union du corps et de l'âme? L'Évangile est spiritualiste, avons-nous dit ; l'homme, selon l'Evangile, n'est pas seulement un être immortel; il est un être mixte, et la différence profonde du corps et de l'âme est tantôt indiquée, tantôt sous-entendue. La nature du nœud qui les lie et qui constitue le phénomène actuel delà vie, le moyen actuel du progrès, est toujours passée sous silence29. -
Toute relation cesse-t-elle entre les vivants et les morts ? Les morts, c'est-à-dire, pour parler un langage plus exact, les vivants du ciel, ont-ils connaissance du sort des vivants de la terre? Y a-t-il de secrètes communications entre cette phase de progrès et la suivante, ou l'interruption est-elle complète de toute connaissance et de toute amitié, dès que l'intervalle du sépulcre est creusé? La question n'est décidée dans l'Évangile ni en un sens ni en un autre ; la révélation l'a livrée tout entière aux critiques de la raison et de la foi 30, et c'est ce qui explique comment l'imagination l'a tant exploitée.
A quelle époque finira le monde, c'est-à-dire, la phase actuelle de progrès? Entre les questions réservées, c'est une de celles dont l'activité aurait pu faire l'usage le plus dangereux, le plus immoral, le plus impie. On a tellement abusé des folles prophéties sur la fin du monde, qu'il est facile de juger combien auraient été fatales des prédictions positives. Aussi, le Christ a réservé la question au point de déclarer, dans les termes les plus exprès, qu'il ignorait luimême ce jour et cette heure. (Voir liv. II, chap. xxiv et liv. VI, chap. lxxv.)
Quelle sera l'organisation de l'être humain après cette vie, la nature du corps ressuscité, la nature de cet appareil nouveau dont la résurrection doit nous douer et qui servira à reconstituer notre identité ? Sur cette question, l'Évangile procède par voie d'exclusion et promesse d'amélioration, ce qui revient à éluder la difficulté, pour éviter les dangers
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de la matière. L'Évangile dit quelquefois en quoi Forgani sation future différera de celle-ci, et plus ouvertement encore il dépeint à grands traits la supériorité de F une sur Fautre. C'était assez nous en dire, et la question est d'ailleurs éludée au point qu'il est impossible de décider par la révélation si un seul de nos sens nous restera ou non 31.
S'entre-reconnaîtra-t-on dans la vie future, et les relations de cette vie reprendront-elles ? Au premier aspect, il peut sembler étrange que cette question ne soit pas explicitement résolue dans l'Évangile. Elle l'est, pour la raison et pour la foi, par la certitude de l'identité ; comment se reconnaîtrat-on soi-même , si on ne reconnaît pas ceux que l'on a chéris? Mais l'Évangile élude la question au point de ne pas contenir un mot direct qui l'éclaircisse, et il est facile de découvrir le motif de cette réserve : l'Évangile ne pouvait en sortir sans donner, surtout aux générations contemporaines, des enseignements qu'elles auraient mal compris sur le sort des méchants dans l'autre vie, sur leurs rapports avec les bons, et même sur les relations des bons entre eux. Jl y avait là de quoi compromettre gravement notre phase actuelle de progrès, faire révoquer en doute les peines des méchants, matérialiser en idée les relations et les affections du ciel, et changer l'immortalité chrétienne en un paradis mahométan. L'histoire des sectes a prouvé combien ces dangers devaient être prévus pour des esprits aussi matériels et aussi charnels que l'étaient, en général, les contemporains de l'Évangile, ainsi que les premiers peuples qu'il devait convertir, et quand on se rappelle ce que les Thérèse et les François d'Assise ont fait de l'amour de Dieu et de Christ, on ne peut qu'admirer profondément cette réserve, ce silence de la révélation. Loin de fournir sur ce sujet, aux imaginations mystiques, un aliment qui n'eût été qu'un poison de l'âme, l'Évangile écarte à peine un coin de
ce voile, que la mort seule doit lever :>^. (Voir liv. I, eh. xvi et liv. VT, ch. lxxvii.)
Quelle est la nature des anges 33? Sur cette question, TÉvangile est évasif et muet, au point de désigner communément les anges par leurs fonctions ou par des noms d'honneur; et même quelquefois comme des jeunes hommes34. Sur les démons et les mauvais anges, l'Évangile s'explique encore moins positivement, et il est très-remarquable que son langage soit beaucoup plus allégorique au sujet des êtres supérieurs déchus de leur sainteté que lorsqu'il est question des esprits restés purs 35. Les horribles erreurs dans lesquelles est tombée la démonologie du moyen âge, et qui sont encore loin d'être extirpées, prouvent assez combien il importait de ne donner aucun prétexte plausible à des imaginations impures et impies. Dans l'impossibilité de ne rien dire ou de tout dire, la révélation a dit le moins possible et s'est gardée de se rendre l'involontaire complice de la superstition.
Ainsi le caractère divin de la révélation chrétienne se découvre dans ce qu'elle ne dit pas autant que dans ce qu'elle dit. Toutes les contrefaçons de révélation qui ont trompé les hommes peuvent se reconnaître à ce signe curieux, que sur certains sujets elles en disent trop, tandis que sur d'autres elles ne disent pas assez. La révélation seule, quand on la met en balance avec les tendances de notre nature, se trouve en équilibre parfait avec elles et n'enseigne à l'esprit humain que ce qu'il doit savoir.
Une remarque importante reste à faire. Il ne résulte nullement de ce que ces problèmes sont éludés dans l'Évangile, qu'il soit impossible ou interdit de les examiner. Ce n'est pas l'examen de ces questions que la révélation a voulu prévenir ; elle a voulu seulement que sur ces matières l'esprit humain ne pût trop promptement parvenir à la certitude, et que ces notions devinssent populaires dans un sens
faux; la solution certaine, par l'inspiration, aurait été accompagnée de périls ; la discussion ne Test pas. D'où il suit que la foi individuelle peut, sans inquiétude, se livrer à F examen de ces graves et curieux sujets, et si l'étude en est bien dirigée, il lui restera toujours, quelque croyance qu'elle adopte, un reste ou d'obscurité ou d'incertitude qui prévient le danger.
Et c'est précisément parce que la révélation ne les a point tranchées que ces questions peuvent être débattues avec plus de liberté et nous offrent comme un terrain neutre sur lequel la philosophie et la foi se rencontrent ou dont elles se retirent à leur gré.