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CHAPITRE LXI

Perpétuité du Christianisme. — Première Garantie : son Indépendance.

11 reste à traiter de l'avenir terrestre et céleste du christianisme. Le premier aspect de cette question oblige à rechercher si le christianisme est définitif pour ce monde, et à quelles conditions; car, évidemment, son avenir dans notre existence immortelle dépend de son avenir dans celle-ci. Si le christianisme ne doit pas conduire l'humanité au bout de la phase actuelle de progrès, il est certain que nous ne le retrouverons pas dans le monde futur.

Demander si le christianisme est définitif, c'est, au premier aspect et en apparence, poser deux questions, élever deux doutes : c'est demander si l'humanité peut actuellement reculer de nouveau dans l'iniquité et l'erreur, au delà du point d'où la rédemption l'a ramenée, et si, ce cas fatal échéant, Dieu lui accorderait une seconde rédemption.

Mais ces deux questions n'ont rien de rationnel, et toutes deux doivent rester sans réponse:

Quant à l'activité humaine et à l'emploi de la rédemption actuelle, la liberté humaine est entière, et aucune prévoyance ne peut répondre de l'humanité.

Quant à la bonté divine, elle est infinie, et nulle limite ne peut lui être imposée ; nulle grâce ne l'épuisé. Qui peut oser dire, en théorie, que deux rédemptions seraient trop pour elle ?

La question n'est qu'esquivée, en soutenant que la rédemption actuelle est suffisante : oui, sans doute, elle suffit; mais comme elle ne contraint jamais l'individu, elle ne contraint point l'humanité, et le choix de la liberté est nécessairement incertain pour nous. «

D'un autre côté, il est vain de prétendre lever ces doutes en citant les textes de l'Évangile sur la perpétuité du christianisme. Il est incontestable que le Christ est présenté dans l'Évangile comme le seul sauveur1, et son œuvre comme une œuvre unique 2 ; il est incontestable que le christianisme est donné, dans la révélation, comme la religion définitive de l'humanité, et la question est tranchée pour le fidèle qui croit à la divinité de la révélation. Mais il faut avouer que TÉvangile est alors juge dans sa propre cause, et la preuve, en conséquence, n'en est pas une rationnellement 3.

Heureusement, il s'offre deux garanties irrécusables de la perpétuité du christianisme, qui ne dépendent d'aucune supposition et ne s'appuient sur aucune prévoyance.

La première, que le christianisme est, par sa nature, indépendant de tout ce qui est terrestre et humain :

Le christianisme, dans son essence, est indépendant des localités ; il n'a point de lieux sacrés; il n'est fixé à aucun point du globe; il n'est attaché ni au Sinaï, ni au Calvaire; Jérusalem et Rome, Wittemberg et Genève, disparaîtraient de la surface de la terre et la place en demeurerait inconnue, que le christianisme n'y perdrait rien.

Le propre d'une religion temporaire et de toute religion fausse est d'être nécessairement rivée en des lieux fixés, en des sanctuaires choisis4.

Le christianisme est indépendant des climats ; toutes les zones du globe lui conviennent également; la nature lui est partout indifférente, parce que, sous tous les aspects, il n'y voit qu'un monument de la grandeur de Dieu et le théâtre du progrès actuel. Partout il entend la voix du Créateur. Le christianisme peuple la solitude des déserts, et celle des océans, et celle des cieux ; il adoucit les sites les plus sauvages, les régions les plus rudes ; il ajoute au charme des scènes les plus délicieuses, aux richesses des terres les plus fécondes, et, partout le même, il domine, par son identité puissante et fidèle, la variété infinie de la nature ; il est partout à sa place, sa patrie est le monde 5.

C'est un caractère des religions fausses que l'empreinte d'une localité déterminée : il faut l'Egypte au symbolisme de la vallée du Nil ; l'Inde et ses fleuves, au symbolisme indien; la Grèce, à la mythologie d'Homère; le nord, à celle d'Odin, et les ardeurs du Midi au mahométisme. Dans ces œuvres d'hommes, la géographie assujettit et limite la religion; la foi devient un calcul de latitude et de longitude.

Le christianisme est indépendant de l'ordre social, quelle qu'en soit la législation : il le modifie ou s'en arrange ; et des formes de gouvernement, il les améliore en s'y soumettant; il a passé par toutes : l'expérience est faite, depuis le despotisme d'un seul jusqu'à celui de tous, depuis l'ordre le plus régulier, le plus immobile, jusqu'à l'anarchie la plus tumultueuse et la plus variable. Nous avons vu déjà que le christianisme, dès son origine, avait pris ses précautions à cet égard, en évitant de s'immiscer dans la politique du moment, en n'ayant, pour ainsi dire, d'opinion politique que par théorie, sûr que la théorie, avec le temps, ferait son chemin. (Voir liv. V, chap. lv.)

Les religions d'origine humaine se sont toujours alliées à Tétat politique des peuples qu'elles convertissaient, ou se sont donné la mission de le régenter. Les castes de l'Orient sont des institutions encore plus religieuses que politiques. L'oracle de Delphes était l'écho du conseil des amphictyons. Le pontife suprême des Romains jouait un rôle bien plus politique que religieux, au point que les empereurs chrétiens gardaient ce titre à cause de sa valeur civile. Qu'est-ce que l'islamisme sans le califat, et, dans le christianisme, qu'estce que la papauté sans pouvoir et sans office politique ? Par l'esprit de la suprématie papale, les développements qu'elle a pris et les prétentions qu'elle a soutenues, elle a été frappée à mort, mort lente, mais inévitable, depuis le jour où elle a tenté de faire prévaloir la doctrine de la prépondérance du spirituel sur le temporel. Elle est condamnée, par le principe même de son institution, à tout régir ou à ne rien régir, à mettre le pied sur le cou des rois et à sceller toutes les chartes de Panneau du pêcheur, ou à s'en aller s' amoindrissant jusqu'à rien, jusqu'à ce qu'enfin la Rome ecclésiastique ait à son tour un Augustule.

Tl est essentiel de se souvenir que les religions humaines ont été fidèles à leur principe en s'alliant au pouvoir temporel ou en l'usurpant, tandis que le christianisme a été infidèle au sien, quand il est entré dans cette voie fatale, qui le faussait et le rétrécissait à la fois.

Il est plus essentiel encore de remarquer qu'une des gloires les plus pures du christianisme et l'une des preuves les plus claires de sa divinité, consiste en ce qu'il est indépendant de l'ordre social et politique, des formes de gouvernement et des législations civiles, mais qu'il n'y est point étranger ou insensible. Loin de là, il ne peut pas l'être. C'est une supériorité et jamais une indifférence ; c'est une supériorité telle, que les révolutions les plus profondes des sociétés politiques ne sont jamais, pour lui, que des exer-

cices de vertus et des moyens de progrès ; il s'en sert pour améliorer son action.

On voit que, loin de renier le patriotisme, le christianisme l'exalte; mais il l'épure et le dirige. Le patriotisme est une des forces vives de la nature humaine, et le christianisme a besoin de toutes. Au fond, le patriotisme n'est qu'une des directions de la tendance affectueuse, et l'emploi du christianisme est de régler toutes les tendances et d'harmoniser les directions de chacune d'elles.

De là surgit la différence profonde du patriotisme païen ou chrétien; l'un, fondé sur la loi dégoïsme, et qui n'admet point qu'en ce monde il y ait assez de place pour Rome et Carthage; l'autre, fondé sur la loi de charité et de fraternité, dont il est une des applications, et qui part du principe que l'avantage d'un peuple ne peut pas tourner au détriment des autres.

Enfin, le christianisme est indépendant du degré de civilisation. Ce trait est encore une preuve évidente de sa divinité.

La civilisation est le produit de la force intellectuelle, et nous avons vu que le christianisme n'est pas seulement, il s'en faut, un enseignement.

Comme il s'adresse à toutes les tendances, il peut régner encore, même lorsque la force intellectuelle est peu avancée dans sa culture, lorsque les mœurs et les idées sont encore arrêtées dans un stage de barbarie, lorsque la civilisation à peine commence à poindre clans les sommités sociales : car, des sommités, il y en a toujours.

Alors le christianisme s'adresse aux tendances dont l'éveil est plus facile, dont l'éducation est plus prompte : à la sensibilité, et il gagne les âmes par le bonheur et la paix ; à l'affection, et il les prend par l'amour ; à la conscience, et il fait résonner la voix instinctive du sens moral ; à la

religiosité, et il lui donne, dès le début, moyen de se mieux satisfaire.

, Cette flexibilité avec laquelle le christianisme, sans faire T abandon d'aucun principe, sans pactiser avec l'ignorance et la barbarie, peut se faire jour même en ce triste état de la société humaine, et s'y établir pour l'améliorer, provient de la distinction profonde et complète de nos tendances.

Est-ce à dire que le christianisme redoute les lumières, condamne les douceurs de la vie, les jouissances intellectuelles, et se refuse à les favoriser? Nullement. La révélation, avons-nous dit, ne pouvait être donnée qu'à des êtres intelligents, et certes le christianisme a montré, dès son premier jour, combien peu il craint le contact de la civilisation; c'est aux portes des grands centres de la civilisation antique, Antioche, Athènes, Corinthe, Éphèse, Rome, Alexandrie, qu'il a frappé ses premiers coups pour se faire ouvrir.

Quant au renoncement, le seul que l'Évangile consacre est celui que Dieu nous impose, quand les dispensations de sa Providence nous privent des biens que nous possédons ; il n'y a pas trace dans l'Évangile du renoncement fanatique qui consiste à se priver soi-même.

Se priver, c'est refuser. Nul n'a le droit de refuser les dons de Dieu. Quand Dieu vous donne la richesse, il veut que vous soyez riches chrétiennement; vous n'avez nul droit de préférer une autre destinée et une autre tâche, de vous réduire à la pauvreté, et de tenter d'être pauvre chrétiennement. Ce serait vous faire votre sort, et c'est à Dieu de le faire, non à vous 6.

Aussi, l'Évangile s'est gardé de tracer la limite entre le nécessaire et le superflu, et de dire à la civilisation ce que la voix de Dieu a dit aux vagues de la mer : « Tu viendras jusqu'ici ! » Le vrai christianisme laisse aller, laisse monter

la civilisation, sûr que ses principes de pureté et de charité suffisent pour la modérer et la partager, de manière que les excès de tous genres et les inégalités trop grandes soient prévenus à la fois.

S'ensuit-il qu'un Clovis et qu'un Alfred seront chrétiens comme un Coligny et un Washington; un simple artisan, membre fidèle de nos églises, comme un Newton ou un Leibnitz ; un sauvage des îles de la mer du Sud , comme un habitant des grandes cités de l'Europe? Non, sans doute ; mais la direction des tendances, chez tous, sera chrétienne.

Loin de pactiser avec la barbarie, le christianisme, dans sa rencontre avec des sauvages, doit commencer par en faire' des hommes, pour pouvoir en faire vraiment des chrétiens.

Et ce qui achève de démontrer combien le christianisme est indépendant du degré de culture sociale, quoiqu'il favorise la civilisation et en préfère le degré le plus élevé, c'est qu'il ne pourrait convertir la barbarie en lui faisant des concessions de principes. Ces concessions, loin d'assurer son triomphe, le détruiraient lui-même.

Indépendant de tout ce qui est terrestre et temporel, indépendant de la nature, qui n'est que le champ de travail où son progrès s'accomplit, et indépendant de l'humanité, qui n'est que son disciple, le christianisme est définitif, parce qu'il n'y a rien dans le monde qui le puisse détruire. Aucun orage de cette terre ne peut entasser des flots et des ruines sur lesquels il ne surnage 7.

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