CHAPITRE LXIV
Universalité future du Christianisme
Cette utilité indirecte est un résultat dont le christianisme ne se contente qu'en attendant mieux. Sa perpétuité impli-
que son universalité future. Sous l'empire de la force affectueuse, qui, nous l'avons vu, empêche le possesseur de la vérité de l'accaparer à son profit, il faut, pour durer, que le christianisme conquière, et s'il doit durer à jamais, il est inévitable qu'il arrive à tout conquérir23.
La force affectueuse étendue à l'humanité entière veut nécessairement partager avec elle le secret sublime de la rédemption, le moyen unique du progrès.
La direction qu'il donne à l'activité humaine la porte donc nécessairement à l'œuvre de la conversion du monde.
L'esprit de prosélytisme est naturel au christianisme.
Il est juste de dire encore plus à sa gloire; seul, entre les religions passées et présentes, le christianisme a fait du prosélytisme digne de ce nom, du prosélytisme religieux. Les autres religions ont fait du prosélytisme politique et militaire, c'est-à-dire des conquêtes et des servitudes, des proscriptions et des déportations en masse. Le pur et pacifique prosélytisme des missions n'est connu que depuis le christianisme et n'est pratiqué que par lui. Qui a entendu parler d'une mission mahométane? C'est que les conversions par voie de simple persuasion sont du domaine de la vérité seule, et que le christianisme se sent la vérité.
L'universalité future du christianisme est donc assurée ; il ne peut accepter une moindre espérance; son prosélytisme ne peut s'éteindre que lorsqu'il n'y aura plus un prosélyte à faire ; le dernier n'aura-t-il pas toujours une âme à sauver?
Son prosélytisme a deux genres de conversions à tenter : celle des Gentils du dehors qui ne sont pas même chrétiens de nom; celle des Gentils du dedans qui sont chrétiens de nom, de forme, de naissance, de réputation et non point de fait.
De ces deux conquêtes à tenter, et qui doivent être poursuivies sans relâche, il est difficile de désigner celle qui est
Ja plus difficile, la plus pressée, et qui sera la plus lente 24.
Mais le christianisme a le temps pour lui.
En consacrant la monogamie, il fait de tous ses peuples des peuples mobiles, et l'activité, ainsi secondée et excitée, se déploie en faveur de la religion qui la nourrit.
Tl y a donc un rapport intime, une force réciproque de répercussion dans la monogamie que l'Évangile exige, la mobilité que la monogamie favorise, et le prosélytisme que l'Évangile entretient.
Les conquêtes morales et religieuses du christianisme sont et seront favorisées par deux faits, dont l'influence ne va pas jusqu'à faire entrevoir dans le lointain le moment où l'humanité entière sera chrétienne, mais dont la portée est si vaste qu'elle est eh équilibre avec la grandeur de l'œuvre de la conversion du monde.
Le premier, que le christianisme, même quand il revêt les formes les plus puritaines, ne peut s'introduire nulle part, sans introduire la civilisation avec lui.
Ceci provient de ce que le christianisme, nous l'avons constaté, prend l'homme au complet et s'adresse à toutes les tendances ; quand il excite et dirige l'une ou l'autre, il finit par les régir toutes ; la force intellectuelle est donc toujours pour sa part dans l'influence chrétienne, et la civilisation n'est que l'intelligence appliquée aux besoins de la vie sociale et terrestre.
Il en résulte que la religion et la civilisation s'entr'aident dans cette conquête du monde entreprise sous la bannière de l'Évangile, et ne se séparent jamais complètement, quoique dans les longs commencements de l'association d'une nationalité de plus à la chrétienté, tantôt le prosélytisme de la civilisation, tantôt celui de la religion domine.
Le second fait qui vient en aide au christianisme dans sa marche victorieuse à travers les générations et les siècles est que par un soin providentiel la chrétienté est plus puis-
sarite à elle seule que le reste de l'humanité, quoiqu'elle en forme la moindre partie 25. L'infériorité numérique est largement compensée par la supériorité des lumières et l'accord des volontés. Quelque peu cimentée que soit encore la ligue des nations chrétiennes, il est certain que la chrétienté est la maîtresse du monde. Rien ne s'y fait de grand que par sa permission ; elle a mis le pied sur tous les rivages; elle domine toute l'activité humaine, et sa bannière est la seule qui s'enfle au souffle de tous les vents du globe 26.
C'est depuis que le christianisme a commencé à se replacer sur sa véritable base, la liberté d'examen; c'est depuis que le christianisme a commencé à rompre avec le système de l'autorité et à dissiper autour de lui la chimère de l'infaillibilité, que sa puissance politique a prévalu au sein de l'humanité.
Les époques les plus florissantes de l'islamisme, celles où l'orient de l'Asie n'était pas même entamé par l'Évangile, coïncident avec les époques où le système de l'autorité, où le règne de l'infaillibilité florissaient dans toute leur ténébreuse puissance; où le catholicisme épaississait ses ténèbres; où la chrétienté, presque muette et docile, se prosternait devant la triple tiare. Cela est vrai depuis Charles Martel et la bataille de Poitiers jusqu'à Jean d'Autriche et la bataille de Lépante, où l'ascendant de l'islamisme a pris fin dans le siècle même de la Réformation et n'a cessé d'aller en déclinant depuis.
C'est à dater de la Réformation que l'islamisme s'affaiblit, et que l'orient de l'Asie s'ouvre à l'influence de l'Evangile.
Une remarque curieuse, et qui vient en confirmation de toutes ces pensées est que les croisades, ces guerres de religion si éminemment catholiques, ce magnifique épisode de l'épopée du christianisme, n'ont pas fait un seul peuple prosélyte; elles ont servi la civilisation beaucoup plus que la foi.