CHAPITRE LX1X
Le quatrième affranchissement vers lequel tend le christianisme, est celui du culte ou de la forme 6G.
Ici encore, les prévoyances de la foi expérimentale ne vont point à prétendre que le christianisme finira par se dispenser de tout rile et de toute solennité. Non; il peut encore moins, à quelque degré de lumière générale qu'il arrive, à quelque degré de spiritualisme qu'il s'élève, il peut encore moins se dispenser de conserver un culte qu'un clergé. Il est très-possible de soutenir que le père redeviendra prêtre, et que l'autorité paternelle remplacera la prérogative sacerdotale ; mais la tendance affectueuse doit rendre un culte toujours nécessaire , parce qu'un culte est un lien 67.
En quel sens le christianisme s'affranchira-t-il donc du culte?
D'abord, en se détrompant complètement de l'erreur du formalisme, en évitant d'attacher la moindre valeur de sanctification, de purification, de rédemption, à la forme en ellemême, et en se pénétrant de l'idée qu'on peut faire régulièrement acte de culte sans faire acte de christianisme, par conséquent sans avancer vers Dieu d'un pas, sans alimenter sa vie religieuse 68.
C'est que l'écorce n'est pas le fruit et ne peut nourrir.
Secondement, il faut que le christianisme admette le principe que, comme le culte qui représente le mieux la religion n'est pas un moyen sûr, le culte qui la représente le moins n'est pas un obstacle dirimant et invincible.
En d'autres termes, le culte, le symbole, la forme, n'est jamais F essence de la religion, et là où la forme est arriérée, la foi peut ne pas l'être.
Y a-t-il possibilité d'imaginer un acte de culte, une forme de religion plus indigne de la majesté divine et de la grandeur spirituelle du christianisme, que de brûler devant une peinture une bougie de cire fixée sur une pointe de fer?
L'esprit humain conçoit-il une solennité plus contraire à l'esprit du christianisme, que le sacrifice de la messe, non pas tel que les néocatholiques l'expliquent en l'atténuant, mais tel que le concile de Trente le définit, sacrifier le Seigneur par la manducation, manger et boire le Seigneur, Dieu lui-même selon le décret du concile, dans « sa chair, son sang, son âme et sa divinité... » Eh bien ! il faut savoir se persuader que malgré la mesquinerie incroyable de l'un de ces rites et la tristesse mêlée d'horreur que l'autre inspire à quiconque l'analyse, les sentiments de foi, de piété, de repentir, de reconnaissance et de résignation qui les accompagnent, peuvent être profondément chrétiens.
On prétendra que ceci est dur à croire. A mon sens, ceci est doux à croire, au contraire : car, au fond, c'est croire que Dieu regarde à l'intention et ne demande que ce qu'on peut donner ; c'est croire, de plus, que le christianisme est divin au point de sanctifier et de sauver, malgré les formes absurdes que le moyen âge lui a données.
Est-ce à dire que le culte soit indifférent, et qu'on n'encoure aucun risque de conscience, aucune perte de progrès, à s'en tenir aux formes d'un culte quelconque, qu'il soit plus ou moins symbolique, plus ou moins spirituel? Est-ce à dire que la liquéfaction du sang de saint Janvier à Naples, et les baisers donnés à Rome sur le pied d'une ex-statue de Jupiter devenu un saint Pierre, soient des formes religieuses égales à la magnifique et touchante simplicité de la communion dans une église protestante ?
Nullement. Le culte est si peu indifférent, qu'il reste toujours le danger que la forme emporte le fond.
Et le choix d'un culte est si peu affaire de caprice ou d'hérédité ou de goût artistique, que le fidèle n'a pas le droit de s'en tenir à un culte qui représente mal sa foi.
Si sa foi est éclairée, il faut que son culte s'y proportionne et s'élève à la même hauteur 69.
Si son culte reste en arrière pendant que sa foi passe en avant, si son culte est du moyen âge et sa foi du temps moderne, son culte est une concession illégitime, qui, pour le moins, est toujours entachée de quelque hypocrisie.
Malheur à qui allume un cierge sans croire se rendre agréable par cet acte à Dieu ou à la Vierge : son cierge n'éclaire pas un culte, mais un mensonge!
Ces principes montrent à la fois comment le christianisme est indépendant de ses formes, et comment le fidèle ne l'est pas de celles qu'il consent à pratiquer 70 ; de telle sorte que le culte, quel qu'il soit, suffit au progrès demandé à un fidèle, mais seulement tant qu'il n'en connaît pas de meilleur.
Et ces principes sont en parfait accord avec l'Évangile. Comme on n'y trouve aucune discipline ecclésiastique ou autre, aucune constitution cléricale, on n'y trouve pas davantage la plus légère trace d'une ordonnance de culte.
L'Evangile n'a rien d'un rituel.
C'est que la forme est tellement dominée par le fond, que l'Eglise, quant à son culte, pouvait être laissée à elle-même.
Le principe fondamental est posé par le Christ lui-même : Dieu est esprit : il faut que ceux qui l'adorent l'adorent en esprit et en vérité; et il n'est ajouté nulle part un seul mot sur l'appareil de cette adoration.
Il est parlé d'assemblées chrétiennes, et l'Évangile ne rapporte point comment elles se tenaient 71; de>acrements, et il n'est rien dit de la manière de les administrer.
Le baptême, signe de réception dans l'Église chrétienne, est commandé et non décrit ; aucune de ses formalités n'est même indiquée; l'âge de le conférer n'est point fixé, et il est certain que les paroles considérées depuis comme sacramentelles, et employées dans toutes les églises, n'étaient pas toujours prononcées, dans les premiers temps du christianisme, lors de l'administration du baptême 72.
La cène, ce repas symbolique de paix et d'alliance, ce signe de la double réconciliation des hommes entre eux et des hommes avec Dieu, n'est nullement ritualisée dans l'Évangile. Elle devient un devoir d'imitation : au lieu d'en prescrire le service, Jésus en donne le modèle ; il communie le premier, et il s'agit de rendre l'imitation spirituelle de la première cène aussi fidèle que possible73.
Aucun temps, aucun jour sacré n'est assigné par l'Évangile ; aucune fête, aucune commémoration annuelle ou séculaire, n'est instituée; tout ce qui a été établi de ce genre, l'a été, non par l'Évangile et d'autorité, mais par l'Église et à son gré 74.
Le mariage, que l'Évangile a si bien restauré et sanctifié, n'a point de rite, de bénédiction, de prière spéciale, dans l'Évangile ; aucune solennité nuptiale n'est commandée 75.
Les rele vailles, dans ce même livre sacré où se lisent les touchantes paroles : Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume des cieux appartient à ceux qui leur ressemblent, ne tiennent aucune place 76.
La mort enfin, que le christianisme, s'il est possible, a plus sanctifiée encore, n'a dans l'Evangile aucun rite qui la concerne, ni avant ni après, c'est-à-dire ni pour le corps ni pour l'âme.
11 a fallu que chaque Église inventât et se prescrivît sa solennité de mariage, de relevailles et d'obsèques.
N'est-il donc pas évident que Dieu n'a jamais voulu enchaîner la rédemption à des formes arrêtées, inviolables,