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CHAPITRE LXVIIL

Le troisième affranchissement dans la voie duquel le christianisme est entré est plus facile que les précédents, parce qu'il est plus théorique, et aussi est-il plus avancé. Cet affranchissement est celui du système de l'autorité.

L'autorité en matière de religion est toujours à la fois abstraite et personnalisée.

Abstraite, elle se compose de traditions et de formules. La tradition n'est que l'ensemble des écrits anciens et accrédités qui traitent de la religion, et le vague retentissement, l'écho héréditaire des convictions du passé.

Les formules sont des énoncés dogmatiques qui, sous des noms divers, résument les doctrines religieuses.

Mais une autorité purement abstraite laisserait trop d'indépendance à la foi : la liberté prendrait le dessus. 11 faut sortir des abstractions pour faire du pouvoir ; il faut des hommes pour exercer un despotisme, et aussi l'autorité, en matière de religion, est toujours exercée par un individu ou par un corps.

Si l'autorité religieuse est individuelle, elle s'est constituée en papauté, en primatie, en épiscopat.

Si l'autorité religieuse est collective, elle sera exercée par ce corps insaisissable qu'on appelle l'Église, et qui devra bien se donner ou se reconnaître des délégués, des représentants, des chefs, formés en assemblée plus ou moins nombreuse, plus ou moins permanente.

La fonction de l'individu ou du corps, autocrate ou dépositaire en ce monde de la vérité religieuse, est toujours la garde et l'interprétation de la tradition et des formules, et en cas de besoin, la rédaction et la promulgation de celles-ci.

L'autorité religieuse, en quelques mains qu'elle soit déposée, ne peut s'exercer que de deux façons : par des excommunications ou des admissions ; elle ouvre et ferme à son gré l'Église 59 ; elle déclare qu'on en est membre ou qu'on cesse de l'être; en un mot, elle force à sortir, quelquefois elle force à entrer, ou du moins elle juge si on en est digne. Elle agit ainsi ou elle n'agit pas ; elle n'est un pouvoir que de cette manière et à ce prix ; elle tient les clefs de l'Église ou elle n'a rien en main.

Dans ses siècles de plénitude, l'autorité religieuse cumu-

lera les deux prétendus droits de contraindre à entrer 60 et de jeter dehors 61 ; elle sera positive et négative à la fois : positive, en persécutant pour recruter l'Église; négative, en expulsant de son sein les rebelles.

Dans ses siècles de décadence, l'autorité religieuse se résignera, non sans regret peut-être, à une action négative, et devra se contenter d'excommunication ; elle fera sortir seulement : ce qui, de toutes manières, est plus facile que de faire entrer.

Il suit de ce qui précède, que, par la nature même des choses, l'autorité religieuse, gardienne des traditions et des formules dogmatiques, est obligée, pour connaître les siens, pour savoir qui admettre et qui exclure, d'exiger une adhésion, dont les signes et les garanties peuvent varier, à ces traditions, à ces formules qu'elle a consacrées comme expression de la vérité.

Et comme les traditions ont toujours quelque chose de vague qui rendrait l'adhésion très-peu précise et valable, c'est donc principalement aux formules que l'autorité religieuse doit exiger un assentiment plus ou moins explicite. Ceci est tellement vrai, que si l'adhésion aux traditions suffisait pour amener une docilité assez grande, l'autorité religieuse n'aurait jamais senti le besoin de dresser des formules : elle ne l'a fait que forcée de recourir à ce moyen unique de s'assurer de la soumission des esprits.

Ce système d'exercice de l'autorité religieuse est donc inévitable; c'est, pour elle, condition d'existence. Que penserait-on d'un concile, fût-il réuni à Nicée ou à Trente, ou d'un synode, fût-il réuni à La Rochelle ou à Dordrecht, qui promulguerait les articles de sa foi, les bulletins de ses sessions, sans demander que les peuples y adhèrent ? Ce serait se réunir pompeusement pour abdiquer.

La formule à laquelle adhésion est requise n'est jamais, quelle qu'en soit la teneur, qu'une interprétation de la rêvé-

lation, puisque l'autorité religieuse ne se propose qu'un but, un seul du moins qu'elle avoue : celui de faire profiter la rédemption au plus grand nombre, ou du moins à tous ceux que le Seigneur élit.

Il semble dès lors que l'autorité religieuse simplifierait la question et sa tâche, et rendrait sa domination plus facile et plus sûre, en prenant pour formule dogmatique la révélation elle-même»

Il n'en est rien, et l'autorité religieuse se déposséderait elle-même en agissant ainsi. Elle se déposséderait en faveur de Dieu; mais ce serait toujours une abdication, parce que demander qu'on se soumette à la Bible seule, c'est demander qu'on se soumette chacun à son interprétation de la Bible; c'est renvoyer chaque fidèle à sa propre conscience, à sa propre raison, avec lesquelles il lit la Bible ; ce serait donc rendre chaque fidèle son propre maître et son unique guide en matière de religion. Il n'y aurait plus d'autorité religieuse: d'où résulte, ainsi qu'il a été dit, l'invincible nécessité, pour toute autorité religieuse, de promulguer une formule interprétative de la révélation, de s'y tenir, de marquer quiconque adhère d'un signe de salut et quiconque rejette d'un sceau de réprobation.

En vain prétendra-t-on que la compétence de l'autorité religieuse se réduit à constater les traditions de l'Église et le sens de l'Écriture. Constater des traditions, c'est les débattre et les comparer entre elles, et on ne constate pas le sens d'un livre sans l'examiner. En un mot, constater c'est interpréter.

Or, une autorité religieuse qui adopte ou promulgue une formule de la vérité, et qui demande que les peuples y adhèrent, proscrit par le fait le droit d'examen.

Punir l'effet et l'usage, c'est proscrire le droit.

Car examiner implique conclure : on n'examine que dans ce but ; et ne tolérer l'examen qu'à la condition d'une con-

elusion posée d'avance, punir par une excommunication quiconque ne s'en tient pas au sens adopté par L'autorité, c'est proscrire le droit d'examen en punissant ses effets.

Dire à la conscience, à la raison : Examinez librement ; mais si votre examen aboutit à une interprétation non consacrée, l'excommunication est prête, c'est tuer la liberté dans ses conséquences. 11 vaudrait mieux, au lieu de leurrer la liberté, dire à la conscience : N'examine pas ! et à la raison : Abdique !

L'autorité religieuse n'échappe nullement à cette nécessité de condamner tout examen en essayant de ne comprendre dans le cercle de son empire que les vérités fondamentales de la religion.

Formuler et décréter la vérité absolue ou salutaire de telles et telles doctrines, vu leur importance décrétée préalablement, c'est toujours l'interdiction de l'examen.

Empêcher de conclure contre la vérité formulée ou contre l'importance relative des doctrines que la formule aura promulguées, c'est toujours l'interdiction de l'examen.

On n'évite pas mieux cette usurpation en essayant de tracer une ligne de démarcation entre le dogme, d'une part, et de l'autre, la discipline, le culte et la morale. Où finit le dogme, et où commence tout le reste? Et à qui sera remis le soin de marquer ce point de partage?

A l'autorité? l'examen est proscrit d'autant. A l'examen? tout est remis en question, et il n'y a plus d'autorité.

De l'ensemble des considérations qui précèdent résulte cette grave conclusion, qu'entre le système de l'autorité et celui de la liberté, il n'y a rien. Aucun milieu n'est tenable, aucun compromis n'est possible. Les deux régimes sont inconciliables. L'homme, comme être moral, intellectuel et religieux, s'appartient ou ne s'appartient pas ; il

cherche et choisit la vérité, ou il l'attend et la reçoit; elle lui vient de son fond ou d'un fond étranger; il la puise, sous sa responsabilité, dans la révélation, ou bien on la lui montre impérieusement; elle est constatée pour chaque homme par lui-même ou par un autre.

Tout ce qui vient d'être dit n'est ni protestant ni catholique, et s'applique à l'autorité religieuse dans toutes les Eglises, toutes les sectes de la chrétienté; s'applique à l'autorité dans le sens ultramontain ou gallican, et dans l'esprit anglican, luthérien ou calviniste ; s'applique à l'autorité des bulles et des brefs et à celle des confessions de foi et des formules de concorde ; s'applique à l'autorité d'un concile œcuménique où siègent les légats des papes et à celle d'un synode protestant... : grande preuve de plus qu'entre les deux systèmes de la foi libre et de la foi formulée, il est impossible d'opérer la moindre conciliation. C'est que le despotisme de la pensée est partout le même et n'a pas deux sortes de chaînes à river sur ses esclaves ; c'est que la liberté de la pensée est partout la même et réclame partout l'exercice d'un seul et même droit.

En effet, quelle ombre de différence y a-t-il, devant Dieu et devant les hommes, entre l'Église catholique se proclamant seule en possession de la vérité et déclarant que « hors l'Église il n'y a point de salut, » et une Église protestante quelconque ratifiant et consacrant dans sa profession de foi le symbole d'Athanase, dont les premiers mots sont : « Quiconque veut être sauvé doit, avant toutes cho- « ses, professer la foi universelle, et quiconque ne la garce dera pas pure et entière périra indubitablement. » Des deux côtés, c'est permettre d'examiner et de conclure, sous peine, sous menace de la damnation éternelle 62, si les résultats de cet examen ne sont pas absolument identiques avec cette foi prétendue universelle.

C'est par un autre côté que l'autorité religieuse diffère

chez les catholiques et les protestants : chez les catholiques, elle se dit infaillible ; chez les protestants, elle ne prétend point à T infaillibilité.

D'où il suit que l'autorité religieuse chez les catholiques, prenant sa source dans le principe de F infaillibilité , est, ce principe admis, une légitimité.

Et que, chez les protestants, l'autorité religieuse partant, non de l'infaillibilité, mais de l'examen, pour arriver à proscrire l'examen, tourne dans un cercle vicieux, et n'est qu'une illégitimité et une inconséquence, un démenti au principe de la liberté.

Pour ruiner l'autorité dans l'Église catholique, il faut prouver la fausseté de l'infaillibilité, qui lui sert de base.

Pour ruiner l'autorité dans le protestantisme, il suffit de le rappeler à son origine, à son point de départ, et de redescendre à ses fondements.

Non que les réformateurs aient proclamé en théorie le droit d'examen ; ils ont mieux fait encore : ils ont nié l'infaillibilité, et en vertu de cette négation, par la force des choses, ils ont examiné. Au même titre qu'eux, nous examinerons à notre tour. D'âge en âge, cette étude se poursuivra en vertu du droit qu'ils ont eu de la commencer les premiers, ou plus exactement de la recommencer : car l'examen est aussi vieux que le christianisme 63.

D'où il suit que la réformation n'est pas terminée et ne se terminera point. Nos pères s'y sont remis ; nous la continuons, et nos successeurs la continueront après nous. Ce qui revient à dire qu'il y aura toujours matière à examen, et que la religion et la révélation sont inépuisables.

On voit ici qu'en dernière analyse, le service immense que la réformation a rendu au monde est d'avoir replacé dans le christianisme l'élément du progrès que le catholicisme en avait extirpé.

Le christianisme catholique est immobile, stéréotypé,

stagnant^ parce qu'il n'y a rien à perfectionner dans une infaillibilité.

Le christianisme protestant est perfectible de sa nature, et en conséquence l'avenir n'est qu'à lui.

Il n'entre point dans le dessein de cet ouvrage de discuter la suprématie de saint Pierre 64, ni l'infaillibilité et la servitude romaine 65, ou le droit d'examen. Tout ce livre est une protestation contre l'une et en faveur de l'autre. Ce sont d'ailleurs questions jugées, et ce qui reste dans la chrétienté de l'autorité religieuse, soit catholique, soit protestante, n'inspire pas la plus légère inquiétude à la foi évangélique ; ces débris de chaînes que l'on foule quelquefois sur le bord de la route indiquent seulement le chemin de la liberté. Aujourd'hui que le successeur des évêques de Rome, c'est-à-dire l'infaillibilité incarnée, est réduit à faire écrire des articles de journaux, et que les autorités protestantes qui survivent s'ingénient si adroitement à expliquer dans quel sens, aussi restreint et mitigé que possible, elles font signer les dernières confessions de foi, il est permis de croire que la liberté de la pensée religieuse est un procès que la chrétienté a gagné.

Mais sans être inquiet de l'avenir, il est sage de le préparer. 11 faut que le pur christianisme, pour appeler à lui les individualités et les nationalités qui le rejettent ou qui l'ignorent, se place plus que jamais sur le terrain de la liberté ; il faut qu'il renie l'autorité sous toutes les faces et à tous les degrés; il faut qu'il proclame comme sa plus précieuse prérogative le principe dont on a voulu faire contre lui la plus sanglante injure : que tout chrétien est pape sa Bible à la main, en ajoutant seulement qu'il l'est pour son propre compte et ne règne que sur lui-même.

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