CHAPITRE ML
De la Parole.
L'existence simultanée du moi et du non-moi humain, en d'autres termes, de l'individu et de ses semblables, nécessite un moyen de relation, de communication entre les forces, les tendances individuelles; il fallait une chaîne électrique, toujours prête, et que chaque étincelle put parcourir.
Les tendances d'êtres affectueux ne se conçoivent pas sans moyen de se communiquer.
Ce moyen de relation, c'est la parole.
Sans cette faculté, l'homme est possible; l'humanité ne l'est pas. Se figurer l'humanité sourde-muette serait le jeu d'une imagination déréglée.
Toutes nos forces ou tendances , excepté la religiosité, en ont besoin; mais elle est plus nécessaire aux unes qu'aux autres.
La parole est indispensable à la tendance intellectuelle, en première ligne ; c'est celle de nos forces qui en fait le plus usage, et l'usage le plus fécond.
Elle est indispensable encore à la force affectueuse ; le silence mutuel que les vives tendresses font quelquefois garder n'est qu'une impuissance rapide qui trouvera plus loin son explication.
Elle est moins utile à la tendance sensible ; les grandes joies, les purs contentements se répandent peu au dehors, au moins dans les premiers moments ; les grandes douleurs se taisent aussi; elles se taisent quelquefois au point d'endormir ; selon l'énergique expression de l'historien sacré, les apôtres dormaient de tristesse sous les oliviers de Gethsémané.
La tendance morale a plus rarement encore à faire usage du don de la parole ; le bien ne consiste pas en des discours.
La tendance religieuse seule n'a nullement besoin de cette faculté ; l'homme, sans elle, serait un être religieux ; ce n'est point en parlant qu'il aspire vers l'infini.
On voit ici à quel point la religion est spirituelle, puisque le moyen le plus spirituel de communication lui est inutile.
Les prières mentales sont les meilleures.
La parole est de la terre ; la religion est du ciel.
Ce serait confondre la religion et le culte, c'est-à-dire le fond et la forme, que de trouver dans les actes du culte une objection contre cette belle prérogative de la religion, qui la place au-dessus de la parole. Dans les actes du culte, c'est la force affectueuse qui profite de la parole ; c'est par elle que le culte devient un lien.
Destinée à servir d'interprète ou de truchement aux tendances humaines, la parole est une démonstration continue de l'existence du non-moi.
Cet emploi de la parole, de mettre les forces individuelles en communication, sert, pour principal avantage, à porter la force affectueuse jusqu'à la sociabilité 24.
Le premier domaine où la force affectueuse se déploie est la famille.
Le second, la société.
La parole rend la société possible 25.
Ici, vient se replacer une de nos idées précédentes ; la religion n'a pas besoin de la parole ; mais la parole rend possible le culte, qui n'est que la religion en société.
La parole ne pouvait servir à tous ces usages sans être aussi peu matérielle que possible, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Les forces étant spirituelles, il fallait que leur moyen de communication fut conforme à leur nature, et en effet, de toutes les choses matérielles, la plus spirituelle que nous connaissions, c'est la parole.
Par le son, elle tient à la matière ;
Par le langage, à l'esprit.
Le langage, c'est le son devenu intellectuel; c'est le bruit rendu significatif26.
Les mots sont à la fois des sons et des idées.
Écoutez parler une langue inconnue : le son seul arrive27.
Écoutez parler une langue comprise : le son arrive et l'idée avec lui, tous deux inséparables.
Il ne dépend pas de vous de les séparer et de recevoir le son sans l'idée, ou l'idée sans le son.
Considérée sous cet aspect, la parole est une démonstration continue du spiritualisme ; elle est placée sur la limite insaisissable des deux mondes, du monde physique et du monde spirituel; elle rattache le subjectif à l'objectif; spirituelle et simple en dedans de nous, matérielle et multiple ou