CHAPITRE VI
Loi d'Inégalité et de Solidarité.
Dans l'humanité, tout ce qui est vrai de l'individu est vrai de la race, et de même tout ce qui est vrai de tous est vrai de chacun. Nos semblables sont nos semblables de toutes façons ; la vraie science de la nature humaine n'admet point de privilège.
Les différences individuelles de capacité, de tempérament, de santé, de sort, de longueur de vie et de genre de mort, sont nécessaires à la destination commune; mais ces différences ne font sortir aucun homme de dessous le niveau constant des principes qui dominent notre existence.
Si nous faisons dans ce livre, non de la fable, mais de l'histoire, c'est l'histoire de chacun.
Tous les hommes sont hommes ; mais tous les hommes sont différents 20, et ces différences natives sont aussi anciennes que l'humanité : l'histoire représente comme différents Caïn et Abel, les deux premiers nés des hommes.
Le fait extérieur de l'existence de l'humanité modifie l'existence intérieure de chaque homme, et la modifie tout entière, du berceau à la tombe et au delà jusque dans l'immortalité 21. Ce n'est que par abstraction, par hypothèse, que l'homme peut se considérer comme existant seul de son espèce. L'homme, dans une existence de solitude
absolue, ne serait plus l'homme; car exister en qualité d'homme, c'est exister dans l'humanité, c'est avoir des semblables; c'est être un, parmi plusieurs. Une vie humaine isolée ne serait plus une vie humaine.
De cette double existence, à la fois individuelle et collective que l'homme possède, résulte la loi, déjà reconnue, de solidarité 22.
Cette loi n'est que l'expression du fait constant que l'humanité réagit sur l'individu et l'individu sur l'humanité.
La loi de solidarité est simultanée et contemporaine, ou héréditaire et successive.
Les hommes sont solidaires leur vie durant et au delà ; leur vie durant , ils le sont envers toute leur génération ; au delà, ils le sont envers toute leur postérité 23.
Nous tenons tous à la main un même fil pour nous conduire ; il serpente à travers tout le globe et se prolonge à travers tous les siècles.