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CHAPITRE XI

Mystère de la Liberté.

On a vu que, dans l'exercice de nos forces, le fait de la volonté ou de la liberté humaine s'observe toujours ; c'est qu'il serait impossible que l'exercice de ces forces atteignît, par contrainte, le but pour lequel Dieu nous les a départies. Une intelligence poursuivant, malgré elle-même, la vérité; une moralité pratiquant, malgré elle-même, la vertu; une force affectueuse aimant par contrainte; une sensibilité acceptant un bonheur involontaire, un bonheur par violence, ce sont là autant de contradictions flagrantes. Une force spirituelle n'est une force que si elle est indépendante. L'homme est donc libre dans sa part du fini, comme Dieu dans l'infini, c'est-à-dire , que l'homme agit en qualité d'homme avec la même indépendance que Dieu agit comme Dieu; en d'autres termes encore, liberté , c'est puissance : l'homme est puissant comme homme et Dieu est puissant comme Dieu.

On voit que le mystère de la liberté morale, cette antique pierre d'achoppement de toutes les religions, de toutes les philosophies, de toutes les écoles, gît dans le point de séparation des deux puissances, de la puissance créatrice et de la puissance créée. Demander comment l'homme est libre, c'est

demander comment le Créateur, son œuvre étant achevée, se sépare, et se tient séparé de la créature, et la laisse à ellemême ; c'est demander comment Dieu s'y prend pour constituer une individualité. Évidemment, Dieu seul le sait 44.

Evidemment aussi, cette invincible et nécessaire ignorance où nous sommes de la manière dont le Créateur opère le retrait de sa puissance ou de sa volonté, et reste dans son individualité, quand il nous remet la nôtre, n'infirme en rien la certitude que nous avons de notre liberté. Un fait, en dehors de nous, obscur, inconnu, inexplicable, n'invalide nullement la certitude d'un fait au dedans de nous, dont nous avons la conscience. Cette ignorance ne détruit point cette connaissance; cette obscurité ne recouvre point cette lumière 45.

Le même mystère se retrouve dans les existences inactivës.

Nous ne savons pas comment la puissance créatrice cesse de peser sur les êtres libres, et lève et tient levées pour eux les écluses de la volonté.

Nous ne savons pas mieux comment la puissance créatrice se détache de la matière, et laisse les lois physiques, les causes secondes jouer leur jeu.

La main de Dieu , dites-vous , a lancé les planètes sur la tangente de leur orbite, et, depuis, l'univers va tout seul. Mais comment Dieu a-t-il retiré sa main ? La question est là.

La question n'est donc pas dans la liberté morale, puisqu'elle se retrouve identique là où il n'y a point de liberté. Vous ne comprenez pas comment Dieu laisse deux Grecs du siècle de Périclès choisir d'être Socrate ou Anitus,et deux Israélites du siècle d'Auguste choisir d'être Caïphe ou saint Paul ; vous ne savez pas mieux comment Dieu laisse les corps célestes s'attirer en raison directe de leurs masses et en raison inverse de leurs distances. Le même point obscur couvre le moyen d'accomplissement de la loi morale et de la loi physique,

quoique d'un côté il y ait liberté et de l'autre enchaînement.

Ce rapprochement ne perd rien de sa valeur, lorsqu'on adopte le système qui veut que le Créateur conserve la création en y maintenant l'ordre et la vie, non par des lois fixes, établies pour ainsi dire une fois pour toutes, mais par une intervention toujours attentive, toujours opportune, toujours prête à temps. Dans ce système, on croit à une volonté immuable, se manifestant sans cesse à propos ; dans le système ordinaire, on croit à des lois, pour lesquelles il n'y a point de désuétude. Mais ce n'est là qu'une vaste et flagrante dispute de mots : toute cette discussion est imprégnée des notions du temps et de l'espace qui sont étrangères à Dieu. (Voir liv. II, chap. xix.) Les lois de la nature ne restent en vigueur que parce que Dieu le veut ainsi, et qui ne voit que lorsqu'il s'agit de l'Être infini, des actes se succédant sans relâche, sans intervalles, sans affaiblissement, ou des lois dont la force est maintenue avec suite, reviennent identiquement au même? Au fond de cette querelle, il n'y a que des idées humaines transportées à Dieu.

Remarquons ici avec soin que l'enchaînement, la nécessité est non dans la loi physique même, mais dans l'accomplisseemnt delà loi. La loi de la gravitation universelle une fois établie par le Créateur, il est nécessaire , en d'autres termes, il est infaillible que les corps s'attirent dans les proportions reconnues. Mais qui démontrera que la loi même était nécessaire? Ce serait prétendre démontrer que Dieu ne pouvait construire l'univers physique sur un autre plan et assujettir la matière à des lois, à des proportions différentes.

On peut enfin avancer, au sujet de la liberté morale, ce qui a été dit de l'existence de Dieu: l'homme croit en Dieu, donc Dieu est ; l'homme se croit libre, donc il l'est. Car la liberté ne peut être une conjecture ; on ne peut se faire illusion, en recherchant si on est libre ou non; si on l'est, on

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