CHAPITRE XXYI
Phénomènes du Sommeil.
Un grand jour est jeté sur toutes les pensées qui précèdent par un phénomène important de notre phase actuelle de progrès, dont nous n'avons pu dire qu'un mot encore, en traitant de l'activité; ce phénomène, c'est le sommeil.
La prière même est intéressée dans cette question ; nous verrons plus loin que nous ne pouvons parler à Dieu que durant la veille, tandis que Dieu a répondu quelquefois aux hommes et durant la veille et durant le sommeil.
Considéré au point de vue du christianisme expérimental, le sommeil est une sorte d'anticipation sur une phase future et meilleure de progrès. Quatre observations faciles le démontrent, ou pour mieux dire, dès que vient le sommeil, quatre chaînes lourdes à traîner et que nous traînons toujours dans la veille, tombent doucement et nous laissent dans une liberté anticipée.
I. L'être humain, le moi, dans l'état de sommeil, est affranchi de la notion du temps ; il n'en sent plus la fuite ; il pense, il aime, il jouit, il contemple (dans le sens religieux du mot), en cessant de s'apercevoir qu'il faut ici-bas du temps pour tout cela. La durée, la succession ne le retarde plus, ne l'arrête plus. Qui n'a pas rêvé au futur? et quand on rêve au futur, on y est ; il semble présent, il devient présent.
IL Le sommeil nous affranchit avec une égale puissance de la notion de l'espace. Dans cet état du moi, il n'y a plus pour lui de distance ; l'étendue perd tout éîoignement, comme la durée perd toute lenteur. Qui n'a pas rêvé être ailleurs? et quand on se transporte en rêve dans un lieu quelconque, l'âme croit y être, parce que l'imagination y est. L'immensité est ainsi à la disposition de celui qui dort.
III. Dans le sommeil, l'âme est affranchie du corps et ne s'en aperçoit plus; îe moi est libre, pour le moment, de ses organes corporels ; le subjectif domine son objectif personnel, de manière à l'oublier complètement. C'est ce qui arrive notamment dans l'état de somnambulisme, qui n'est que le rêve fort prononcé. Pour se douter de son corps, il faut se réveiller.
IV. Enfin, le sommeil est plus puissant que la mort, et nous enlève un moment en idée à son triste empire. Qui n'a pas rêvé que tel être chéri, mort depuis beaucoup ou peu d'années, vivait encore ? et, même quand ce rêve se prolonge, il agit avec un tel pouvoir, que l'idée delà mort s'absente complètement de l'esprit; souvent, elle ne revient qu'avec le réveil.
Ces quatre affranchissements imaginaires et momentanés que nous devons au sommeil, deviennent d'autant plus lucides et complets, que l'état de rêve, et conséquemment de sommeil, est plus parfait. Il n'importe donc en rien à la justesse de nos conclusions que ces courtes libérations de l'état de rêve ne se reproduisent pas à chaque sommeil, ou
que du moins nous n'en ayons pas toujours la conscience au réveil. Il n'en demeure pas moins certain par expérience que le temps, l'espace, le corps et la mort nous tiennent comme assujettis pendant la veille, et que, durant le sommeil, T imagination nous délivre de ces esclavages.
Le sommeil et le rêve sont des faits universels sur le globe et communs aux animaux et à l'homme; ce point de ressemblance est une confirmation de nos vues sur l'existence actuelle et future des animaux.
L'activité durant le sommeil anticipe, avons-nous dit, sur la phase de progrès où nous sommes, et sort conséquemment des conditions mises au progrès humain sur ce globe : aussi, cette activité ne sert point humainement au progrès, et n'y a jamais servi que par dispensation divine exceptionnelle.
Personne ne devient plus moral ou plus éclairé en dormant.
Et quelque alternative que suive l'activité durant le sommeil, elle ne cause à la conscience ni joie ni regret; le remords ne s'applique qu'aux faits de l'état de veille.
Une étude attentive des différences de l'activité dans l'état de veille et l'état de rêve conduit à une autre conséquence qu'il importe de saisir.
Dans l'état de rêve, l'activité réussit parfois à se contenter pleinement, et alors la tendance sensible est, pour sa part, pleinement satisfaite; il y a bonheur. Qui n'a pas été parfaitement heureux en rêve? Les misères, alors, ne recommencent qu'au réveil 50.
Ceci provient de ce que l'activité, pendant le sommeil, si elle ne nous porte pas en avant, ne nous rejette pas en arrière ; alors la tendance sensible, par moment, arrive à une satisfaction entière : ce qui, dans ce monde, n'est possible que dans un état de l'âme où les droits de la conscience ne sont point engagés.
Ces libérations de nos servitudes actuelles, ces joies inti-