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CHAPITRE XXV

De la Prière.

Le principe du progrès, le système qui n'admet dans les départements de l'univers, où régnent la liberté et les tendances qu'elle suppose, d'autre modèle que Dieu, d'autre travail que de s'efforcer de s'en approcher, et d'autre bonheur, d'autre récompense, d'autre gloire que de s'en approcher de plus près, ce principe, ce système, résout, en outre, un des plus grands et des plus saints problèmes de la religion, celui de la prière.

Il y a deux sortes de prières : celles où il s'agit de Dieu, celles où il s'agit de nous.

Les prières où il s'agit de Dieu sont des louanges; celles où il s'agit de l'homme sont des vœux.

Les premières sont de simples élans de l'âme vers l'infini, un recueillement intérieur , des manifestations de religiosité, des expressions de la pensée religieuse qui rend gloire ou qui rend grâce, c'est-à-dire, qui se livre à des effusions ou d'admiration ou d'amour.

Ces prières n'ajoutent aucun mystère , aucun problème aux questions religieuses, parce que la providence de Dieu et la liberté de l'homme n'y sont point en présence.

Les difficultés sont soulevées par les prières qui nous concernent plus spécialement, et qui sont des vœux.

En effet , dans l'idée vulgaire , prier, c'est surtout demander.

Quel peut être l'objet de ces demandes?

Est-ce demander que Dieu cesse d'être immuable, que Dieu change de volonté, que Dieu bouleverse à tout moment le gouvernement de l'univers et interrompe l'action des lois qu'il a données, le jeu des forces qu'il a établies?

Est-ce demander que la Providence devienne nôtre et se conforme à nos idées, à nos désirs et à nos regrets? De pareilles prières ne se rachètent du blasphème qu'à force de naïveté dans leur imprudence, à force de sincérité dans leur erreur .

C'est prier Dieu comme on prie l'homme ; c'est un pur anthropomorphisme.

Par exemple, demandera- t-on, dans l'ordre physique, que la tour de Siloé ne s'écroule point sur les dix-huit Israélites dont l'Évangile rappelle la mort funeste? C'est vouloir que les lois de la gravitation universelle, qui maintiennent les soleils à leur place, soient suspendues à notre profit.

Demandera-t-on, dans l'ordre spirituel, les forces suffisantes et les occasions opportunes pour l'accomplissement de sa tâche? Comment s'imaginer que jamais Dieu les re-

fuse? Nos transgressions seraient sa faute ; il pourrait si peu nous les reprocher, que nous aurions le droit de les lui imputer 39.

Prier, c'est bien plus que demander ; et c'est parce que prier n'est point demander, qu'il est si difficile de bien prier ; car demander est facile. Une vague et secrète inquiétude, une arrière-pensée irrésistible avertit les piétés les plus ingénues, les plus candides, qu'une prière qui, pour le fond comme pour la forme, se résume en une demande, est une prière conçue à faux; et de là vient que la prière ainsi faite ne se soutient pas dans son élévation, s'abaisse et revient rapidement au niveau de la terre, et s'éteint dans les distractions que les choses terrestres suscitent.

Celui qui prie s'entretient avec Dieu. La créature, alors, converse avec le Créateur : l'être fini parle, l'être infini répond ; l'aspiration vers Dieu s'élance , rapide comme la pensée dont elle est un emploi ; elle atteint Dieu, et, redescendant de lui, elle rapporte elle-même sa réponse et la fait résonner au fond de l'àme.

Voilà pourquoi chacun évalue ses propres prières : comme chacun est seul à en entendre la réponse, chacun sait ce que ses prières amènent et produisent; mais seul il le sait.

Voilà aussi pourquoi les prières mentales, c'est-à-dire pensées en paroles pour en préciser les idées, mais sans que la recherche et la cadence des mots s'y mêlent, sont les meilleures ; la parole articulée (dont nous étudierons plus loin la faiblesse) est trop impuissante, et inutile auprès de Dieu 40.

Voilà encore pourquoi les courtes prières sont les meilleures ; plus un entretien est solennel , plus il perd à s'allonger outre mesure. L'extrême brièveté de l'oraison dominicale est une justification divine de cette remarque 41.

Or, chez un être dont la vocation légitime est d'aspirer à ressembler de plus en plus à Dieu même, et dont les facultés

n'ont pas d'autre usage, un entretien avec Dieu ne peut servir qu'à mettre sa volonté, sa pensée, sa nature en harmonie plus régulière, plus intime, plus complète, avec la volonté, la pensée, la nature même de Dieu.

En conséquence, prier, c'est acquiescer ; le fond de toute prière doit être un acquiescement, et le fruit de la prière, c'est l'accord de la volonté de Dieu et de la nôtre 42.

Par un facile retour, on comprend comment la prière prend la forme d'un souhait, forme qui est celle de l'oraison dominicale.

Nous ne prierions pas, si nous n'avions pas de volonté ; le vœu est l'expression de notre volonté : par la prière, notre volonté s'en va à la rencontre de la volonté divine, et la prière remplit son but, si la fusion s'opère, si l'acquiescement se déclare. La prière, c'est donc le point d'union entre les deux volontés.

Cette définition explique en détail tous les effets de la prière 43 ; elle explique comment la prière console : acquiescer, c'est s'en remettre à Dieu; — comment la prière fortifie : acquiescer, c'est se confier; — comment la prière rassure : acquiescer, c'est espérer; l'espérance n'est que le pressentiment que les deux volontés, celle de Dieu et celle du fidèle, s'accorderont dans l'avenir; — comment la prière calme : acquiescer, c'est avoir pris un parti, s'il s'agit de dévouement, et c'est avoir pris son parti, s'il s'agit de sacrifice ; rien ne calme autant que les résolutions prises ; -** comment la prière réjouit : acquiescer à la volonté de Dieu, c'est acquiescer à ce qu'il y a de plus heureux; — en un mot, cette définition explique comment la prière sanctifie et rend meilleur : qu'y a-t-il de meilleur que la volonté de Dieu, qui, par la prière, devient la nôtre? L'acquiescement, en effet, aboutit toujours à démontrer, à maintenir, à faciliter l'accord de notre volonté avec celle de Dieu, ou, s'il y

a divergence, à substituer en nous, à notre volonté imparfaite, la volonté parfaite du Seigneur 44.

Une dernière remarque achève de montrer combien il est exact de voir dans la prière l'expression de notre volonté, c'est-à-dire une demande, mais aussi et surtout l'abandon, s'il le faut, de notre volonté, c'est-à-dire un acquiescement : exaucées ou non, les prières produisent les mêmes fruits; le résultat de la prière est indépendant de l'accomplissement du vœu qu'elle exprime; la demande n'est donc que la forme; le fond, c'est l'acquiescement.

Directe ou indirecte, faite pour soi ou pour autrui, la prière ne change ni de nature, ni de forme, ni de valeur.

Quand la prière indirecte ou d'intercession en faveur de nos frères est faite à leur insu, ou sans leur participation, elle n'est que directe et ne profite qu'à celui qui l'adresse 45. Nos prières peuvent-elles rendre Dieu meilleur envers ceux que nous aimons ?

Quand la prière d'intercession est adressée sur la demande ou du moins au su de qui elle concerne, elle profite et à celui qui prie et à ceux pour qui il prie, en ce sens que l'accord des volontés est triple. Ces prières communes sont des volontés humaines qui s'accordent entre elles, pour s'accorder ensemble avec la volonté suprême. En conséquence, plus il y a de prières faites en pleine conformité de confiance et de vœux, plus l'intercession est puissante, et plus l'effet est salutaire, plus la ferveur soutient la ferveur, plus les fruits que toute une multitude, devenue un cœur et une âme, en retire, sont abondants et précieux46. L'impressive et utile ardeur des prières du culte public est la preuve de la justesse de ces observations.

Une simple étude des prières les plus célèbres fournirait toujours une démonstration de cette théorie.

La prière personnelle la plus sainte qui se soit élevée de la terre au ciel, est celle-ci : Mon Père, toutes choses te sont

possibles; fais que cette coupe s'éloigne de moi: néanmoins ce que tu veux et non ce que je veux !

Il y a là les trois éléments de la prière distinctement réunis : une volonté, le vœu qui l'exprime, et l'acquiescement qui la rend à la fois parfaite et heureuse.

Suivez la prière de David pour son enfant frappé de maladie. Le nouveau-né ne peut pas même savoir que le puissant monarque s'est couvert de sac et de cendre à son intention et prie en sa faveur ; la prière du père est donc inutile à l'enfant. Mais quels fruits sublimes de résignation, de constance et de consolation David lui-même en retire ! Et pourquoi? C'est que sa prière s'est résumée en un acquiescement parfait.

Que veut saint Paul lorsque, captif à Rome, il demande les prières de son église chérie de Philippes ? Il veut que tous les cœurs se mettent à l'unisson du sien ; il retrempera sa force de volonté dans ces volontés fraternelles, alliées à la sienne; par ce concours, il justifiera sa propre volonté au tribunal de sa conscience et de sa foi, et devant Dieu ; il s'exprimera donc dans ses propres prières avec d'autant plus de confiance, et de sécurité, et d'espoir ; il s'accordera d'autant plus facilement avec Dieu, qu'il se sera accordé avec la multitude de ses vrais amis et de ses vrais disciples, et si (pour revenir au langage ordinaire de la piété) il n'est point exaucé, sa volonté sera plus facilement dominée par la volonté divine, à laquelle se sera soumise en même temps celle de toute une église.

Au fond de ces pensées se trouve celle de notre dépendance et de notre dénûment absolus, qui n'est qu'un aspect de la relation de créature à créateur47; mais on peut dépendre sans acquiescer 48 : aussi, une prière sans acquiescement est une révolte, et F essence de la prière n'est donc pas la certitude de la dépendance, mais le consentement à dépendre.

De toutes les considérations qui précèdent il résulte, enfin, que le problème de la prière n'est qu'un point de vue du mystère fondamental de la religion, la mise à part de l'activité divine pour la mise en jeu de l'activité créée. Si les deux activités étaient enchaînées l'une à l'autre, si l'accord était invariable, fatal, irrésistible, l'acquiescement serait un esclavage; c'est l'indépendance de la volonté qui fait la valeur de l'acquiescement, et le mystère de la prière n'est point autre que celui de la liberté 4!j.

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