CHAPITRE XXXVI
Peuples Polygames et Monogames.
Ce partage des annales humaines en histoire ancienne et moderne, l'ancienne où domine l'entraînement du mal
la moderne où le bien ressaisit la prépondérance ; le point de partage indiqué par le fait de la rédemption et l'état social du monde romain donné comme point extrême du progrès de l'activité dans le mauvais sens, toutes ces appréciations historiques semblent au premier aspect manquer de justesse en un sens: n'est-ce pas conclure du particulier au général? Le monde romain, malgré la pompe ambitieuse de cette phrase faite, n'était pas le monde ; de quel droit donner la corruption romaine comme le type accompli de la corruption, et cette époque comme l'époque nécessaire de la rédemption?
Les deux lois de solidarité et d'inégalité exigeaient que l'humanité fut partagée en nations, et d'après la règle : tel est l'être, tel est le monde, la nature, où s'accomplit notre phase actuelle de progrès, a été disposée en conséquence ; notre planète a son axe incliné sur l'écliptique ; le globe s'est trouvé partagé en zones, en climats 60 ; les démarcations tracées à sa surface ont fourni des frontières naturelles, et sans altérer l'unité de la race, les nationalités se sont établies et scindées 61.
Le trait le plus profond de différence qui les sépare et qui a décidé de leur sort est la monogamie et la polygamie.
L'homme n'est un être social que parce qu'il est un être affectueux. La famille est à la base delà société. La société n'est que la famille agrandie, épanouie 62. Il était inévitable dès lors que la constitution de la famille décidât de celle de la société et que les principes adoptés pour régir les relations , les forces, les intérêts du foyer domestique , fussent appliqués, plus en grand, aux affaires de la cité, le
I foyer domestique de tous.
L'humanité entière s'est trouvée soumise à cette loi : telle la famille, telle aussi la tribu, la nation. La monogamie est la famille naturelle que le Créateur a
La polygamie est la famille artificielle, reconstituée à faux par l'homme 64.
Ces deux formes de la famille sont diamétralement opposées, au point que rien, de Tune, ne représente et ne laisse préjuger l'autre. Les résultats sont aussi différents que leurs causes : les peuples qui pratiquent la monogamie sont mobiles ; les peuples qui pratiquent la polygamie sont stationnaires.
L'histoire entière du monde se dessine dans ces deux cadres immenses et différents.
L'immémoriale Asie, le vieil et docile empire de la polygamie, est ce qu'il a été. Il y a des convulsions dans ses annales, et non des mouvements ; son génie est frappé de torpeur; elle ne sait rien perfectionner, pas même ce qu'elle invente, pas même ses passions et ses vices; elle use son cimeterre, sans l'aiguiser ; elle tourne dans un cercle et revient sans cesse sur ses pas ; aussi elle réunit toutes les institutions qui entravent, qui arrêtent, qui retardent : les religions contemplatives, le culte des ancêtres, la division par castes ; les systèmes les plus variés, les plus étendus, les plus ingénieux de privations et d'interdictions, tantôt sous promesses de récompenses célestes, tantôt par crainte de souillures ineffaçables; enfin, le despotisme comme unique forme du pouvoir; la vente, l'esclavage de tous, hommes, femmes et enfants, comme pivot de l'ordre social, et la recherche du cérémonial dans toutes les occasions de la vie au point que vivre devient une affaire d'étiquette, toujours connue d'avance et se repétant sans fin.
Les peuples monogames, les peuples chez qui l'impudicité est en dehors de la famille, et non en dedans, chez qui la femme, épouse unique, est la compagne, et non la sujette, la servante, l'esclave, sont toujours en mouvement et en marche ; le présent est pour eux un aiguillon qui les pousse en avant ; ils ont toujours un avenir à conquérir ; leur sort
n'est pas tout fait ; ils ont sans cesse aie faire. Voyez l'Occident ; quelle mobilité, quelle ardeur, quelle soif d'améliorations et de changement ! Quelle impétuosité de vie ! Tout ce qui favorise et développe les désirs d'innovation, se rencontre dans le monde de l'Occident : les religions poétiques et extérieures, les libertés civiles, la participation du peuple dans les affaires publiques; les comices, les forums, les champs de Mars et de Mai ; les magistratures et les sacerdoces temporaires ; des habitudes sociales plus arbitraires, et jusqu'à des changements continuels dans les modes des vêtements.
Individualisées, ces remarques subsistent dans leur force et leur vérité.
Le monogame laisse une famille, une famille véritable, après lui ; il songe à pourvoir à cet avenir; tout, pour lui, ne finit pas avec lui-même; les mots sacrés de veuve et d'orphelins sont de la langue qu'il parle... La monogamie conseille et soutient le dévouement.
Le polygame ne laisse après lui qu'un vil troupeau d'esclaves 65 ; sa mort les remet, pour ainsi dire, où il les a pris; tout finit donc pour lui avec lui-même; il n'a jamais pu songer à vivre pour d'autres, tant on a vécu pour lui; il ne connaît, il ne prévoit d'avenir que le sien propre ; la polygamie enfante et justifie l'égoïsme.
Que le caractère du monde social de l'Orient soit une lourde monotonie d'existence ; que l'esprit des peuples de l'Occident soit entraîné par une insatiable et infatigable mobilité, ce sont là deux aperçus généraux qui souffrent sans doute des exceptions. Le sommeil humain n'est pas sans agitations et sans intervalles; l'impétuosité la plus ardente a ses temps de relâche et se ralentit quelquefois ? Ces réveils de l'Asie, ces lassitudes de l'Europe n'ont jamais été assez fréquents ni assez prolongés, pour effacer cette ligne profonde de démarcation qui les distingue et qui met l'acti-
vite nationale du côté de la famille légitime et l'immobilité du côté de la famille artificielle.
Cette différence de tempérament social est plus persistante d'un côté que de l'autre ; lorsque des peuples mobiles entrent en relations étroites et suivies avec des peuples stationnaires, ils ne songent guère à dépouiller leurs mœurs actives et à revêtir la molle indolence dont ils deviennent les témoins ; ils y participent le moins possible ; ils sont mal à leur aise dans ce trop de repos. Lorsqu'au contraire des peuples stationnaires viennent se mêler à des nations mobiles, l'activité peut secouer, réveiller, entraîner l'indolence. On conçoit en effet que l'immobilité ne se fatigue pas à demander qu'on l'imite et s'inquiète peu de faire du prosélytisme, soit en bien, soit en mal. Mais le propre de l'activité est d'envahir et de pousser à l'imitation ; plus on est en avant, moins on aime les retardataires 66.
Il ne faut pas oublier que cette différence des races et des nations, les unes destinées à prendre le pas et à marcher en avant, les autres à regarder passer et à suivre, est à la fois providentielle et humaine ; providentielle, en ce qu'elle dépend jusqu'à un certain point de causes naturelles et en ce qu'elle sert l'avancement général ; humaine, en ce que souvent elle dépend, en partie du moins, des peuples même, et s'affaiblit ou s'aggrave par le rôle, bon ou mauvais, qu'ils jouent, en un temps donné, sur la grande scène du monde. Aussi, tel peuple a perdu sa prééminence ; tel autre est encore occupé à s'en faire une.
Enfin, du côté de la Providence, ce système de différence, quand elle le favorise, n'est qu'un ressort de particularisme mis en action pour favoriser les progrès de Funiversalisme ; c'est-à-dire que, lorsque Dieu met à l'œuvre quelques-uns de ses enfants, c'est pour le bien, prochain ou éloigné, de tous 67.
EFFETS DE CETTE DIFFÉRENCE. — ÉTUDE DE L'iDOLATRIE. 163