CHAPITRE XXXV
Le Rédempteur reconnu par l'Epoque de sa Ventïe.
Le christianisme expérimental, creusant toujours dans les profondeurs de notre être, nous a dévoilé la nécessité et les conditions d'une rédemption, les caractères dont un rédempteur sera revêtu, et même un infaillible signe pour le chercher et le reconnaître dans les champs de l'histoire. Ce signe est un fait.
Les siècles de l'humanité antérieurs à la rédemption veulent être jugés dans un esprit profond et de justice et de miséricorde 53; la foi doit se montrer impartiale à leur égard. Mais il est impossible de ne point reconnaître que depuis le commencement des annales du genre humain, de-
puis l'instant où, en remontant la nuit de l'antiquité, Ton voit poindre les premières lueurs de l'histoire, le mal et le mensonge vont croissant jusqu'à Jésus-Christ ; l'activité humaine suit l'alternative illégitime et s'y engage de plus en plus ; l'humanité rétrograde ; l'humanité s'en va plus loin de Dieu d'erreur en erreur et d'iniquité en iniquité ; il y a progression croissante de perdition 54.
Avec Jésus-Christ, l'humanité s'arrête sur la voie fatale et rebrousse chemin ; elle revient sur ses pas vers Dieu, vers le vrai et le bien, vers la charité et la paix ; elle remonte de vérité en vérité et de vertu en vertu ; elle reconquiert la ressemblance avec le Créateur, et depuis Jésus- Christ il y a progression croissante de salut 55.
La croix du Christ (pour imiter saint Paul qui se plaît à emprunter aux jeux du cirque de poétiques et frappantes comparaisons), la croix du Christ occupe en ce monde la place de la borne de l'arène , qu'il fallait doubler pour revenir vers le prix.
Jésus-Christ est donc le Rédempteur. Nous en avons une preuve de fait. Le succès de l'œuvre révèle assez son auteur, et nier la rédemption par Christ, c'est s'engager à nier que la masse des erreurs et des iniquités humaines va croissant jusqu'à l'ère chrétienne et en diminuant après.
Cette assertion, purement historique et qui offre l'avantage de mettre les questions religieuses sur le terrain de l'histoire avant de les faire passer sur celui de la théologie pure, cette assertion ne va pasjusqu'à prétendre que, durant ses siècles et de chute avant l'Évangile, et de réhabilitation depuis, il ne se rencontre point dans la double marche de l'humanité des points d'arrêt, des périodes rétrogrades, ou dans la bonne ou dans la mauvaise direction 56. Quel ciel ténébreux n'a pas ses éclaircies ? quel azur est sans nuages ? Oui, l'humanité, dans son naufrage, s'est retenue à bien des digues, qui faisaient çà et là obstacle au débordement de
ses passions et de ses iniquités; par moments aussi, depuis qu'elle remonte le torrent, on la voit faiblir et laisser s'en aller en dérive ses conquêtes de vérités et de vertus 57. Mais de si grandes questions veulent être envisagées dans leurs justes proportions de grandeur, et, somme toute, vues de haut, vues dans l'ensemble des destinées humaines, les deux progressions en sens différent sont certaines, et la croix du Christ s'élève comme une borne salutaire que le progrès du mal n'a point dépassée 58.
Et c'est au moment fatal et curieux où le mal atteignait son point culminant, où l'imagination ne conçoit plus quel excès nouveau pouvait être tenté; où l'intelligence désespérait de la vérité; la conscience, de la morale, et la religiosité, de la religion ; où le signe évident de la putréfaction spirituelle apparaissait sur le genre humain, c'est alors que Jésus a paru... Cet état du monde se résumait à cette époque dans la société romaine au déclin de la république et sous les premiers empereurs. Le caractéristique du siècle est que l'homme acceptait sa chute profonde comme une situation naturelle et nécessaire, au point de la regarder comme irrémédiable. L'homme semblait avoir perdu le sentiment de sa perfectibilité. L'humanité ressemblait alors au bestiaire dans l'arène, qui trouvait tout simple d'être lentement déchiré par les bêtes féroces pour amuser un moment ses vainqueurs et ses maîtres.
Si l'homme avait perdu tout sentiment de sa dignité, la femme avait perdu toute émotion de pitié.
La pitié est le dernier sentiment qui sorte du cœur de la femme, elle perd la pudeur avant de perdre la compassion; à cette époque, toutes deux étaient perdues. La jeune patricienne de Eome se soulevait languissamment sur les coussins de pourpre, et d'un signe de son doigt commandait au gladiateur de mourir, pour s'amuser à le voir expirer.
158 PEUPLES POLYGAMES ET MOlfOGÀMES.
Le désespoir intellectuel, moral et religieux, choisissant pour emblème le squelette d'argent et d'ivoire que les patriciens, dans les jours de fêtes, posaient sur la table de leurs orgies en mémento de la rapidité de la vie et du devoir d'en jouir vite ; le désespoir était tellement à l'ordre du jour, que le stoïcisme, c'est-à-dire ce qui restait de plus fort dans l'antiquité à ce moment, était bien moins une lutte qu'une résignation.
Il ne faut pas oublier que toute cette corruption croupissait au sein de la civilisation la plus policée et la plus ingénieuse de l'antiquité.
Et pendant que le stoïcisme abandonnait la bataille, Jésus la gagnait; dès ce moment l'élément divin a prévalu dans l'humanité.
On voit donc que s'il était temps, il n'était pas trop tard pour que le Bédempteur parût. Cachés, perdus au sein de cette foule avilie, à qui la voix de Brutus demandait : Qu'est-ce que la vertu? et celle de Pilate : qu'est-ce que la vérité? l'œil de Dieu voyait çà et là quelques esprits d'élite, quelques cœurs simples et droits que l'idolâtrie avait dégoûtés à force d'absurdités et qui se doutaient du vrai Dieu 59. Il ne manquait à leur théisme que de se christianiser.