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CHAPITRE XXXY1II

Etude de l'Idolâtrie.

Tci jaillit une contradiction apparente dont il convient de faire justice :

D'où vient que les races mobiles, malgré ce puissant élément de bien dont elles étaient en possession, la monogamie, aient atteint (il le semble du moins) le point bientôt irrémédiable de la corruption, avant les races stationnaires, dont l'atmosphère morale était envenimée par l'air clos de la polygamie?

Il suffirait de faire remarquer que cette inégalité de perversité n'est qu'apparente. Le mal, chez les peuples mobiles, est nécessairement plus en dehors, plus bruyant, plus splendide, plus enclin à des envahissements et à des

défis, à des recherches de corruption; chez les peuples stationnaires, le mal sera plus silencieux, plus renfermé, et laissera subsister plus d'ordre, plus de justice même à ses côtés.

L'Asie a eu ses prodigieux despotes qui ne trouvaient pas en Orient assez de parfums pour un seul de leurs sérails ; mais Catilina, Tibère, Néron, sont des personnages essentiellement européens.

Toutefois la question doit autrement se résoudre, et c'est la tendance la plus puissante de l'âme humaine, c'est la religion qui en fournit la solution et ne rétablit que trop la balance entre les races mobiles et stationnaires.

Dès le principe de ces recherches, il a été dit que la force religieuse est la plus puissante. C'est le mobile qui pousse l'homme et le plus haut et le plus loin, et sans multiplier les preuves, cette force est Te seul aiguillon qui réveille les races stationnaires et les excite à agir. L'Asie ne se met en mouvement que sous la pression irrésistible d'un fatalisme religieux, et si elle se meurt aujourd'hui, c'est que son fanatisme est mourant.

Telle est la prédominance de la force religieuse sur toutes nos forces, qu'une fois corrompue elle aide à la corruption de toutes les autres et la précipite 69. C'est au point qu'il n'est rien d'abominable que le sens religieux, quand il est faussé, ne parvienne à sanctifier, le parjure, la prostitution, le meurtre, le suicide, l'infanticide et l'exposition, le parricide même.

La pire forme que se peut donner la tendance religieuse, c'est l'idolâtrie.

L'idolâtrie, dont la philosophie vulgaire ne saurait expliquer l'origine ni l'intensité, n'a rien qui embarrasse la philosophie subjective.

S'il existe dans l'homme une force religieuse, tendance vers l'idéal, vers l'infini, et dont l'objectif est un être qui

réalise l'idéal, qui possède l'infini, il doit infailliblement arriver, lorsque les autres tendances s'altèrent, lorsque l'activité suit la mauvaise alternative, que l'instinct religieux s'altère à son tour ; d'autant plus funeste dans sa corruption qu'il est plus puissant. L'être humain peut commencer par dégénérer en détail ; mais il finit par dégénérer en masse ; si une de ses forces se pervertit, toutes se pervertissent. Comment la raison, la conscience, la tendresse , la sensibilité pouvaient-elles perdre leur force, leur pureté, sans que la religiosité perdît la sienne70? Comment l'homme pouvait-il se méconnaître lui-même et méconnaître l'humanité, sans méconnaître Dieu? On peut renverser les termes; l'inverse sera également vrai. Et il ne s'agit nullement ici de faire de la chronologie morale, de rechercher quelle tendance s'est corrompue la première ; il n'y a pas d'ordre dans ce désordre, et l'être humain a très-probablement vicié toutes ses tendances à la fois. Mais il suffit à notre thèse que, l'une se corrompant, toutes dussent se corrompre. L'homme, déchu, demeurait un être religieux, comme il demeurait un être intelligent, moral, affectueux et sensible; mais sa religiosité, comme toutes ses facultés, s'est dégradée dans la dégradation commune.

L'idolâtrie n'est que le point extrême de la corruption du sens religieux. Elle n'est pas plus que le faux, le mal, les affections désordonnées et les habitudes d'égoïsme, une institution; l'idolâtrie est un oubli. C'est une dégénérescence, c'est une dégradation de l'idéal; c'est une limitation de l'infini; c'est la notion de Dieu telle que l'humanité déchue pouvait se la donner et la constituer en religion et en culte ; c'est le ciel vu de la profondeur de la chute : quoi d'étonnant que du fond de cet abime l'homme n'ait longtemps discerné qu'un coin de l'azur et se soit trompé sur son immensité et sa splendeur?

La ressemblance croissante de l'homme et de Dieu est, avons-nous dit, le but de la création, la direction normale du progrès, l'alternative légitime de l'activité : le danger immense de l'idolâtrie est qu'elle consiste en un renversement, en un revirement des points de ressemblance, des termes de comparaison 71, L'homme n'est plus occupé à s'assimiler à Dieu; tout au contraire, Dieu, dans l'idolâtrie, est de plus en plus assimilé à l'homme, le ciel à la terre, l'immortalité à la vie, les suites de la mort aux antécédents de la mort. L'adorateur idolâtre met la divinité à son niveau 72, et cette parité a été complète au point de comprendre les vices. L'idolâtrie défigure l'Etre suprême; l'idolâtrie est un masque mis sur la face de la vérité divine.

Or, sur la monogamie et la polygamie de l'antiquité plane l'idolâtrie, plus puissante que toutes deux 73.

Chez les races stationnaires, l'idolâtrie croupissait pour ainsi dire au milieu de leurs mornes corruptions, en les consacrant 74.

Chez les races mobiles, l'idolâtrie, chatoyante et variable, suivait le torrent rapide des iniquités, en les facilitant à mesure et les sanctifiant au besoin 75.

Et chez les races mobiles, Vidolâtrie devait exercer une influence plus funeste que chez les races stationnaires, influence qui contre-balançait largement les avantages de la monogamie, par cette raison bien simple que l'idolâtrie, quand elle devient en quelque sorte mobile entre les mains des peuples de ce caractère, s'avance d'erreur en erreur. Chaque génération renchérit sur les folles saintetés des précédentes. Le propre des ténèbres est d'aller s'obscurcissant.

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