PRÉFACE
La voix de ce petit Ouvrage, publié vers la fin <le 1 83o, fut étouffée par la grande voix des émeutes. Habent sua fata Ubelli : celui-ci , qui aurait agité l'Europe il y a cinquante ans, n'eût pas soulevé un fétu à cette dernière époque. Je le redirai aussitôt de la circulation , avec l'intention de le reproduire dans des circonstances moins orageuses.
Je n'ai pu avoir l'avis des journalistes sur cet Ouvragé , mais j'ai obtenu celui de deux littéra^ teurs distingués auxquels je l'avais demandé spé^ cialement ; l'un , le Bossuet de notre âge , m'exprime , avec sa sincérité connue , le vœu que les pratiques sur lesquelles se fonde mon Christianisme soient adoptées; mais, n^en voyant point de traces dans FÉglùe depuis son établissement /usqu'à nos Jours j il ne peut les considérer comme
H PHEtACE.
obligatoires pour les chrétiens (i). En adoptant ce fait, qui pourrait être contesté, et il suffirait à cet égard de l'opinion du savant cardinal Baronius, je n'aurais qu'une réponse à faire : c'est que l'Église, dès les commencements, n'a point vu ce qu'elle aurait dû voir.
Le second me fait une objection qui tendrait à détruire une de mes principales preuves : il dit que tous les sacrifices des anciens n'étaient point des repas, puisqu'il a existé des peuples qui immolaient des hommes sans les manger.
(i) Si M. de L. n'aperçoit point de traces de ma proposition dans rÉglise, il me semble du moins qu'il les trouve dans l'Évangile. J'en tirerai la preuve de l'ouvrage redoutable qui vient d'élever son auteur au rang d'une puissance. On y lit : « Seigneur , nous crions vers toi comme la gazelle qui se débat « sous la griffe du tigre , comme l'oiseau blessé que le chien « poursuit, comme la brebis à qui le loup vient de ravir son « agneau. » Or, je demande à M. de L. si la brebis que le boucher égorge ne crie point aussi vers le Seigneur ? Combien n'ai-je point à regretter qu'un homme doué d'une expression si forte, si pittoresque, vraie jusque dans son exagération, ne se soit point emparé du sujet que je traite ! Je l'en avais sollicité; malheureusement, les ailes du génie refusent de s'étendre, si elles ne sont humectées par une rosée vierge; ses coursiers n'ont point d'ardeur, s'il ne les nourrit avec l'herbe qu'il a fauchée lui-même.
PREFACK. III
Je suis tellement convaincu que les peuples mangeaient primitivement les hommes qu'ils i^
avaient offerts aux dieux, que je ne doute nullement que ce ne soit là une des principales causes de l'anthropophagie ; mais à mesure que les mœurs « se'sont adoucies, ces repas affreux sont tombés en désuétude, ou du moins ont été fortement res- f *
treints ; c'est ainsi qu'au Mexique les prêtres seuls mangeaient la chair, et buvaient le sang des victimes humaines, tant pour eux que pour l'assistance. ^
A Juda , où l'on sacrifie encore des hommes , le roi trempe seulement un de ses doigts dans une coupe pleine du sang de ces malheuieux, et en goûte pour lui et la multitude.
Il faut observer en outre qu'on n'était point tenu de manger de ce qui était offert au mauvais génie, distinction importante qui suffirait pour prouver la vérité de ma proposition, comme la règle est prouvée par l'exception.
Le Christianisme occupe dans ce moment tous les esprits; on l'invoque de toutes parts, on y trouve non-seulement les bienfaits du présent , mais encore les promesses de l'avenir. M. Cousin pense que toute vraie philosophie est en germe dans les mystères chrétiens; c'est aussi le sentiment de M. Ballanche , ainsi que de beaucoup d'autres
tV PREFACE.
métaphysiciens; je crois bien que c'est le mot d'ordre de M. Guizot. Combien donc ces savants hommes ne doivent-ils point se réjouir à la nouvelle des moindres découvertes faites au sujet du Christianisme^ puisqu'ils ne peuvent manquer d'attribuer les difficultés de ce culte à l'ignorance de quelque terme qui manque, et qu'on aurait jusqu'à présent cherché en vain. Le voilà ce terme inconnu ! Que s'ils refusaient de l'admettre , c'està-dire, s'ils ne voulaient que le Christianisme ancien, tel qu'il est, comme un moyen éprouvé dont l'abandon a laissé un vide qui a été mal l^mpli, tel enfin qu'un roi que, faute de mieux, oti fUppelle de l'exil , et qui en revient avec tous ses oripaux qu'on avait dédaignés, je voudrais le savoir, paj'ce qu'il me resterait alors quelque chose à dire au lecteur.
Si les interprétations des lois humaines ont rendu d'éminents services à la société, quoiqu'elles n'aient pour objet que des intérêts tem^ poraires et bornés, combien ces mêmes interprétations ne doivent-elles point paraître cl'une utilité plus grande appliquées aux lois que l'on croit émanées du ciel ! C'est ce dei^nier travail que j'ai osé entreprendre; et, je l'avouerai , sans aucun titre qui puisse justifier une semblable témérité. Livré à des considérations qui sont du seul ressort de la morale, je crus avoir trouvé la base sur laquelle doit reposer celle de tous les peuples, et ce ne fut que postérieurement à cette découverte que je voulus rechercher si ce/nême principe existait dans le christianisme, où je l'avais déjà entrevu. Je me convainquis qu'il en était l'ame, et j'en conçus une grande joie , puisqu'il est probable que sans cette concordance il m'eût été extrêmement difficile de faire admettre ce principe , dans les pays chrétiens, pour ce qu'il est réellement, c'est-à-dire.