PRÉFACE
Le volume des œuvres de Chânning que nous publions aujourd'hui et dont la traduction a été revue avec un soin extrême par M. Bataillard, qui a bien voulu s'associer à notre entreprise afin de faire connaître à la France les œuvres du sage Américain, ne sera pas accueilli avec moins de faveur que les précédents. Tout en formant suite aux beaux traités religieux dont 11 a déjà été publié un volume, il présente aux lecteurs français le grand intérêt de nous faire bien connaître en quoi consistent les doctrines unitaires^ qui forment et ont foimé la croyance de tant d'hom-* mes distingués en Angleterre et en Amérique.
Aujourd'hui eu France, un grand nombre d'hommes distingués, surtout parmi ceux qui se livrent à l'étude des sciences, se rallie à une doctrine à laquelle on a donné le nom de philosophie positive, doctrine qui nous paraît conduire à des conséquences erronées quand on prétend l'appli-
queraax grands problèmes que, quoi qu*on fasse^ rhumanité se proposera toujours, car ils sont trop împortauts pour elle pour qu'elle cesse d'y songer. Il nous a paru intéressant de montrer que les principes les plus solides de cette philosophie pouvaient recevou* comme couronnement ceux de la philosophie chétienne de Channing. C'est ce que nous avons essayé de faire dans quelques pages qui suffiront^ j'espère, pour indiquer aux bons esprits le danger des tendances anti-spiritualistcs de la philosophie positivé et pour leur faire sentir en même temps la solidité des déductions qui peuvent mener au point de vue si élevé de notre auteur, dont l'âme religieuse et indépendante a produit des ouvrages auxquels l'esprit le plus éloigné de toute croyance religieuse ne peut refuser une admiration sympathique, bien propre à entraîner la conviction.
CH. LAJ50ULAYE.
DE
LA PHILOSOPfflE DE CHANNING
Je me propose, dans ces quelques pages, d'étudier les idées de Ghanning, considéré comme philosophe. Sans doute, il est chrétien avant tout; nul n'a jamais été plus fortement que lui imprégné de vertu et de charité chrétiennes, néanmoins il se trouve à une distance très grande du chrétien que nous connaissons le mieux, c'est-à-dire du catholique romain acceptant sans discussion tous les dogmes que TÉglise lui ordonne de croire. Ghanning conserve précieusement toute sa liberté de penser, il est vraiment un philosophe, ou comme il s'appelait lui-même, un philanthrope chrétien. Bien loin de nier ou d'amoindrir le rôle de la raison, il proclame sans cesse que le premier devoir d'un être intelligent est' de se perfectionner sans cesse, de s'efforcer d'acquérir la pleine pc»ssession de toutes les vérités qu'il est possible de découvrir par des efforts persévérants. Ge n'est que lorsque l'insuffisance de notre intelligence est certaine, au refus de nos forces en quelque sorte, qu'il veut que l'on s'adresse à la révélation, qui offre, à ses yeux, le complément de l'œuvre de la raison, qui renferme des indications précises sur le monde spirituel, auxquelles la faiblesse de notre esprit ne nous pei-met pas d'atteindre. G'est bien là un système de philosophie ; c'est si l'on veut un système intermédiaire entre la philosophie et la religion qui, en tous cas est du plus haut inléiôt.
J'essaierai d'établir sous forme d'une série de propositions les principes qui permettent de faire reposer le système philosophique de Ghanning sur des bases solides, en parcourant une route bien différente de celle qu'il a suivie. Il s'en fût probablement peu écarté, s'il était né en France et non en Amérique, et si son éducation lui avait fait consacrer beaucoup de temps à l'étude des sciences de la nature. Peut-être arriverai-je sous cette forme à mettre en lumière et à faire apprécier par quelques bons esprits, la haute valeur des travaux d'un des hommes que l'on arrive à reconnaître, plus unanimement chaque jour, comme une des gloires les plus pures de l'humanité.
t« ^ ne la eertltnde selentUlqiiei
A Texemple des philosophes grecs , d'Arislote notanmaent qui ne voulait pas séparer les diverses sciences de la philophie, on tend de nos jours à rétablir cette alliance intime, ou plutôt à puiser dans les sciences positives une philosophie des sciences, une méthode, une logique vériflée, précisée par les nombreuses applications utiles qu'on en fait. Nous suivrons cette route qui passe à travers les sciences de la nature pour arriver à la philosophie et à la religion; c'est la plus sûre, sans contredit, et celle que tendent à suivre les plus fortes intelligences du siècle.
Sciences géométriques. — On sait que de tout temps, l'alliance de la géométrie et de la philosophie a été très intime; cela est surtout vrai depuis que Descaries a établi que la méthode qui pouvait conduire à l'établissement incontestable de la vérité en philosophie, ne pouvait être autre que celle qui seule permettait de cultiver utilement les sciences géométriques. J'en rappellerai le principe en reproduisant ici un des plus admirables passages où il a résumé cette méthode applicable à la philosophie comme à la géométrie.
— « Nous ne pouvons, dit-il dans ses règles pour la direction de Tesprit, atteindre à la connaissance des choses, sans aucune crainte d'erreur, que par deux sortes d'actes de notre intelligence : Tintuitiôn et la déduction.
» J'entends par intuition... la conception d'un esprit sain et attentif, si facile et si distincte qu'aucun doute ne reste sur ce que nous comprenons. Ainsi chacun peut voir par intuition : qu'il existe, qu'il pense, qu'un triangle se termine par trois lignes, qu'un globe n'a qu'une surface, et d'autres vérités semblables, qui sont plus nombreuses qu'on ne îe croit communément, parce qu'on dédaigne d'appliquer son esprit à des choses si faciles.
» La déduction est une opération de l'esprit par laquelle nous comprenons toutes les choses qui sont la conséquence nécessaire de toutes les autres dont nous avons une connaissance assurée.
» Il est, en effet, beaucoup de choses que l'on peut savoir sûrement, bien qu'elles ne soient pas évidentes par elles-mêmes, pourvu toutefois qu'on les déduise de principes avérés et connus, au moyen d'un mouvement continu et non interrompu de la pensée, avec une intuition claire de chaque chose. C'est ainsi que nous savons que le dernier anneau d'une longue chaîne est uni au premier, bien que nous ne puissions embrasser d'un seul coup d^œil tous les anneaux intermédiaires qui les unissent, et quand nous nous rappelons que, depuis le premier jusqu'au dernier, chaque anneau tient à celui qui le précède et à celui qui le suit.
» Nous distinguons donc l'intuition de la déduction certaine, parce que dans la déduction on conçoit un mouvement ou une certaine auccession, au lieu que dans l'intuition , il n'en est pas de même; et qu'en outre la déduction n'a pas besoin, coname Finluition, d'une évidence présente, mais qu'elle emprunte plutôt, en quelque sorte, toute sa certitude à la mémoire. D'où il résulte qu'on peut dire que les propositions, qui sont la conséquence immédiate d'un premier
principe peuvent être connues, tantôt par l'intuition , tantôt par la déduction, suivant la manière de les considérer, tandis que les principes le sont seulement par l'intuition, et que les conséquences éloignées ne peuvent l'être que par la déduction.
» Voilà les deux voies les plus sûres pour arriver à la science, l'esprit ne doit pas en admettre davantage; toutes les autres, au contraire, doivent être rejetées comme suspectes et sujettes à l'erreur. »
Pour démontrer l'excellence de la méthode qui repose sur ces principes , la certitude absolue qui forme le caractère incontestable de tous les théorèmes des sciences géométriques, nous ne pouvons traiter ici en détail, de ces sciences, de la mathématique qui domine tout l'édifice scientifique , et qui est ce que l'intelligence humame a pu construire de plus solide. Quiconque a appris un théorème de géométrie, et s'est appliqué à le démontrer par une déduction certaine, en partant d'axiomes incontestables, dont par intuition il reconnaît la vérité absolue, a senti celte certitude. C'est un résultat indiscutable des sciences géométriques procédant par intuitions et déductions incontestables, que la possibilité, la fréquence de la certitude intellectuelle, certitude que procure l'évidence des principes et des raisonnements. Les nombreux théorèmes qui les composent et qui constituent la plus admirable création du génie de l'homme, fournissent un nombre indéfini d'exemples de la possibilité de reconnaître la vérité par les seuls efforts de la raison. »
Inutile de parler de vérité à qui, par jeu d'esprit, conteste la certitude de la géométrie, le but de toute recherche ne pouvant être, comme le veut Descartes que « d'obtenir une certitude égale à celle des démonstrations de l'arithmétique et de la géométrie. »
Les sciences géométriques comprenant essentiellement les propriétés des nombres et des formes, conduisent à des résultats qui trouvent nécessaii^ement une foule d'apphcations dans le iponde physique^ dans l'étude des corps qui ont
fourni les notions qui, prises abstraitement, [constituent les éléments des sciences géométriques. L'existence de ces combinaisons doit concorder avec la réalité et donner les lois de la nature. C'est ce que démontre, à chaque pas, Tétude des phénomènes qui nous entourent.
II« — i»e«lol« phyflqiiefl elde VexpérîmetKtmiimm»
L'étude des phénomènes naturels conduit presqu'lmmédiatement à reconnaître certaines relations, certains rapports de cause à effet qui les lient entre eux ; en un mot, conduit à la constatation des lois étudiées abstraitement dans les sciences géométriques.
Après le développement des sciences physiques, surtout depuis deux siècles, il est certain, pour les personnes les moins instruites, que les phénomènes du monde matériel sont soumis à des lois que l'étude nous permet de découvrir. €k>mment douter de la loi d'attraction formulée par Newton comme présidant aux mouvements des corps célestes, lorsque ces mouvements calculés d'après elle, viennent s'accomplir exactement au moment qu'elle a permis de déterminer. Il en est de même des vérifications multiples des diverses lois ^des phénomènes physiques et mécaniques que nous montre l'industrie, dans ce prodigieux mouvement qui caractérise notre époque; nous voyons, à chaque instant, les découvertes de la science se traduire en progrès matériels.
Est-il besoin de citer les merveilles accomplies de nos jours ; la multitude de produits nouveaux que la chimie apprend chaque jour à produire, les transformations les plus délicates de forme que la mécanique enseigne à multiplier, en employant une chute d'eau ou la vapeur. Il est impossible de ne pas reconnaître là des sciences, c'est-à-dire la connaissance de lois permettant de mesurer, de prévoir.
Quel est le moyen de découvrir ces lois? Sur quelles mé-
thodes repose le progrès incessant des sciences physiques? I/intuition ne peut nous révéler sûrement la nature des corps qui nous sont complètement étrangers; elle devient incer^ taine et fait place, le plus souvent, à une hypothèse dont la déduction démontre ensuite le plus ou moins de valeur. Celle-ci peut acquérir un haut degré de certitude quand on la contrôle par l'expérimentation qui donne le moyen de la compléter, surtout depuis Bacon qui a su parfaitement analyser cette méthode ; c'est ainsi que l'expérience fournit le procédé de recherche par excellence pour les sciences physiques , et elle doit être suffisamment multipliée avant que la déduction soit appliquée avec une sécurité complète, aux résultats constatés.
C'est en mesurant tous les éléments d'un phénomène, en le reproduisant, tout en faisant varier successivement les divers éléments de sa production, que l'expérimentation met sur la voie de la loi cherchée, et la vérifie quand elle a été formulée. C'est ainsi que la chute d'un corps pesant était un phénomène observé depuis le commencement du monde, mais la loi qui le régit ne fut connue que lorsque Galilée eut mesuré les chemins parcourus en des temps variables. On sait que la loi du phénomène est que les espaces parcourus sont entre eux comme les carrés des temps, et de cette loi, établie par l'expérimentation, la science mathématique, la mécanique rationnelle a déduit que c'était là l'efl'et d'une force agissant d'une manière continue. L'attraction de la terre sur tous les corps situés à sa surface a été ainsi établie d'une manière parfaitement certaine.
Je citerai encore comme engendrée par la méthode expérimentale, la chimie vraiment créée le jour où Lavoisier prouva, à l'aide de la balance, que le poids du composé était toujours nécessairement la somme des poids des composants; dans laquelle un nombre infini d'expérimentations démontre chaque jour le grand principe de Lavoisier, rien ne se perdy rien ne se crée, c*est-^-dire l'indestructibilité de la matière.
Aujourd'hui les efforts des physiciens sont tournés vers la démonstration expérimenlale de rindestructibiUté de la force» de la permanence des puissances naturelles, par Tétude de leurs actions sur les corps inorganiques, et tout fait espérer que Ton va parvenir dans cette voie, à de grandes lois, à d'im* portantes découvertes.
Je crois inutile de multiplier les exemples; les sciences physiques et chimiques^ ne sont que la réunion de sembla^ blés lois établies à Taide d'expérhuentations multipliées. Il est impossible de les étudier sans acquérir le sentiment profond des lois des phénomènes qui se passent sous nos yeux, lois dont les éléments fournis par Pexpérimentation, sont reliés entre eux, interprétés à Faide des sciences mathématiques. L'œuvre des savants est d'accroître le domaine que la science peut ainsi posséder, augmentant chaque jour la somme de connaissances certaines, qui sont la base la plus solide de la civilisation.
Pour le but que nous poursuivons ici, il nous suffit qu'on ne puisse pas contester l'existence de lois régissant le monde matériel, lois qui constituent les sciences qui, en se développant, sont la cause directe, par leurs applications, des progrès incontestables des sociétés modernes dans la voie de la pro~ duction industrielle, et par suite de l'accroissement de leurs richesses.
On peut de même établir, comme à l'abri de toute objection, comme pouvant être également prouvé par autant d'exemples que l'on voudra, que l'expérimentation est le moyen par excellence d'arriver à l'établissement de ces lois. Les progrès accomplis depuis Bacon, les découvertes nombreuses qui ont enrichi les sciences physiques depuis l'adoption de cette méthode prouvent, d'une manière tout à fait irréfutable, son excellence.
En résumé, toutes les sciences dont nous avons parlé jusqu'ici, la mathématique, la géométrie, la mécanique, la physique et la chimie, ne nous offrent que des problèmes que
nous pouvons entièrement résoudre. Sans doute elles ne nous seront jamais entièrement connues, et il y aura toujours de grandes découvertes à faire dans l'étendue infinie qu'elles embrassent, mais nos conquêtes vont en s'augmentai^t chaque jour, et la partie découverte de la science possède ce degré de certitude, de positivité, que les lois une fois déterminées permettent de prévoir et de mesurer à jamais les éléments des phénomènes, les uns au moyen des autres.