Le christianisme moderne
GERMER BAILLIERE, LI BRAl R E - ÊDITEU R Rué de l'Ecale-de- Médecine, 17 Lo a tires I New- York
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INTRODUCTION
L'intérêt pour les études religieuses s'est réveillé en France, et ce n'est plus dans le vide que les hommes spéciaux exposent l'état des questions; ils sont accompagnés dans leurs travaux par des sympathies nombreuses et bruyantes, et les problèmes de la théologie sont agités devant un public passionné. Ce mouvement de l'opinion présage-t-il une ère nouvelle? sera-t-il assez fécond pour produire un nouvel état du Christianisme? ou bien n'est-rl qu'une de ces fluctuations sans lendemain, trop fréquentes chez un peuple curieux, qui cherche des distractions a son ennui et à son inaction? Sans vouloir renoncer h l'espérance d'un mouvement religieux, qui réparerait là faute commise au xvi" siècle, nous ne pouvons pas nous dissimuler tous les motifs qui justifient les expressions désolées de ceux qui refusent à notre pays la passion des choses religieuses.
Nous ne sommes pas préparés par une forte discipline intellectuelle à nous prononcer sur tous ces problèmes; l'habitude de nous laisser prévenir par l'autorité religieuse et de recevoir des solutions toutes faites, ne nous a pas famliarisés avec ces approximations successives par lesquelles la science s'avance vers la vérité, pas
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plus qu'à ces partis pris énergiques, qui s'appuient sur un axiome moral ou sur les élans de l'âme religieuse. Nos procédés d'appréciation sont un peu grossiers et ils laissent échapper les phénomènes les plus délicats de la religion; si la vie religieuse ne s'épaissit pas, n'affecte pas des proportions massives, nous la méconnaissons, nous crions qu'elle s'est évanouie, parce que nous ne pouvons pas la tenir dans notre main. Plus rhéloriciens que poètes, nous ne savons pas pénétrer dans les régions obscures et idéales de la foi; nous nous attardons sur le seuil du sanctuaire, à aiguiser une épigramme, ou à fourbir un raisonnement; et nous restons étrangers à ce monde intérieur où s'accomplit la mystérieuse union de l'homme avec Dieu.
I! faut bien en convenir, nous n'avons pas de traditions religieuses; et le fanatisme avec lequel nous exaltons le xvn' siècle et nos auteurs classiques, pas plus que l'enthousiasme pour le x\iii b siècle, ne peuvent nous frayer la voie : des deux côtés on n'aboutit pas. Les dévots du xvii" siècle s'attardent sur les traces de Bossuet, et ils ne se délivrent jamais de ce goût de déclamation pompeuse, qui se dérobe à tout essai d'analyse fidèle et de critique désintéressée. La religion reste une matière à morceaux d'apparat, à brillantes amplifications, et l'on craint dejeler la sonde un peu profondément. Avec de pareils maîtres on n'arrive pas au iuf, au fond des choses; on ne sort pas de celte dogmatique conventionnelle qui ne pose pas d'aplomb sur la conscience, et qui se dérobe aux coups de la critique, derrière un nuage d'éloquence. Cette école ne veut pas convenir qu'un pédant Allemand puisse avoir dépassé Bossuet dans l'intelligence de la poésie hébraïque; et ils s'offensent comme d'un crime de lèse-majesié littéraire, si l'on conteste les appréciations d.e ce prince de
INTRODUCTION. III l'éloquence. Facilement ils vous accusent de manquer de patriotisme ; et ils soulèvent contre vous l 'amour-propre du pays, si vous convenez que les maîtres pour les sciences critiques et exégétiques sont en Allemagne; ou bien ils s'amusent a décrier l'exégèse et à la flétrir comme une invention des barbares. Cefle école est le mauvais génie de la France, déjà bien assez disposée à s'enfermer dans ses limites naturelles et à se mirer dans ses propres œuvres : elle endort la grande curiosité, et nous impose un joug d'autant plus pesant, qu'elle sait le cacher sous des élégances et des fleurs.
Les esprits qui se sont formés dans le commerce des auteurs du xmf siècle ne nous promettent pas de plus vaillants ouvriers. Sans doute ils sont moins esclaves de la tradition ; ils ont moins de déférence pour le grand siècle, ils en parlent avec plus de désinvolture et ne se prosternent pas devant ces manières, ce cérémonial qui éblouissent encore nos générations démocratiques; leurs procédés sont plus violents et leur langage moins contenu, mais ils n'ouvrent pas une aulre voie; en les suivant, on n'entre pas dans un monde nouveau ; on resle avec les ombres irritées des grands lutteurs du siècle passé sur des ruines amoncelées, au milieu desquelles on trébuche, sans avancer. lis excellent à sonner la charge contre la vieille société, à dénoncer tous les abus, tous les périls du Catholicisme ; ce sont de vigoureux démolisseurs: mais ils ne nous mettent pas eu main le fil d'Ariane, pour nous guider à travers l'avenir qui se lève ; ce ne sont pas des pionniers; ce sont des révolutionnaires qui mettent fin à une période de l'histoire; précieux auxiliaires pour repousser le spectre du passé, ils ne peuvent nous guider, .nous éclairer dans l'examen de la question religieuse.
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C'est à peine si la question existe pour eux'; ils l'éconduiseot sans la résoudre. Le Christianisme est condamné dans son expression traditionnelle, le Catholicisme : c'est un corps mort gui obstrue la voie du progrès, il faut le reléguer dans un coin ; et ils croient faire acte de grand libéralisme, s'ils supportent que, dans la société, quelques esprits chagrins s'occupent de ces vieilleries. Plus violents que fermes, plus jaloux de trancher ta question que de préparer les évolutions lentes et progressives, ils n'ont pas la patience de remonter le cours des siècles, pour saisir à l'origine les déviations du Christianisme, pour dégager le vrai caractère de la religion de Jésus, au milieu de toutes les légendes et de la végétation dogmatique qui, de bonne heure, l'ont étouffée. Ce n'est pas en leur compagnie que nous apprendrons ce tact historique et cet art à découvrir l'inspiration primitive d'une religion, sans lesquels nous sommes condamnés à discuter des produits de formation secondaire et tertiaire, sans attaquer l'idée mère, le principe organisateur de la religion.
BossueE, pas plus que Voltaire, n'est un bon guide pour l'étude du Christianisme; tous deux sont trop remplis de cette sotte prétention, qu'a l'esprit français, de suppléer à la science par le talent; el si toute notre initiative se borne à nous décider pour l'un ou pour l'autre, nous pouvons prédire d'avance la fortune du mouvement religieux qui s'est déclaré depuis quelques années. Chacun, selon «on tempérament ou son milieu, se rattachera à l'une ou à l'autre tradition; ruais la question religieuse n'aura pas fait un pasi, et la France continuera à osciller du baptême des cloches à l'athéisme.
Si l'énergie de notre pays ne doit pas s'épuiser dans ces ■faines alternatives, s'il doit un jour entrer dans le mou-
veinent religieux pour dire un de ces mots, qui sont une révélation et deviennent la charte de l'humanité, il faut nous hûler de le soustraire au prestige funeste de ces deux enchanteurs; il faut lui apprendre cette longue patience qui ne se rebute d'aucun détail, d'aucune information ; il faut le guérir de cette inclination à tout déterminer par des raisonnements, qui ne reposent pas sur des études solides, et qu'un homme de talent est toujours prêt à développer devant un auditoire ébloui. C'est l'heure d'initier notre pays à ces études critiques, appliquées h l'antiquité religieuse, que fit naître, au xvir 3 siècle, la rivalité féconde de l'Église réformée et de l'Église gallicane; et qui, bientôt étouffées par la royauté soupçonneuse, ont pris en Allemagne un si large développement. On peut convenir, sans trahir sa patrie et sans vouloir l'abaisser, que pour les choses de l'esprit et en particulier pour les choses de la religion, l'Allemagne a toujours eu une initiative, une puissance d'intuition, une hardiesse d'investigation, qu'il serait puéril de lui contester et qui constituent sa mission dans la grande œuvre de la civilisation moderne. Aussi, j'estime quenousdevrionsétudieravec plus de soin les maîtres de la science allemande, et renoncer à ces plaisanleries usées surleur obscurilé. Laissons aux médiocrités impuissantes ces malveillances instinctives; etn'imitons pas ces patriotes jaloux et étroits qui se persuadent que la religion et la science sont une propriété nationale, dont on ne peut déplacer les bornes, changer l'économie, sans passer à l'étranger et porter les annescontre son pays.
Parmi celte pléiade de savants et de littérateurs qui, vers la fin du siècle dernier, ont ouvert en Allemagne des voies nouvelles aux études religieuses, il n'en est aucun qui s'accommode mieux au goût de notre nation et qui
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soit, mieux qualifié, pour initier le grand public aux problèmes théologiques, que Gollbold-Ephraïm Lessîug.'Ce n'est pas un théologien officiel, un clerc attitré; il n'est, scion ses propres expressions, qu'un amateur de théologie (1). On ne court pas risque auprès de lui de s'embarrasser dans les subtilités de l'école. Sa langue est celle d'un homme du monde; il a horreur de tout ce qui est convention ou apprêt; il parle des choses les plus élevées avec une désinvolture et une maestria tout ensemble, qui trouvent grâce auprès des oreilles les plus délicates, les plus rebelles a tout langage technique. On peut s'approcher de lui, sans crainte de lui voir saisir la férule, ou de l'entendre nasiller comme les gens d'église. Supérieur à toutes ces manières du prêtre, il ne répond pas davantage au portrait que de Maistre esquisse quelque part de la science; ce n'est pas lui qui, « les bras chargés n de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles » et de travaux, se traîne tout souillé d'encre et tout pand telant sur le chemin de la vérité, en baissant vers la » terre un front sillonné d'algèbre o . A voir son pas dégagé et relevé, son humeur joyeuse, on se prend bien plutôt à penser au chasseur, qui s'en va à travers champs ne prenant conseil que de sa fantaisie et des traces du gibier. Sa prose leste et court-vêtue ne ressemble en rien à ce style traînant, embarrassé d'incidentes, qui fait le tourment des étrangers; ce n'est pas en vain que ce terrible
H) « Je ne suis qu'un amateur de théologie ei non un théologien. » Je n'ai été contraint île jurer nue un svstùmc de théologie: rien ne h nie force de parler une nuire langue <|ue tu mienne et je plains tous » les honnêtes gens qui n'en peuvent dire autant. Mais ces honnêtes » gens ne doivent pas essayer de nous passer au cou ta corde qui les n attache ù la crèche. Sous quoi je cesse dt les plaindre et je ne puis i> que les mépriser. »
* INTRODUCTION. VU ennemi des Français a fréquenté nos classiques, il leur a dérobé plus d'un de leurs secrets de l'art d'écrire; et madame de StaSl a dit avec raison ; « Son style a quelque rapport avec la concision vive et brillante des Français... sa manière de s'exprimer est européenne ». Le premier il s'est adressé à tonte la nation et il ne s'est pastiontenté, comme tant d'aulres savants de son pays, d'un petit nombre de lecteurs de choix; il prétend être compris de tous, et il a donné à sa prose un tour classique, qui soutiendra ses œuvres contre celte décadence irrémédiable, dont sont frappés les écrits de polémique. Ni théologien, ni savant, dans l'acception étroite de ces mots, Lessing n'est pas plus un de ces esprits systématiques au service d'uueidée, dontils poursuivent toutes les déductions logi ques. Il n'a pas rédigé de lourds traités, de gros in-folio; sa pensée n'a pas afTecté cette forme dogmatique, qui nous est si suspecte à cette heure. A part ses pièces de théâtre, toutes ses œuvres sont des écrits de circonstance, des essais, selon le goût de notre temps, et l'on peut leur appliquer ce qu'il disait de ses articles sur la Dramaturgie : ce sont des <( ferments de recherche » . Avec un esprit aussi désintéressé, il n'est pas besoin de prendre ses précautions contre l'entraînement du système; il cherche à voir tes choses telles qu'elles sont et il ne s'obstine pas à considérer le monde du môme point de l'horizon; ce n'est pas un soldat pesamment chargé et qui reste au poste qu'on lui a confié ; pas du tout, c'est le voltigeur d'avantgarde qui descend dans là plaine et se porte de tous cotes, pour inquiéter l'ennemi et échapper à ses coups.
Je ne connais pa& d'esprit plus libre, plus dégagé de parti pris ; ce qu'il cherche, ce qu'il prise avant tout,c'est l'activité intellectuelle, -le développement des énergies
VIII INTRODUCTION, intérieures ; on pourrait lui donner pour devise ce mut hardi, dont on a voulu lui faire un crime: ait y a plus de ■ plaisir à courir le lièvre qu'à le prendre ».
Ce n'est pas le maître que rêvent les natures paresseuses, les hommes d'autorité, ceux qui veulent se reposer dans un dogme tout fait : mais il sera recherché par tous ceux qui sont jaloux d'apprendre à penser.' S'il est vrai que « la pente de notre génie national a toujours été de préférer à la marche pesante des démonstrations rigoureuses, l'allure vive et légère de la satire qui instruit en amusant oj personne n'a mérité plus que lui d'être un des nôtres. Il excite la curiosité, il révèle les difficultés des questions et les côtés faibles des théories officielles; il nous délivre de tout ce bagage de notions, de conventions et de préjugés, qui embarrassent et alourdissent un jeuue esprit et l'empêchent de poursuivre la vérité; en un mot, il vous émancipe ; et quand on sort de son école, on laisse là béquilles et lisières; on se tient debout sur ses pieds, on sait marcher.
En littérature, comme en théologie, il a nettoyé les écuries d'Augias; il a ouvert des voies nouvelles, inspiré des travaux originaux, réveillé l'enthousiasme et il est le pére de la critique moderne. Macaulay l'appelle le premier critique européen sans conteslalions; Gœthe lui a rendu le titre d'homme de génie que dans sa modestie il avait repoussé ; et Schiller a inscrit dans ses Xénies la plus brillante épitaphe, qu'oa devrait graver sur son tombeau :
Vivant, on t'honorait comme un des dieux ; Mort, ton esprit règne sur tous les esprit;! »
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