ŒUVRES THÉOLOC1QUES DE LESSING
i,' Anti-Gceze. — Origine et caractère de cette polémique. — [Nathon te Sage. — Conte des Trois anneaux. — Interprétation de la pièce.
— Éducation du genre humain, — Lessing et les saint-simoniens.
— Leasing et les francs-maçons.
L'activité Idéologique de Lessing se concentre dans les deux ou trois dernières années de sa vie, et nous pouvons ranger sous trois chefs les œuvres qui nous livreront le secret de sa pensée. Ce sont d'abord les nombreuses répliques provoquées par la controverse qu'il soutint avec Gœze et qui sont réunies sous le nom d'Anti-Gœze, la pièce célèbre de Nathan le Sage, et Y Éducation du genre humain.
Pendant que Lessing. était fixé à Hambourg, il avait reçu communication d'un manuscrit important. C'était
(1) Pour la partie biographique, comme pour l'analyse des différentes œuvres do Lessing, nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage do M. Crouslé : Lessing et le goût français en Allemagne. Paris, cheï Durand, 1863. — Livre distingué, puisé au* meilleures sonrecs et auquel nous n'avons k reprocher qu'un patriotisme un peu ombrageux et trop d'hésitation sur toutes les questions philosophiques ou religieuses,
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l'œuvre d'un professeur de langues orientales au gymnase de cette ville, Samuel Reimarus , el qui portait ce titre significatif d'Apologie pour les adorateurs de Dieu suivant les lumières de la raison.
Lessing avait été frappé de la rigueur avec laquelle l'auteur déduisait ses objections et révélait les cùtés faibles de l'apologétique traditionnelle. Il lui semblait approcher de l'idéal d'un digne adversaire de la religion chrétienne et il soubaitait que Dieu suscitât bientôt un homme qui n'approchât pas moins de l'idéal d'un digne défenseur de la religion. Pour hâter la réalisation de ce vœu il crut ne pouvoir rien tenter de plus efûcacc que de publier les écrits de ce rationaliste. Profilant de la franchise de censure dont jouissaient les publications tirées du fonds de manuscrits déposés à la bibliothèque de Wolfenbuttel, dont il était l'administrateur, il publia, dès 1774, sous le nom de Fragments tirés des papiers d'un anonyme, une première partie de cet ouvrage. C'était le chapitre sur la Tolérance des déistes et son apparition ne causa pas une bien vive sensation. Le siècle commençait a être gagné à ces idées de tolérance, qui respectent les personnes sans rien rabattre de la sévérité à l'endroit de la doctrine. A différents intervalles parurent les autres chapitres qui étaient moins innocents. Celui, entre autres, qui était intitulé : * De l'impossibilité d'une Jfévélation à laquelle tous les hommes puissent accorder une foi solide» et, celui où les témoignages de la résurrection étaient soumis à une critique implacable. Dès ce moment, le monde Ihéologique fut en feu : les pamphlets, les mandements, les prédications se multiplièrent pour dénoncer l'impie, le blasphémateur qui, sans pudeur et sans courage, s'abritait derrière une fiction pour déchaîner but la société un esprit
ŒUVRES THÉOLOGIQUES DE LESS1NG. 3 d'incrédulité. Cette fureur ne pouvait faire reculer un homme de la trempe de Lessing, et au milieu de celte tempête de haines dévotes il publia le dernier fragment et le plus hardi : Les desseins de Jésus et de ses disciples.
Au premier rang des polémistes qui se distinguèrent par la violence de leurs attaques, Gceze, le premier pasteur à la cathédrale de Hambourg, se signala par son zèle et la fécondité de sa plume, Gœze n'était ni un méchant homme, ni un esprit médiocre et sans lettres. Lessing, pendant son séjour à Hambourg, avait appris à le connaître, et il faisait état de ses connaissances bibliographiques et de son amour pour les collections de bibles et les premières éditionsde la traduction deLuther. Ses amis fui avaient souvent reproché ses rapports avec ce pasteur, et lui demandaient avec malice, si ce n'était pas le bon vin du Rhin du prêtre qui l'attirait chez lui; Ce que Lessing aimait chez ce théologien, c'était son esprit logique et tout d'une pièce ; il a toujours eu horreur des caractères lâches et inconséquents, et l'homme du passé, gardien inexorable de la tradition, lui a toujours paru plus digne de respect que l'hétérodoxe qui s'arrête à mi-chemin et n'est pas plus fidèle à la raison qu'à la foi. Aussi ne s'était-il pas attaché aux libres penseurs pour soutenir Alberti contre Gœze.
Certes, il n'avait rien à objecter au fond des choses; la suppression de l'article De diabolo dans la doctrine chrétienne, et des malédictions contre les païens dans la liturgie, ne pouvaient blesser sa foi ; mais avec un sûr instinct il prévoyait le débordement de ces doctrines relâchées et de cette sensibilité féminine, qui s'effrayent d'une doctrine accusée comme d'une haine vigoureuse du mal, et qui trahissent ainsi les intérêts de la haute spéculation comme
ceux de la vraie morale. Aussi dans une réunion où il rencontra Alberti, il soutint le point de vue de Gœze et s'écria que « si nous devons aimer notre prochain comme nous- » mêmes, nous devons aussi appeler la colère de Dieu sur » ceux qui la méritent » (1).
Mais l'heure de la rupture avait sonné et Gœze s'était jeté' dans l'arène avec cette vigueur et cette impétuosité que Lessing avait admirées jusque-là en artiste. Il a lu, s'écrie-l-il, les objections que Lessing oppose au « Fragb mentiste avec plus de tristesse encore que ces Frag- » ments si grossiers, si blasphématoires, et il l'engage à 11 songer à son lit de mort et à ne pas se fermer la voie du » repentir ». Gœze n'épargna aucun moyen pour réduire son ennemi, ni les excès de la polémique, ni les dénonciations : il ameuta contre lui tous les corps constitués, les consistoires, et jusqu'au conseil aulique de l'Empire ; il réussitmême à entraîner dans ses fureurs sénilesle chefdu rationalisme, Semler, qui s'oublia jusqu'à écrire que Lessing avait mérité d'être envoyé dans une maison de fous.
Le lion était harcelé, relancé jusque dans sa tannière, il n'allait pas tarder à faire entendre sa voix. Pendant le cours de celte année fatale 1778, où il perdait la compagne bien-aimée de sa vie, il fit paraître avec une rapidité qui tenait du prodige, tous ces pamphlets élincelants de
{1) N'en déplaise h Lessing, rc refus d'Albcrti de lire dans la liturgie la malédiction contre les païens nous touche comme la protestation d'une conscience protestante, et nous ne pouvons pas oublier qnc les reformes et les progrès ont toujours commencé par l'insurrection d'une conscience honnête. Au commencement de ce siècle, vers 1820, il était encore d'usage à Genève d'excommunier nominativement nu haut de la cliaire. M. le professeur Clienevièrc, qu'on a toujours rencontré sur In brèche pour repousser le vieuï calvinisme, se refusa nettement h lire une de ces eïcommunications, et il a ou l'honneur, par sa noble résistance, de mettre fin à cet usage suranné et de replacer l'individu sous sa responsabilité directe,
ŒUVRES THÉOLOGIQUES DE LESSlNtî. 5 verve, d'esprit, de saine logique, et qui s'attachaient comme autant de dards aux flancs de Gœze pour le déchirer et le mettre hors de sens. II fait front à toutes les attaques, et témoigne d'une merveilleuse entente de la tactique. Il sait conduire cette guerre de plume, comme un grand capitaine, et forcé par le fanatisme de ses adversaires de défendre ses droits de cité môme dans l'Empire, menacé dans son repos, il réussit par une habile manœuvre à diviser ses ennemis et les empfiche de se réunir pour l'écraser. Gœze luî-mômc vient favoriser son jeu. Après avoir porté la cause devant le conseil aulique où siègent tant de catholiques, ce théologien, emporté par l'esprit sectaire, oublie que le jugement n'est pas rendu, etse laisse aller à écrire que tous ceux qui ne reconnaissent pas la Bible comme la seule source de la religion chrétienne sont hors du christianisme. Lessing se hâte de profiter de cette maladresse et il écrit à son frère : « J'ai un moyen de » diviser le conseil comme Paul le sanhédrin. Comme la » plupart des membres de ce conseil sont catholiques, je n veux représenter les choses de telle façon que la condam- » nation, prononcée contre moi par le pasteur luthérien, » comprenne aussi la condamnation de tous les papistes, » qui ne veulent pas, plus que moi, faire reposer toute la n religion sur l'Écriture... Tu vas voir que j'ai pris une » tournure qui fera M. le premier pasteur capot. » Et dans une autre lettre de la même année. « Je me réjouis i> de ce que tu commences à goûter le haut comique » {le mot est dans l'original) «de la polémique, qui me rend » tous les autres travaux pour le théâtre si fades, si insi- » pides. H va paraître un nouvel écrit contre Goeze où je » prends si bien position qu'il ne pourra pas me traiter n d'antichrétien. Mais ce ne sont là que les escarmouches
» de mes troupes légères. Le gros de mon armée s'avance » lentement, et la première bataille c'est ma Nouvelle » hypothèse sur les évaiigélistes, considérés comme des his- » toriens humains. Je ne crois pas avoir rien écrit de plus » fort, de plus solide, et je dois ajouter déplus sensé. »
Cette polémique avec Gœze est un vrai chef-d'œuvre, que nous ne pouvons comparer qu'avec les pamphlets de Paul-Louis Courier. Tous deux ont formé leur style et aiguisé leur fer dans le commerce de l'antiquité. Tous deux ont le secret do cette prose animée et de cette verve railleuse, qui déroute l'adversaire et met les rieurs du bon côté. C'est un des plaisirs les plus délicats que de rencontrer fant d'atticisme et de grâce au service de la saine raison. Que ceux qui ont le goût de la déclamation ou qui se plaisent dans le clair-obscur se retirent. Tout ici est lumineux. Ce n'esl pas dans les régions brumeuses et indécises que cet Allemand nous promène, il a déroulé sur nos têtes le ciel de la Grèce, et tous les objets qu'il nous montre sont baignés dans la lumière. Dans ces courts essais on possède, dans un petit format, tout un traité d'apologétique, et l'on s'édifie sur toutes les illusions de l'orlhodoxie protestante. C'est un excellent manuel de libre pensée, qui n'a point vieilli, car la paresse d'esprit et le goût de l'autorité sont de tous temps.
Nathan le Sage (i) n'est pas étranger à cette controverse. Le consistoire de Dresde avait défendu, sous peine d'amende, la vente et la lecture même des écrits contre Gœze. Le consistoire de Brunswick suivit cet exemple. Bien plus, les orthodoxes arrachèrent au prince un décret qui condamnait Lessing à restituer les manuscrits de Rci-
(1) Traduit pnr H. Hirech. Deutu, 1862.
ŒUVRES THÉOLOGIQIIES DE LESSING. 7 marus, qui confisquait tous ses écrits contenant quelques extraits des Fragments, et replaçait ce libre esprit sous le joug de la censure, pour le punir d'avoir abusé de la franchise dont jouissaient les publications de la bibliothèque ducale, et d'avoir attaqué la religion et les bonnes mœurs.
C'est en vain que l'orthodoxie a brisé sa plume, il va prendre sa revanche, o Je veux voir, écrit-il à Élise Reima- )> rus, si dans mon ancienne chaire, au théâtre, on me laïs- » sera prêcher sans m'inquiéter»; et, dans une lettre à son frère : a Je suis sûr que je vais jouer un plus mauvais tour » aux théologiens qu'avec dix Fragments. » A cette nouvelle, ses amis de Berlin s'égayent d'avance, ils s'attendent à une pièce satirique, pleine d'allusions au clergé. Ces amis des lumières ressemblaient à certaines gens de notre temps; ils étaient friands de manger du prêtre. Noire poète est plus désintéressé et il répond à son frère : « Tu t'en es fait une » fausse idée. Ce ne sera pas du tout une pièce satirique, » pour abandonner le champ de bataille avec un rire h moqueur. Ce sera une pièce émouvante... Ma pièce n'a i> rien à faire avec les robes noires; je ne veux pas moi- » même lui barrer le chemin et l'empêcher d'arriver au » théâtre , serait-ce dans cent ans. Les théologiens de » toutes les religions révélées certainement lui prodigue- » ront des outrages au dedans d'eux-mêmes, mais s'en » expliquer publiquement, ils ne l'oseront pas. »
La fortune de cette pièce est étrange. Représentée sur la scène de Berlhx, deux ans après la mort de l'auteur, elle n'obtint aucun succès, et, dès la troisième représentation, la salle était vide. Reprise, en 1801, sur le théâtre de Weimar, que dirigeaient Schiller et Gœthe, elle fut mieux comprise et plus goûtée. Aujourd'hui elle a pris place à cOtc de Faust, comme ce que la muse allemande
a produit de plus caractéristique et de plus allemand. Un Grec, qui avait étudié dans les universités d'Allemagne, ta traduisit et la fit représenter au mois de mars 1842 sur l'un des théâtres de Couslantinople. A la première représentation, les Turcs étaient rares parmi les spectateurs; c'étaient les employés de la police qui abondaient; mais le lendemain, le public turc accourut en foule. La hardiesse de Nathan devant le sultan étonna ce public auquel Lessing n'avait pas songé; mais le conte des Trois anneaux provoqua un enthousiasme indescriptible, et, a la fin de la représentation, les Moslemins les plus silencieux s'associèrent aux bravos de toute la salle.
« La troisième nouvelle du premier livre du Décaméron, a dit Lessing, est le germe d'où Nathan s'est développé a pour moi. » Celte confidence nous engage à fixer le sens de ce conte, afin de mieux saisir l'intention el la portée de l'œuvre dramatique. M. Michel Nicolas, fait remarquer avec raison (1) que cette nouvelle n'a rien de commun avec l'écrit célèbre au moyen âge, De tribus impostoribus, tout rempli de la haine que les légistes avaient conçue pour toute religion dans leurs conflits avec la théocratie romaine. Les anneaux, qui sont les symbolesdes différentes religions, sont un don du père de famille, un gage de son amour, c'est-à-dire que les religions ne sont pas une inspiration du diable, de la fourberie des prêtres ; non, elles sont un lien créé, établi par la Divinité même. Le père de famille n'a voulu déshériter aucun de ses fils, il n'a pas voulu en choisir un pour l'objet exclusif de sa dilection, et pour prévenir toute contestation, toute division à sa mort, il a recours à un stratagème, qu'on peut trouver
(1) Michel Nicolas, Essai de philosophie et d'histoire religieuse. Paris, Michel Lévï, 1863,
ŒUVRES THÉOLOGIQUES DE LESSING, 9 étrange, quand il s'agit de représenter laconduilc rie Dieu, mais qui n'exprime aucune malveillance à l'endroit des religions. La moralité de ce fabliau est une pensée rie pacification exprimée avec ce ton un peu narquois, qui est dans le goût du moyen âge; c'est un conseil de cette sagesse populaire qui n'a pas toujours le souci de l'idéal, mais qui reproduit fidèlement les révélations profondes et salutaires, que l'expérience de la vie porte avec elle.
L'esprit du conte n'est pas aussi favorable aux prétentions des religions d'autorité, qui ne supportent à coté d'elles aucune rivale et qui s'arrogent le monopole exclusif de l'origine et de l'inspiration divines.
L'orthodoxie se sentit blessée par l'œuvre de Lessing, et elle a accrédité dans le public, môme auprès des littérateurs, une malveillance obstinée pour Nathan. On est allé jusqu'à l'accuser d'avoir porté sur la scène la caricature du christianisme et d'avoir prêché l'indifférence absolue en matière de croyances.
On n'a pu lui pardonner d'avoir choisi un juif pour son héros, et de lui avoir mis au front une auréole qui fait ressortir les bassesses et les vices des chrétiens qui figurent dans la pièce. Des défenseurs officieux ont essayé d'excuser Lessing en rappelant que, parmi ses relations les plus familières, il avait rencontré ce caractère si pur, si noble de Nathan, et qu'il n'avait fait que peindre son ami Mendelssobn. Nous pensons que ta création rie ce caractère fut déterminée par des considérations supérieures empruntées au sujet même. M. Nicolas a montré par une discussion ingénieuse que ce conte des Trois anneaux devait avoir une origine juive et qu'il était le fruit béni des rapports bienveillants que les trois religions soutinrent en Espagne vers le x c siècle. C'était donc rester fidèle à la tradi-
[ion historique, que de mettre dans la bouche d'un jtiifces principes de tolérance, dont un de ses ancêtres avait eu la gloire d'être l'interprète au milieu d'un siècle de superstition et de fanatisme; et puisque le conte des Troisanneaux avait inspiré la pièce, qu'il en était le cœur, le centre d'atlraction, il était légitime de laisser au juif la place d'honneur.
Celte découverte du savant critique confirme les observations par lesquelles Lessing avait cherché déjà à se justifier d'avoir transporté dans un siècle de fanatisme les maximes de tolérance que le xviii" siècle commençait à acclamer, a Du temps des croisades, les Juifs et les Musulmans étaient les seuls savants, et les maux qu'ont causés à l'humanité les religions révélées étaient plus évidents que jamais. On retrouve chez les historiens plus d'un indice qui nous montre qu'on avait bien pu rencontrer chez un sultan celte raison élevée. » Le docteur Strauss fait remarquer que les Sarrasins et les Croisés, comme les héros grecs et troyens dans Homère, tout en se portant des coups vigoureux, rivalisaient de courtoisie et de bons procédés. Ces rapports n'étaient pas sans influence sur les sentiments religieux des deux partis, et ce n'était pas un fait inouï de voir des hommes haut placés passer librement dans la religion et le parti contraires. Un templier d'Angleterre, Robert de Saint-Alban, se rangea sous l'étendard de Saladin, épousa une de ses parentes, et porta bientôt les armes contre les chrétiens. Le projet de mariage entre Melek, le frère de Saladin, et la sœur de Richard Cœur-de-Lion, dont il est question dans la première scène du deuxième acte, est un fait historique, bien qu'il n'ait eu aucune suite.
Le dépit seul de l'orthodoxie peut s'y tromper ; la pièce est bien écrite pour glorifier le christianisme. Mendelssohn