‹ Le christianisme moderneChapitre 15 sur 24 · ESSENCE DU CHRISTIANISME. 1SB · texte numérisé non relu

ESSENCE DU CHRISTIANISME. 1SB

fiance par lequel l'homme marche au devant de sa destinée sans la connaître. Mais ce sublime élan de la foi a besoin d'un point d'appui pour prendre son essor; il ne peut se développer que dans une ame que remplit le sentiment de la paternité de Dieu. L'inconnu serait effrayant et nous accablerait, si nous ne l'apercevions pas sous le rayon d'un amour infini, qui a tout organisé pour des fins bonnes. C'est ce que nous reprochons à Lessing de n'avoir pas mis en lumière.

Le trafic honteux auquel se livrent les dévols, se macérant ici-bas pour avoir le droit de tirer sur le ciel et sur Dieu une lettre de change au profit de leur cupidité, irritait et blessait la nature fière, le sens moral de Lessing. En opposition à ces calculs intéressés, il affectait d'être l'homme le plus indifférent à l'avenir, et bien loin de reconnaître la divinité du Christianisme à la garantie qu'il nous donne de l'immortalité, il prétend qu'il faudrait fermer l'oreille à une religion qui nous mettrait entre les mains l'attestation de la vie future. En s'exprimant ainsi, il voulait condamner une révélation qui, parlant à nos sens extérieurs, s'imposerait à nous sans exiger aucun de ces efforts de la vie spirituelle qui font le prix et la certitude de la foi à l'immortalité; car si nous étions sûrs, mathématiquement sûrs de la vie future, si nous n'avions qu'à recueillir le témoignage de ceux qui en sont revenus, comme les récits d'un voyageur qui arrive de pays lointains, le méchant, l'âme vile et basse, n'auraient rien à envier à l'homme désintéressé, dont la foi à la vie future est la récompense de son héroïsme moral. C'est cette infériorité de l'homme généreux que Lessing ne voulait pas permettre en acceptant l'idée vulgaire de révélation ; confirmer, d'une manière visible et extérieure, la foi à ï'im-

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mortalité, lui semblait avilir l'homme et ôter à la vie

idéale sa sublime folie.

La mort n'était pas pour lui la crise unique, qui fixe pour jamais le sort de l'individu et parque l'humanité en deux vastes compartiments; il concevait la continuation de la vie sous la forme d'un développement, d'un progrès; et il liait fortement entre eux les divers moments de la carrière humaine, n'admettant pas qu'où pût briser l'enchaînement logique et rémunérateur de nos actions. C'est sur cet axiome moral qu'il s'appuyait pour justifier Lcibnitz d'avoir défendu le dogme des peines éternelles et pour repousser avec indignation ces théories de Rétablissement final, qu'un certain sentimentalisme avait mises à la mode, sans souci des intérêts de la grande moralité. Quand il s'abandonnait à ces spéculations sur l'autre vie, qui sont un mélange d'imagination et de raison, il inclinait avec une préférence visible vers le système de la Métempsycose, non sous la forme grosière qu'il a revêtue dans la théologie indienne, mais sous la lorme plus spiritualiste du retour de l'âme sur le théâtre de sa précédente activité, dans des conditions nouvelles. On conçoit qu'une pensée indépendante, pressée entre ce besoin de prolonger la vie et de conserver la personnalité, qui se dégage de toutes les imperfections et les contradictions de ce monde, et l'impossibilité d'imaginer un théâtre oouveau pour notre activité, ait cru entrevoir dans cette direction une conciliation rationnelle. « Qui empêche que chaque n homme ait existé plus d'une fois dans ce monde? Celte « hypothèse est-elle si ridicule pour être la plus ancienne, n et parce que l'esprit humain la rencontre tout d'abord, » lorsqu'il n'était pas encore faussé et affaibli par les o sophismes de l'école? « Mais le sens critique de Lessing

ne lui permit pas d'Être dupe de cette hypothèse, et il n'en fit jamais la base, l'arc-boutant de sa pensée. Si vous voulez franchir l'horizon dans lequel se meut la raison humaine, semble-l-il nous dire, cette hypothèse en vaut une autre; mais il se garde d'imiter l'orthodoxie qui suspend l'éternité à des toiles d'araignée, et il laisse son hypothèse aux confins de notre monde, comme un témoignage de notre impuissance à embrasser tout le problème de la destinée humaine.

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