‹ Le christianisme moderneChapitre 14 sur 24 · ESSENCE DO CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

ESSENCE DO CHRISTIANISME

La question est nettement posée, et c'est dans ces termes que le débat a été repris de nos jours avec une intelligence plus complète du problème. Le sens de la crise religieuse que nous traversons n'est plus douteux : ou la religion chrétienne, ou la religion de Jésus-Ckrist;\a religion dont Jésus est l'objet, ou la religion dont Jésus est le sujet; la religion qui rapporte à Jésus l'adoration, le cullc et fait disparaître le Père comme une sorte de Saturne caduc, ou la religion -qui rattache, qui élève les hommes et Jésus à notre Père céleste, qui est son père et noire père, son Dieu et notre Dieu.

La religion que Jésus a pratiquée et qu'il propose à tout homme, nous est dépeinte dans les paraboles du royaume, de Yenfant prodigue, du pëager et du pharisien, dans le sermon sur la montagne, dans toute sa pureté et sa simplicité natives. Le drame religieux, qui s'accomplit dans la conscience, n'exige que deux acteurs : l'homme et Dieu; la nécessité d'un médiateur n'est pas affirmée dans les premiers Évangiles d'une manière netlc et explicite; et l'on ne peut administrer la preuve que les rares paroles où Jésus semble revendiquer une intervention directe dans ce sublime dialogue, ne soient pas le reflet des premiers essais christologiqucs, qui ne lardèrent pas à se produire dans le cercle apostolique. Une pente naturelle conduisait à ce dogme. Celui qui avait exprimé le premier la nouvelle conscience religieuse de l'humanité, celui qui le premier avait ressenti ce rapport filial qui unit l'homme à Dieu, était le symbole vivant de la nouvelle religion; et pour assurer la victoire de celle religion, pour saisir et entraîner les masses que les idées, les principes dans leur abstraction ne passionnentguèrc,les apôtres durent dépeindre la vie, la mort,

FOSTAHÈS. 8

iz& tJ& CHRISTIANISME moderne.

1g caractère de Jésus, comme l'expression la plus pure du principe nouveau. En religion, dire est bien peu de chose, faire est tout, et c'est la vie qui seule a le secret d'engendrer la vie. Au lieu d'analyser froidement le principe chrétien et de l'exposer didactiquement, les apôtres le présentaient dans sa floraison, dans la personne de Jésus ; et ils assuraient ainsi à l'idée toute la chaleur communicative de la réalité. Ajoutez a ce fait l'exaltation croissante de Celui qui venaitde donner au monde les joies de l'amour divin, et vous comprendrez aisément que le personnage du Christ grandi, exalté au-dessus de l'humanité, devenu Y Adam spirituel, Yhommedu ciel, le Verbe divin, dut s'interposer entre l'homme et Dieu, avant d'absorber le culte entier; et, de fondateur religieux, d'initiateur, il devint un médiateur indispensable. On attribua au héros qui avait proclamé le principe, et qui le représentait, le caractère idéal et l'action continue du principe.

Mais il importe de relever que Jésus ne nous a imposé, dans aucune des paroles qui nous ont été conservées, l'obligation de croire à tel ou tel fait historique. La religion de Jésus telle qu'il l'a vécue, préchée (et qui oserait soutenir qu'elle est insuffisante?), est complètement indépendante des récits dont l'orthodoxie voudrait faire la pierre de touche de l'Evangile. C'est une question de fait qu'on ne réussira pas à obscurcir. Sans compter que jamais on n'établira que la vie spirituelle, l'amour fraternel, la repentance et la sanctillcation soutiennent des rapports directs, comme le fruit avec la sève, avec la naissance miraculeuse et l'ascension du Maître. « Quoi donc ! je ne pourrais pas me rassasier » de ces fruits (du Christianisme), parce que toutes les « pieuses légendes sur la manière dont la semence a été

ESSENCE DU CHRISTIANISME. 135 » semée, je ne dis pas que je les nie, mais je les laisse h » leur place?»

La religion chrétienne est toute souillée de la poussière des controverses et des passions Idéologiques; elle a du sang innocent sur sa robe; elle a abrité, de sa majesté d'emprunt, les superstitions et les tyrannies. Jalouse comme les pouvoirs de la terre, elle a des foudres et des malédictions à son service; et à son horreur pour toute recherche, pour tout mouvement de la pensée, pour toute revendication de la liberté, on s'aperçoit qu'elle a les défiances et les colères de la sénilité. La religion de Jésus est toute sereine de jeunesse et de simplicité; elle est pure, immiculée comme le voile d'une vierge, et, bien qu'elle ait brillé il y a dix-huit siècles sur le front du Crucifié, elle est encore une nouveauté, et un objet d'effroi pour les scribes et les pharisieus, qui ht mettent au pilori. C'est celte religion que notre siècle a entrevue et qu'il invoque à ses heures d'enthousiasme et d'élan; c'est elle qu'il poursuit, comme un souvenir du ciel, dans ces livres qui ont brisé le prestige de la tradition, pour nous laisser contempler, sans nimbe byzantin, dans sa tragique réalité, Celui qui a retrouvé les titres égarés de l'humanité, et a fondé, par sa vie d'obéissance et d'abnégation, ie cultedu purespritet du véritable amour.

Notre siècle a trop grandi sous la discipline des sciences, pour adopter encore, comme des formules positives et des vérités éprouvées, toutes les expressions charmantes dont la conscience chrétienne a revêtues ses expériences intérieures, à ce moment délicieux où l'ame chantait a Dieu sonpremier amour. Il est trop initié à la formation des épopées, pour ne pas surprendre a l'œuvre l'imagination et chercher l'idée sous l'éclat de la poésie; d'antre pari,

il n'a plus assez de loisir pour s'asseoir sur les bancs d'un concile ou d'un chapitre et suivre toutes les péripéties ridicules ou odieuses d'une bataille théologique; il veut saisir au passage, quelques vérités simples, substantielles, quelques principes solides et profonds qui le soutiennent dans la lutte et lui ménagent de purs horizons et de nobles espérances. 11 veut une religion qui l'arrache à la terre, sans briser les liens qui l'attachent à la société, une religion qui l'ennoblisse, qui l'affranchisse de la servitude du mal sans l'enchaîner à une théocratie et à une dogmatique condamnée, une religion qui développe en lui le sentiment du divin, sans jeter l'analhème sur les travaux de l'humanité, une religion qui fasse de lui le fils de Dieu, et le Frère de tous les hommes. Et ses aspiralions confuses, mêlées parfois de cris de révolte contre les Églises qui l'oppriment, sont l'ombre révélatrice de la religion de Jésus. Ces désirs, ces pressentiments ne sont que le reflet, dans son ame, de la religion de Jésus, qui émerge des ténèbres delà théologie traditionnelle ; un Dieu père, et des hommes qui sont nos frères, voilà le Credo fécond dans sa simplicité, que l'homme de notre temps proclame et veut propager sans savoir souvent qu'il déploïo pour son drapeau l'Évangile de Jésus de Nazareth.

C'est une inspiration venue du cœur qui éclaira Lessing sur le vrai caractère du Christianisme. Son esprit droit et net ne se laissa pas distraire par le cliquetis des disputes dogmatiques, par les fureurs de l'esprit théologique; malgré toutes les interprétations des corps officiels, il affirma que l'essence du Christianisme, c'est l'amour. C'est dans cette persuasion qu'il créa le caractère de Nathan; et quand il nous montre le fils d'une race persécutée, maudite, le marchand dont on a saccagé, brûle la maison,

ESSENCE DU CHRISTIANISME. 137 le père dont on a massacré la femme et les enfants, étouffant en lui les suggestions de la haine, et se relevant de son désespoir pour accepter un enfant des mains d'un moine et l'entourer de son amour, tout le monde s'écriera avec le moine : a Nathan, Nathan! vous êtes chrétien! Par Dieu ! vous êtes vn chrétien, il n'y eut jamais de meilleur chrétien!» Préférer l'amour à lahaine; ne pas se contenter d'une émotion de tête, mais être fidèle dans le combat de la vie à cet idéal ; voir dans l'homme, non le vêtement, le nom, la croyance théologique, mais la créature de Dieu, notre prochain, auquel nous devons aide et bienveillance; agir, faire le bien, au lieu de s'abandonner à de pieuses rêveries, ah! ce sera toujours le signe, la marque du chrétien, et partout où nous rencontrerons un caractère frappé à cette empreinte, nous redirons avec une entière conviction : « C'est un chrétien, car l'esprit de Christ peut seul faire ces merveilles. » Nathan est un chrétien, nous le constatons à ses œuvres, selon ce conseil : C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Ce n'est pas un témoignage d'indifférence ou de scepticisme que d'estimer la religion d'un homme à ses actes : c'est la règle du Christ ; et cette règle ne peut être applicable aux religions que parce qu'elles ne sont pas des solutions toutes faites sur des problèmes métaphysiques, et qu'elles sont un état intérieur de l'âme.

Acculés à cette parole de Jésus, les défenseurs du Christianisme dogmatique essayent de prendre leur revanche en soutenant que ces fruits, ces actes qui sont bien l'essence, le but de la religion chrétienne ne peuvent se cueillir que sur une tige orthodoxe, ne peuvent être produits que par la séve des dogmes traditionnels. C'est déjà un aveu immense de convenir que le fond, l'essentiel de

la religion chrétienne, c'est l'amour, que c'est le but Buprûme auquel tout doit aboutir dans l'économie de celte religion. Les dogmes spnt rabaissés dn coup au rang de moyens, de simples moyens. Ils ne sont conservés, maintenus, que pour préparer, pour rendre possibles les fruits chrétiens, Leur existence n'est donc plus nécessaire, apodictique, elle est conditionnelle, tt l'enquête s'ouvre, devant le tribunal de l'histoire, pour savoir s'ils sont bien vraiment la condition sine quâ non de la vie chrétienne, île l'amour qui transfigure la nature humaine.

Le xvn' siècle, dont Lessing recueillait les derniers échos et les enseignements, avait apporté à la défense des dogmes, à leur systématisation-, un soin, une ardeur extrêmes. Ou avait revu les beaux jours de la scolaslique. Le dogme des deux natures, de la communication des idiome», de l'échange de leurs attributs respectifs entre les deux natures, exerça la sagacité des théologiens. Pour soutenir Vubiquité du corps de Christ, on inventai côté de la présence locale la présence illocale, et l'on soutint que par celle-ci le corps de Christ ne s'était pas seulement trouvé dans le sein de Marie, mais dans le corps de toutes les vierges, de tous les hommes, de tous les enfants, dans toutes les créatures. Rien n'égale la sécheresse et la puérilité de la prédication de ce temps. Une érudition pédante avait pris la place de l'édification; le goût des déductions mathématiques avait remplacé l'émotion communteative du cœur, et selon un contemporain, beaucoup d'esprits épicuriens, qui n'avaient aucune intelligenceedes premiers fondements de la foi, apprenaient à en parler avec une volubilité que n'aurailpas eue saint Paul. L'étroitesse sectaire et haineuse avait envahi les meilleures âmes ; et tandis que des théologiens composaient la théologie diïparadië

ESSENCE DU CHRISTIANISME. 138 pour montrer qu'Adam et Ève professaient l'orthodoxie luthérienne, des facultés de théologie décidaient solennellement qu'un bon chrétien ne pouvait accepterà diner chez un calviniste. Quant a croire que les calvinistes pourraient être admis dans le ciel, c'était le diable seul qui enseignait pareille doctrine. Les mœurs publiques n'étaient pas mieux soutenuos par ce rigorisme dogmatique, et des caractères sans noblesse, sans pureté, tout entiers occupés ii des calculs d'intérêt ou à des intrigues d'ambition, témoignaient, jusque dans le clergé, d'une décadence, dont i'orlhodoxie avait à rendre compte. Il faut remonter au iv e siècle pour retrouver ce mélange repoussant d'immoralité, de sécheresse spirituelle, de dureté de cœur et de subtilité dogmatique, de rage théologique. L'homme, lo chrétien avait disparu, il n'était resté qu'un sophiste inquisiteur et un épicurien. C'est le malheur de l'orthodoxie de ne pouvoir échapper à celle sentence impitoyable de l'histoire : les siècles les plus âpres à soutenir le dogmatisme sont les plus pauvres de vie chrétienne.

Instruit par l'expérience, qui s'accomplissait sous ses yeux, Lessing avait le droit d'affirmer que la préoccupation dogmatique était secondaire et qu'elle n'intéressait pas la production de la grande moralité. « Avant tout les actes ! » La croyance vient en seconde ligne. Vouloir raccorder » toutes les croyances en un seul et unique système, avant » de songer à amener les hommes à remplir Ions leurs » devoirs, c'est une idée vide de sens. A-t-on apprivoisé » deux méchants dogues, parce qu'on les a enfermés dans » la même cage? Ce n'est pas l'accord des opinions, des » croyances, mais l'accord des sentiments qui assurera » au monde la paix et le bonheur. »

Le dogme, en effet, la croyance théologique ne plonge

lao LE CHRISTIANISME MODERNE,

pas ses racines assez avant dans l'âme pour la contenir et la transformer. La tentative d'expliquer, de formuler, de déFendre contre le dehors un sentiment profond de la vie religieuse, est donc un besoin dérivé, secondaire, qui reste le privilège de quelques individus; il n'est pas ressenti par la masse des fidèles. Ce besoin de formule, de systématisation appartient, d'ailleurs, à la seconde période des révolutions religieuses; ce n'est pas quand la lave est en fusion, qu'elle circule enflammée, liquide, renversant tout sur sou passage, qu'on songea ces constructions dogmatiques; c'est plus tard, quand l'eau du fleuve ne coule plus à pleins bords et que l'impétuosité du courant s'est calmée, c'est alors qu'on pense à l'endigue ment, et que surgissent les esprits géométriques, qui veulent donner la formule de la vie. Mais la vie est antérieure. Cet ordre de succession, qui se retrouve dans le développement de chaque individu, est manifeste dans la manière dont s'engendrent les diverses périodes de l'histoire ecclésiastique. La formule théologique est comme ces necuds qui, dans le tronc d'un arbre, marquent une période de sa croissance; elles mettent Un à un mouvement, cl constituent un tempsd'arrêt,jusqu'àcequele flotmontant vienne battre contre elles et les renverser, pour ouvrirune ère nouvelle.

Sans doute pour faire porter à l'âme humaine ces fruits exquis de l'amour, il faut exercer une action sur elle, faire circuler en elle une séve vigoureuse; mais jamais on ne nous persuadera que pour élever l'homme au-dessus des inspirations aveugles de la haine ou de la jouissance, il faut le soumettre préalablement à l'enseignement de la Trinité, de la satisfaction vicaire, des peines éternelles 1 Parlez-lui de l'amour de Dieu, qui nous a aimés le premier, faites monter à son cœur cette confiance filiale,

ESSENCE DU CHRISTIANISME. lit

celle joie dans le sacrifice, qui fait de Jésus le premier entre ceux qui sont nés de femmes, entourez-le de grands exemples et de saintes pensées ; éveillez sa conscience et fortifiez-la ; créez, développez en lui de pures aspirations; en un mot, faites l'éducation de cette ftme, mais n'y substituez pas une instruction dogmatique. Rien ne sera plus efficace pour celte éducation religieuse et morale que les paroles et la vie de Jésus, mais votre dogmatique en lambeaux, qui irrite la raison et la conscience, n'y peut suffire. Les faits ont prononcé.

La métaphysique, dont les dogmes sont l'expression théologique, n'est ni la source ni la condition delà religion ; on peut l'éliminer, sans regrels, de la religion chrétienne; et la critique, qui dans son creuset sépare l'or pur de l'alliage, assure la durée et la fécondité de l'Évangile, en l'affranchissant de formules vieillies et condamnées. Le Christianisme, après celte opération, reprend son vol; il laisse a terre, comme une chrysalide impure, ces dogmes qui ont failli être son tombeau, et dépliant ses ailes, il se remet à parcourir le monde pour être la joie et le salut de l'humanité.

lleimarus, par haine de l'orthodoxie, avait pu méconnaître le caractère original du Christianisme et rabaisser Jésus à la taille d'un mbbi qui s'était distingué par son honnêteté. Lessing ne s'est pas laissé entraîner dans celle réaction, et il a revendiqué pour le Christianisme la marque de l'originalité. Ce n'est pas le prolongement du Judaïsme, une secte venant se greffer sur le vieux tronc sémitique, c'est une religion nouvelle qui éclate au sein d'Israël et franchit bientôt les étroites limites de la nationalité juive.

Si toute religion est une relation, un lien entre l'homme et Dieu, deux religions qui nous proposeront sur Dieu,

sur ses rapports avec le monde et sur l'homme des notions différentes, ne devront-elles pas être distinguées et séparées î A ce dualisme absolu que le Judaïsme établit entre Jéhovah et la création, et qui produisit, dans les derniers temps de laspéculalion juive, un développements! curieux de la doctrine des anges, êtres intermédiaires, messagers divins qui comblent l'abîme entre la terre et le ciel, la théologie chrétienne opposa le dogme du Dieu-homme. Expression malheureuse de ce sentiment profond d'unité, de celte réconciliation joyeuse qui rapproche l'homme de Dieu, mais qui caractérise la religion nouvelle et ne permet pas d'en faire un appendice de la religion antérieure. Le rapport dans lequel sont placés la créature et le Créateur est transformé; le lien donc, la religion ne sont plus les mêmes.

D'autre part, l'avenir de l'individu, dans les époques classiques du Judaïsme, ne s'ouvre pas sur l'autre monde; et sans qu'on puisse aflîrmer que la continuation et la persistance de la vie soient catégoriquement niées, il est constant que le législateur, le prophète, ne cherchent point dans le monde futur des mobiles pour attacher leurs contemporains à l'observation de la loi. Les perspectives qu'on déroule à leur ambition sont toutes empruntées à la terre et à ses biens, et l'espoir d'une vie future n'inlervient jamais dans les exhortations des saintes Écritures. « Le Christ fut le premier docteur qui onseignat l'immor- » talité, et qui méritât confiance, comme pratiquant ee » qu'il enseignait. Autre chose est en effet de présumer, de » souhaiter, de croire l'immortalité, autre chose de régler d sa conduite intérieure et extérieure en conséquence... a A lui seul était réservé de recommander la pureté inlé- » rieurc du cœur en considération d'une autre vie. »

ESSENCE DU CHRISTIANISME. H3 Faire le bien pour mériter les récompenses célestes et non par l'appât des richesses de la terre, c'est un progrès; et l'on ne peut contester que cette morale soit supérieure ii la morale juive, mais ce ne peut être le dernier mot de l'éducation de l'humanité; on conçoit au-dessus de cette moralité déterminée par les biens célestes, une vertu toute désintéressée, qui respecte la loi par amour de la loi, et qui n'emprunte qu'au bien tous ses mobiles. Ce sera la troisième période de l'histoire humaine, dit Lcssing; et peut-être dans le désir de légitimer son invocation à ce troisième âge du monde, oii régnera l'Évangile étemel, a-t-il été conduit à concentrer l'originalité du Christianisme dans sa tentative de substituer, en morale, des récompenses célestes à des bénédictions temporelles.

Le Christianisme des judaco-ch ré tiens insiste sur ce genre d'argument et transporte dans le ciel les jouissances les plus grossières de ce monde; il nourrit un esprit mercenaire qui est trop naturel à l'homme; mais peut-il être proposé comme l'expression vraie, authentique de la religion de Jésus? N'est-il pas la trahison de l'enseignement et de la vie du mattreï Malgré le caractère judaïsanl de nos premiers Evangiles, n'y rencontrons-nous pas cette parole, que le rigorisme d'un Kant n'eût pas désavouée : « Pour vous, quand voua rmrei fait tout ce que vous » devez, dites que vous êtes des serviteurs inutiles?» L'idée de la grâce qui occupe, dans la prédication de saint Paul, une si large place, qui forme le nerf de son argumentation, ne peut se concilier avec une théorie qui appuie* rait tout l'héroïsme chrétien sur une cupidité d'un ordre supérieur. L'activité chrétienne procède d'une source plus pure; elle est le fruit béni de cette transformation qui s'est accomplie dans la conscience humaine, de ce senti-

ment joyeux que nous a mis au cœur Celui qui nous a appris à dire : « Noire Père qui es aux deux. » Nous faisons la volonté de notre Père parce qu'<7 nous a aimés le premier. Les miracles de l'énergie chrétienne sont l'expression d'une reconnaissance confiante: ils débordent d'une âme pleine d'amour, ils ne mendient pas servilement des récompenses futures. Regardez la physionomie de ceux qui veulent acheter le ciel, elle vous repousse comme une caricature du chrétien, et vous vous détournez avec dégoût, disant : Ce n'est pas là le portrait de Jésus.

Le spectacle de toutes les pratiques superstitieuses et chimériques, auxquelles se livraient ceux que travaillait la curiosité impatiente du monde futur, la réapparition d'une sorte d'astrologie, qui caressait les rêves de l'imagination, avaient provoqué chez Lessing une vive opposition à toutes ces tentatives de prendre possession par avance de l'éternité et d'en faire la description. Convaincu que l'intelligence de l'homme ne porte pas au delà des limites de ce monde, et que Pélernitése dérobe aux prises de notre raison, enveloppée dans la catégorie du temps, il repoussait toutes ces spéculations, dont le résultat positif était de dégoûter de l'action virile et de substituer des rêveries sentimentales à la lutte vaillante et efficace contre l'erreur et le mal. «On doit détourner l'homme » du désir de connaître son sort dans la vie future tout » autant qu'on le détourne de chercher quel sera son sort a dans cette vie... Pourquoi ne pas attendre la vie future » aussi tranquillement que le jour de demain? n Ce n'est pas là une application indigne duconscil de Jésus : h N'ayez o point de soucis du lendemain. » Et il n'est pas inutile de rappeler aux chréLiens que la marque la plus certaine deleur piété est, à tout prendre, cet acte sublime de con-

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