‹ Le christianisme moderneChapitre 3 sur 24 · L.ri i : Lv · texte numérisé non relu

L.ri i : Lv

ŒUVRES THÉOLOGIQUFS DE LESSINIï. « n'a pas hésilé à le proclamer, el il ajoute expressément « qu'un pareil personnage — celui de Nathan — n'est possible que dans un milieu chrétien ». Peut-être, en prenant le juif pour son héros, l'auteur a-t-il voulu l'aire saillir sa thèse par le contraste. La tolérance du juif est inattendue, comme la fleur sur des ruines ; le milieu dans lequel il s'est développé 'n'est pas favorable à l'éclosïon de cet amour. Le peuple de Dieu, on ne peut le contester, est le* plus étroit, le plus fanatique, le moins humain, et la tolérance de Nathan, ce respect si délicat des consciences, n'est pas un héritage de sa nation. C'est une conquête de son esprit.

Du reste, le scandale qu'a eauBé la distribution des caractères dans cette pièce disparait si l'on accepte l'interprétation nouvelle que M. Kuno Fischer a proposée dans un charmant opuscule. Le célèbre historien de la philosophie estime que Lessing n'a jamais eu l'intention de mettre sur la scène une comparaison des trois religions, et encore moins est-il coupable du projet absurde de décerner la couronne à l'islamisme. En effet, les personnages ne sont pas l'incarnation fidèle de la religion dont ils portent le nom ou la livrée. Al-Hafi, avec ses sympathies pour les Perses, avec son désir de visiter les docteurs du Gange, n'est pas un type bien pur de l'Islam. Nathan, d'autre part, n'est pas un juif fort orthodoxe, et je doute que la synagogue l'eût jamais avoué, si elle ne l'avait pas excommunié. Nathan est resté juif, mais il n'est pas le type du juif. Comme chez Shylock le juif a tué l'homme, ici l'homme a tué le juif.

On n'a pas été mieux inspiré quand on a soutenu que Nathan était l'expression idéale du déisme, et que la pièce entière était une; nouvelle édition , appropriée

à la scène, de l'ouvrage de Reimarus. L'observateur impartial ne manquera pas de reconnaître qu'il n'a pas sous les yeux un tournoi théologique, un assaut de dogmatiques opposés. L'auteur nous élève au-dessus de ces misérables disputes, et il met dans la bouche de Recha ces paroles qui coupent court à toute récrimination théologique et nous livrent le secret de sa pensée : a la confiance en Dieu, la soumission à sa volonté, ne dépendent pas de notre manière de concevoir Dieu ». Non, le noble amant de la vérité n'a pas mis son génie au service de la thèse vulgaire de la religion de l'honnête homme. Résumer ce chef-d'œuvre dans ces paroles : « Que tu sois juif, turc, païen ou chrétien, peu importe, si tu es honnête homme » , c'est le calomnier en lui prêtant une thèse sceptique contre laquelle tout son caractère proteste.

Quand on ne perd pas de vue le milieu dans lequel est né Nathan, et qu'on se rappelle les propos de Lessing que nous avons cités, on ne peut hésiter longtemps sur l'intention de cet ouvrage.

Un esprit pratique ne pouvait songer à détacher ses contemporains du christianisme pour les convertir à la religion de Mahomet; mais il était permis à une conscience sincère de s'indigner des lâchetés et des turpitudes qui s'étalaient à l'ombre de la théologie orthodoxe et de rappeler, par une peinture saisissante, quel est le vrai caractère de la religion. Lessing n'a pas prétendu établir une hiérarchie enlre les trois religions qui sont représentées dans son drame ; mais il a cherché à montrer les différents degrés par lesquels l'homme s'élève de l'égoîsme au vrai but de la religion, à ce complet renoncement, à ce dépouillement de soi-même qui constitue l'amour, C'est une étude de psychologie qu'il nous pro-

ŒUVRES THÉO LOGIQUES DE LESS1NG. 13 pose ; sous des noms et des personnages divers, il nous dénonce cet égoïsme qui est au fond de tous les caraclères et qui s'allie, pour les appauvrir et les souiller, a toutes les vertus de l'homme.

Pour le succès de ce dessein, j'allais dire de cette prédication, tant je rencontre ici la préoccupation pratique du prédicateur, il fallait montrer l'égoïsme dans la société, dans l'Église à laquelle appartiennent les spectateurs, et dévoiler ainsi, par des traits empruntés à la réalité, combien l'égoïsme s'attache à la religion pour la flétrir et l'étouffer. C'est dans la religion triomphante, chez celle qui est le plus fortement organisée, qui est devenue une puissance extérieure, qui distribue à ses adhérents, à ses serviteurs, la fortune et le pouvoir, c'est chez elle que nous rencontrerons l'égoïsme le plus impudent, comme dans la secte la plus honnie, la plus écrasée, nous verrons fleurir ces vertus des petits, des pauvres, la bonté, l'humilité, la résignation, la douceur. On comprend dès lors pourquoi le patriarche est le type de la religion basse et égoïste, et le juif, persécuté, outragé pendant des siècles, le représentant de la religion pure, idéale : les caractères commandaient ces situations. Ces situations sont imposées par l'histoire , elles ne trahissent pas les sentiments cachés du poète. Lessing n'eût pas été moins sévère pour le juif rabbinique ou le musulman rigide, et de sa verve impitoyable il leur eût tissé cette tunique de Nessus du ridicule, que le patriarche traîne après lui, s'il avait cru utile de mettre en lumière les misères de ces deux religions. Mais il se propose ici d'agir sur les chrétiens, de leur inspirer une humilité salutaire, et il a pris sur le fait les trahisons de l'idée chrétienne, pour convaincre son peuple que la doctrine, la lettre tue, et que l'esprit moral seul

vivifie. Vojlà quelles étaient ses visées, mais jamais il n'a songé à rabaisser le christianisme, jamais il n'a insinué que toutesles religions se valaient et que ia religion chilienne pouvait, moins qu'une autre, développer les énergies morales qui font l'homme. Il veut ramener l'attentionabsorbée par les disputes scolastiques sur la parole do Jésus : « Vous les connaîtrez à leurs fruits», et montrer quel est le vrai critère de la bonne religion. Quant à savoir quelle est la religion qui produira les meilleurs fruits, ou bien quelle est la religion que professeront les hommes les plus moraux, c'est un problème qu'il ne soulève pas, et Ton conviendra que ce n'était pas sur la scène qu'on pouvait traiter un pareil sujet.

L'auteur du Laocoon, qui recommandait aux poiites de faire agir leurs créations et de les caractériser par leur action, qui plaçait au premier rang la poésie dramatique, parce qu'elle nous fait saisir le monde intérieur dans l'action, n'a pas dû ignorer les critiques qu'on était en droit d'adresser à sa pièce au point de vue esthétique. « Si l'on » vient me dire qu'une pièce à tendance si accusée ne peut » réunir tous les caractères de la beauté achevée, je » garderai le silence, mais je ne serai pas confus. J'ai conu science d'un but qu'on peut ne pas atteindre sans en » rougir. » S'il eûtété moins jaloux d'enseigner son peuple, il eût donné libre carrière à son imagination, et plus désintéressé, il n'eût pas inventé des situations pour placer ses discours, ses dissertations sur les miracles et les anges, il eût laissé la logique des passions et des caractères créer les incidents et les complications et amener le dénoûment. Ainsi le patriarche qu'il nous a dépeint comme un homme d'action, que les délicatesses de conscience ne gênent guère, eut été plus fidèle à sa nature

ŒUVRES THÉOLOGIQUES DE LESSING. 16 s'il eût tenté quelque coup d'audace, qui pouvait réveiller la généreuse ardeur du templier, et préparer un dénouaient plus naturel.

Le dénouaient que Lessing a imaginé ne peut se défendre qu'au point de vue du symbolisme; ce qui revient à avouer que l'idée ici est tout et que l'action lui est sacrifiée. Dans les trois personnages qui finissent par découvrir qu'ils sont unis par les liens du sang, Lessing a voulu représenter les trois religions, qui, malgré leurs discordes, sont toutes trois sorties du vieux tronc sémitique, et prophétiser la réunion future de tous les membres épars de la famille humaine, sur les sommets sereins de la vie morale. Ces pensées nous charment, nous enthousiasment; mais nous ne pouvons nous refuser à reconnaître que les diverses péripéties de la pièce sont des épisodes rattachés par un fil bien léger et qui n'est, au fond, que l'intenlion du poêle : elles ne s'engendrent pas l'une 1'aulre; ce n'est pas la nécessité inexorable qui relie ces anneaux entre eux, facilement ils pourraient se rompre et se disperser. Le drame entier repose sur laressemblance du templier avec son père : changez un trait à cette physionomie, Saladin ne pourra plus êlre ému par le souvenir de son frère, il laissera tuer le templier, Recha sera laproie des flammes et la pièce sera brusquement arrêtée.

De même si Nathan, je ne sais pas par quelle divination, n'eût pas reconnu le templier, le frère allait bravement épouser sa sœur. On ne peut, en vérité, imaginer des motifs dramatiques plus superficiels et plus secondaires. C'est sans doute dans le sentiment de ces imperfections que Lessing refusait pour sa pièce le titre de drame et l'appelait et» dramatiches Gedicht (un poème dramatique) ; peut-être l'expression exacte serait-elle un drame didactique?

Quant nu côté polémique de la pièce, Lessing l'a exprimé très-nettement dans cette lettre à son frère, où il prend son parti de ne voir jamais représenter son œuvre. « Il me suffit que parmi mille lecteurs, il y en ait un qui » apprenne à douter de l'évidence et de l'universalité de » sa religion. »

Pour mettre fin à l'ère des persécutions et des anathèmes, il veut persuader aux hommes que leur religion n'est pas évidente et qu'elle ne convient pas également à tous les niveaux de culture; sans cela ils n'hésitent pas, dans votre intérêt, à vous imposer leur foi et à vous punir comme un méchant, si vous avez la sincérité de leur résister. Celte pensée, que Lessing a développée dans Nathan, est le corollaire de la grande thèse à laquelle il a consacré son livre sur l'Éducation du genre humain : ïa révélation n'est jamais Qnie, close, elle se déroule et se continue selon les temps et les aptitudes de l'humanité.

Un an après Nathan le Sage (1730), Lessing publiait l'Éducation du genre humain, dont la paternité lui a été quelquefois contestée, parce que, a cause de la rigueur des temps, il n'avait pas revendiqué le titre d'auteur et qu'il s'était contenté du râle plus modeste et moins périlleux d'éditeur. II écrivait à Reimarus fils : « C'est l'œuvre n d'un bon ami qui fait toutes sortes d'hypothèses et de » systèmes pour se donner le plaisir de les détruire, d Cet ouvrage, qui ne contient que quelques pages, est plein de pensées hardies, nouvelles; et l'on peut dire avec le docteur Schwarz, qu'il renferme en germe toute une philosophie des religions. Signalé à l'attention de la France par quelques lignes de madame de Staël, il était resté ignoré du grand public jusqu'au jour où les saint-simo~ mens le tirèrent de l'obscurité et en donnèrent une tra-

OEUVRES THÉOI.OGIQUES DE LESSISG. 17 duclion (1832). L'école saint-simonienne, malgré sa malveillance obstinée pour le corps de l'Église protestante et pour le principe lutéiaire de l'individualité, a eu le mérite de remuer beaucoup d'idées et de remettre en honneur ce principe du progrès dont les peuples sont disposés parfois à secouer les mâles obligations, pour s'endormir dans la conservation des trésors accumulés. Cette troisième ère religieuse, que Lessing invoque avec enthousiasme, semblait favoriser la thèse du maître, le Nouveau christianisme, et justifier le reproche que Saint-Simon adressait au protestantisme d'avoir considéré le mouvement du xvi* siècle comme la réforme définitive du christianisme.

La première pensée de ce livre lui fut sans doute suggérée par le IV' Fragment de Reimarus. Dans ce fragment, l'implacable rationaliste cherche à établir que la religion de l'Ancien Testament n'est pas une religion révélée, parce qu'elle est muette sur le chapitre de la vie future, de l'immortalité de l'âme. Pour la pensée imprégnée de déisme, il est difficile d'admettre que Dieu sorte de son repos, rompe le cours ordinaire des choses, sans donner toute la vérité aux hommes, qui en ont besoin. Mais ce Dieu, séparé du monde, et qui n'intervient que par secousses ou qui se borne à mettre le monde en branle par l'acte de la création, n'était pas le Dieu de Lessing, et retournant contre le fragmentiste son argument, il s'ingénia à prouver que la présence du dogme de l'immortalité, au berceau delà religion hébraïque, ne permettrait pas de croire qu'elle fût le fruit d'une révélation divine. En un mot il transformait l'idée de révélation, et à la notion vulgaire d'un acte isolé, soudain de la divinité, il substituait l'activité constante qui développe et mûrit les germes déposés et éveillés par elle dans le sein de l'humanité

la révélation n'était pas autre chose pour lui qui: l'éducation progressive du genre humain.

Le Monde maçonnique, qui a publié dans ses volumes la traduction de Nathan le Sage, devrait accorder le mCrne honneur aux Entretiens sur la franc-maçonnerie, que Leasing avait dédiés au duc Ferdinand de lîrunswick, grandmaître des loges allemandes. Ce serait un moyen de favoriser les aspirations des maçons qui essayent de débarrasser leur société de toutes ces friperies du moyen âge, qui ta déparent et l'exposent au ridicule. Si la francmaçonnerie doit survivre à ce morcellement, à cette dispersion qui caractérise notre état social, si elle est appelée a devenir «n centre et à donner à notre époque celte cohésion, ce ciment qui lui manquent, qu'elle lève les yeux vers ces hauteurs idéales où Lessing la convie, et qu'elle se hâte de constituer pour tous les esprits indépendants cette patrie spirituelle que nos contemporains cherchent en vain au-dessus des distinctions de nationalités. «Je crois être un franc-maçon », écrit Lessing, «non » pas tant parce que j'ai été reçu officiellement, par les » vieux maçons, membre d'une logo, mais parce que je » vois et je sais ce que c'est que la fraoc-maçonnerie, » quel est son but, où et quand elle a existé, comment et » par quoi elle est favorisée ou empêchée. » Ces entretiens sur la franc-maçonnerie nous initient à la pensée de Lessing sur les questions politiques cl sociales : on pourrait les appeler la politique de Lessing.

On a conservé un mot piquant de Lessing, qui laisse supposer qu'il avait eu quelque déception après son entrée dans la société. Comme on lui demandait s'il n'était pas forcé de convenir qu'il n'y avait rien, dans la francmaçonnerie, de contraire à la religion et a l'État : «Plût

LES MAITRES DE LESSING. t9 s an ciel » , s'écria-t-il, « que j'eusse trouvé quelque chose « de semblable ! J'eusse alors trouvé quelque chose. » Le grand idéaliste n'avait pu se plaire à tous ces jeux, à toutes ces épreuves qui distinguent la réception d'un frère, et s'élevant au-dessus de toutes ces plaisanteries d'un goût douteux, il a tracé d'une main magistrale le tableau idéal de la franc -maçonnerie et des bienfaits qu'elle pouvait répandre dans les sociétés humaines. Les maçons, tels qu'il les avait rencontrés dans la loge où il avait été reçu, ne lui paraissaient pas plus iUlôlcs à l'idée de leur ordre, que les chrétiens de son Eglise à leur vocation, et il écrivait cette parole, qui pourrai t servir d'aiguillon à la franc-maçonnerie de ce temps: « La ioge ressemble il la b vraie franc-maçonnerie, comme l'orthodoxie à la foi. »

Ajoutez à ces différenls ouvrages, que nous venons de caractériser, quelques feuilles épurées traitant des sujets divers et vous aurez toutes les sources où nous puiserons pour saisir la pensée de Lessing sur les grands problèmes de l'esprit humain.

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