‹ Le christianisme moderneChapitre 5 sur 24 · LBS MAITRES DE LESS1MG · texte numérisé non relu

LBS MAITRES DE LESS1MG

L'érudition immense de Baylc lui avait acquis un grand crédit auprès des savants allemands. Le théologien Semler le cite souvent et recommande ses ouvrages comme un arsenal commode, où l'on rencontre toutes sortes d'informations et de renseignements précieux. La lecture du Dictionnaire ki$torique et critique éveilla le génie critique chez Lessing et décida la direction de ses travaux. Le commerce avec ce libre esprit, qui excelle à démolir le dogmatisme outrecuidant, plaisait à notre jeune écrivain; il aimait à suivre ses manœuvres savantes qui déroutent l'adversaire et l'écrasent sous les conséquences de son propre principe.

Ennemi des fausses conciliations et des compromis, il applaudissait à la dialectique implacable du sceptique, qui, sous le nom de triomphe de la foi, établissait l'incompatibilité radicale de la doctrine orthodoxe, de la révélation et de la raison, et ruinait d'avance tout essai de théologie spéculative. Il ne fut pas dupe des humilités que Bayle affectait au nom de la raison, il n'y vit qu'un procédé de polémique, et rapporta de ces études une conûance plus virile en la raison.

Mais les deux maîtres dont il relève, dans la fréquentation desquels il s'est formé, ce sont Spinosa et Leibnitz.

Pendant.son séjour à Breslau, au milieu de la dissipation de la vie de garnison (il était secrétaire d'un général) il s'adonna à l'élude des Pères, et, sur le conseil de son ami Mendclssohn, il lut Spinosa. On serait curieux de connaître ses premières émotions, à la lecture de ce terrible penseur. Les uns veulent qu'il en ait été saisi, subjugué dès la première heure, et ils rapportent à cette forte discipline Inconscience qu'il a gagnée ad'entrer dans l'époque sérieuse de sa vie et d'être devenu un homme» ; d'autres

soutiennent que celte première rencontre éveilla dans son esprit plus de répulsion que de sympathie, et ils croient en trouver lapreuve dans les reproches qu'il adresse à Mendelssohn et dans le nom de petit sophiste qu'il semble lui infliger pour le punir de son admiration pour Spiuosa. Quoi qu'il en soit, un esprit sincère, qui cherchait à voir d e ses propres yeux quid liquidant sit in causa christ ianorum, ne pouvait lire impunément le Traité thêologico-poHtique.

Spinosa est le premier qui ait pratiqué sur les livres sacrés ces essais de paléontologie littéraire qui ont amené des révélations inattendues et décisives. Affranchi du prestige de la tradition, il avait sollicité, par une observation patiente et minutieuse, le témoignage des livres euxmêmes, et ii n'avait pas tardé à relever une foule d'indices, qui trahissaient une origine et une composition bien plus récentes que ne l'enseignait l'Église ou la Synagogue. C'est lui qui, le premier, a révélé les impossibilités radicales qui s'opposent à l'authenticité duPentateuque et forcent à chercher un autre rédacteur que Moïse. Dans un siècle qui considérait la Bible comme tombée du ciel (cpistola e cœlo missa) il sut poser les principes d'une saine exégèse et replacer les livres au milieu des circonstances historiques qui avaient présidé à leur formation. Sans doute il n'appliqua pas sa méthode avec une rigueur inattaquable, il ne lit pas toujours preuve d'un grand tact historique, défaut qu'il partage avec son siècle, mais il eut l'honneur de frayer une voie nouvelle aux études bibliques et de les affranchir de ce joug écrasant d'un canon divin et infaillible. 11 dévoila l'illusion de cette prétention et rappela que la collection des livres avait été formée par les soins d'individus ou d'assemblées qu'on ne connaissait pas, et qui .n'avaient point été protégés ou dirigés par une inspiration spéciale.

LES MAITRES DE LESSING. 25 Sur le caractère de la langue et de la race sémitiques, il ouvrit des horizons nouveaux. C'est de lui qu'est cette remarque capitale, aujourd'hui admise comme un axiome : nies Juifs ne font jamais mention des causes moyennes » ou particulières. Par religion, par piété, ils recourent » toujours à Dieu. Le gain qu'ils font dans leur commerce » est un présent de Dieu; s'ils éprouvent un désir, c'est » Dieu qui y dispose leur cœur; s'ils conçoivent une idée, » c'est Dieu qui leur a parlé. » « C'est une coutume anli- » que non-seulement des Juifs, mais aussi des païens, de » rapporter à Dieu tout ce qui donne à un objet un carac- » tère d'excellence et de supériorité. Ainsi puisque ce h sont les ouvrages extraordinaires de la nature qu'on o appelle ouvrages de Dieu et que les astres d'une hauteur » prodigieuse sont nommés astres de Dieu, il ne faut point » s'étonner que dans la Genèse les hommes d'une grande » force, d'une grande stature soient appelés fils de Dieu, :> quoique impies du reste, ravisseurs et libertins. »

L'ancienne apologétique était démantelée par les coups qu'il lui portait dans ses réflexions sur les miracles. « Ceux qui prétendent établir l'existence de Dieu et la » religion sur les miracles prouvent une chose obscure » par une chose plus obscure encore et qu'ils ignorent au » suprême degré, de façon qu'ils inventent une espèce i) d'argumentation jusqu'à présent inconnue, qui consiste » à réduire son contradicteur non pas à l'impossible, » comme on dit, mais à l'ignorance. » Il propose une explication psychologique du prestige dont le miracle est entouré auprès de la foule. « Le vulgaire est persuadé » que la puissance et la providence divines n'éclatent » jamais si visiblement que lorsqu'il arrive dans la nalure » quelque chose d'extraordinaire et qui choque les idées

h reçues, surtout si l'événement tourne au profit et à » l'avantage des hommes. Aussi rien ne prouve plus clai- )) rement aux yeux du peuple l'existence de Dieu que l'in- )i lerruption soudaine de la nature. Tant que la nature » suit son cours ordinaire, on s'imagine que Dieu ne fait » rien; et réciproquement, pendant que Dieu agit, la » puissance de la nature semble suspendue et ses forces » oisives, de façon qu'on établit ainsi deux puissances dis- » tinctes l'une de l'autre, celle de Dieu et celle de la » nature. » Les lois de l'Univers étant les décrets et les volontés éternelles de Dieu,. le miracle qui les suspend ne peut nous éclairer sur l'essence de Dieu, tr Si l'on » appelle miracle un bouleversement de l'ordre de la » nature ou une interruption de son cours, ou un fait qui i) contrarie ses lois, il faut dire alors, non plus seulement » qu'un miracle ne pouvait donner aucune connaissance u de Dieu, mais qu'il irait jusqu'à détruire celle que nous » avons naturel lement, et à nous faire douter de Dieu et » de toutes choses. »

Mais ce hardi novateur n'a pas encore secoué l'idée de l'autorité en matière de foi. H n'ose pas en appeler ouvertement de la Bible à la vérité, et après avoir démoli la notion commune du miracle, il éprouve quelque embarras à confesser que c'est le point de vue des écrivains sacrés. Celte contradiction lui est fâcheuse et il essaye de la voiler. Par une série de petites manœuvres, qui l'exposent aux représailles des défenseurs de l'orthodoxie, il s'efforce d'établir qu'une foule de récils bibliques ne paraissent miraculeux que par l'omission d'une circonstance importante. Par ce côté, Spinosa est le père de l'exégèse ralionalisle. Étranger à l'idée du mythe, il n'admet d'aulrc dégénérescence dans le récit que celle de la fraude ou de

LES MAITRES DE LESSING. 27 l'inexpérience des écrivains; et il prouve, une fois de plus, qu'un respect obstiné de la lettre conduit à des interprétations qui tourmentent le texte et ne sauvegardent pas la pensée, l'intention de l'écrivain, comme une exégèse plus désintéressée, qui n'a pas asservi d'avance la conscience à ses résultats.

Il est curieux d'observer avec quelle lenteur et à travers quels détours l'esprit humain rentre en possession de son autonomie. Même lorsqu'il a vu la vérité et qu'il l'a embrassée, il n'affirme pas fièrement sou indépendance, il cherche à se prévaloir de l'autorité établie et à couvrir de son manteau le fruit de ses découvertes.

Ainsi Spinosa qui vient d'arriver à cette conviction, que les théologiens de son temps mêlent trop les disputes de l'école à la religion et qu'il faut distinguer la foi de la métaphysique, ne se résigne pas à laisser cette grande vérité s'imposer par sa propre évidence, il s'efforce de lui concilier la sanction de l'Écriture et il s'évertue à établir que la Bible n'enseigne rien en dehors de la piété proprement dite.

C'est ici, où Spinosa a vraiment été un réformateur et a répandu des torrents de lumière sur un sujet que les gens d'église avaient couvert d'épaisses ténèbres. Chose étrange ! c'est cet impie, ce chef des athées, qui a marqué le vrai caractère de la religion et dégagé le principe chrétien de tous les décombres sous lesquels il était enseveli. Preuve indirecte et bien frappante que le christianisme n'est pas une série de propositions dogmatiques et qu'on ne doit pas l'aborder avec l'intelligence pure. Spinosa renverse le substratum métaphysique sur lequel repose l'édifice chrétien, mais c'est une volonté pure, il a mené la vie d'un saint et il saisira mieux l'essence du

christianisme qu'un philosophe spirilualisle ou qu'un ihéologien orthodoxe ; on va en juger :

« Plus d'une fois, dit-il dans la préface du Traité théolo- » gico-politique, je me suis étonné de voir des hommes » qui se vantent de professer la religion chrétienne , » c'est-à-dire la charilé, la joie, la paix, la continence, la » confiance, se combattre les uns les autres avec telle » violence et se poursuivre d'une haine si farouche que » c'est hien plutôt par ces traits qu'on dislingue leurreli- » gion que par les caractères que je disais tout à l'heure. » Car les choses en sont venues au point que personne ne » peut guère plus distinguer un chrétien d'un turc, d'un h juif, d'un païen, que par la forme extérieure et le vêtem ment, ou bien en sachant quelle église il fréquente, ou » enfin qu'il est attaché à tel ou tel sentiment, el jure sur » la parole de tel ou tel maître.... le Verbe de Dieu n'a h pas révélé un certain nombre de livres, mais seulement » cette idée si simple où se résolvent toutes les inspira- » lions divines des prophètes, qu'il faut obéir à Dieu h d'un cœur pur, c'est-à-dire en pratiquant la justice et la » charité... La révélation divine n'a d'autre objet que » l'obéissance, elle est, par conséquent, distincte de la a connaissance naturelle tant par son objet que par ses » bases et ses moyens, ainsi donc elles n'ont rien de » commun et chacune d'elles peut reconnaître les droits » de l'autre, sans qu'il y ait ni maîtresse ni servante. »

Et dans sa correspondance (t) : « Oui, je le ré pèle avec » Jean, c'est la justice et la charité qui sont le signe le » plus certain, le signe unique de la vraie foi catholique, » la justice et la charité voilà les véritables fruits duSaint-

(1) Lettre 38, à M. A. Burgb.

LES MAITRES DE LES 51 KG, 29 Esprit. Partout où elles se rencontrent, là est le Christ; et le Christ ne peut pas être là où. elles ne sont plus, car l'esprit du Christ peut seul nous donner l'amour de la justice et de la charité... Pour ce qui est des Turcs et des autres peuples étrangers au christianisme, je suis convaincu que s'ils adorent Dieu par la pratique de la justice et l'amour du prochain, l'esprit du Christ est en eux et leur salut est assuré, quelque croyance qu'ils professent, d'ailleurs, sur Mahomet et ses oracles, s Sur 'amour du Christ : <i Le Christ n'est point venu (1) instituer des lois à titre de législateur, mais donner un enseignement moral à titre de docteur, et ce qu'il voulait réformer ce n'était point les actions extérieures, mais le fond des coeurs... 11 n'est pas absolument nécessaire (2), pour le salut, de connaître le Christ selon la chair; mais il en est tout autrement si l'on parle de ce Fils de Dieu, c'est-à-dire de cette éternelle sagesse de Dieu qui s'est manifestée en toutes choses et principalement dans l'âme humaine et plus encore que partout ailleurs dans Jésus-Christ.,. Ceuxlàsonlréellement(3] desantéchrïsts qui poursuivent les honnêtes gens, amis de la justice, parce qu'ils sont en dissentiment avec eux et ne défendent pas les mômes dogmes. Car nous ne connaissons les fidèles qu'à cette marque, qu'ils aiment la justice et la charité, et celui qui persécute les fidèles est un antéchrist. Il s'ensuit que la foi ne requiert pas tant la vérité dans les doctrines que la piété, c'est-à-dire ce qui porte l'esprit à l'obéissance... Il ne faut comprendre dans la foi catholique que les points strictement néces-

(1) Traité thèologko^polilique, édition Snisset, ch. Vif, p. 134.

(2) Lettre à Oldenburg, t. IH, p. 367.

(3) Traité théologico-politiqu?, p. 233.

» saires pour produire l'obéissance à Dieu, ceux, par co»- » séquent , dont l'ignorance conduit nécessairement à » l'esprit de rébellion; pour les autres, chacun se connais- » sant soi-même mieux que personne, en pensera ce qu'il » lui semblera convenable, selon qu'il les jugera plus ou » moins propres à le fortifier dans l'amour delà justice... » Maintenant je ne crains plus d'énumérer les dogmes de » la foi universelle ou les dogmes fondamentaux de l'Écri- « ture, lesquels doivent tous tendre à cet unique point, d savoir: qu'il existe un Être suprême qui aime la justice » et la charité, & qui tout le monde doit obéir pour être » sauvé, et qu'il faut adorer par la pratique de la justice » et la charité envers le prochain, n

Ces fortes pensées déposèrent leur ferment dans l'Ame de Lessing, et lui servirent de boussole à travers tous les incidents de sa polémique contre l'orthodoxie. On ne peut le contester, sa conception du christianisme procède de Spinosa : c'est le Traité théologico-politique qui a fixé ses sentiments sur ce sujet. En conclurons-nous que Lessing est un spinosi.ste de la stricte observance? C'est un travers de l'esprit français, plus jaloux de généraliser que de suivre une analyse patiente, de se hâter d'imposer aux hommes ef aux choses une étiquette, de les ranger dans une classification, et de se persuader qu'il les connaît parce qu'il a su découvrir quelques ressemblances avec des objets déterminés. Les ressemblances ne sont utiles à constater, elles ne favorisent le travail de la science et ce mouvement de systématisation que nous impose le besoin d'unilé, que lorsqu'elles succèdent à une observation exacte de toutes les différences qui séparent; et caractérisent les objets. L'ignorant proclame des ressem blances là où le savant découvre des différences essen-

LES MAITRES DE LESSINfi. 31 tielles. Contemplés de loin, en gros, tous les objets se ressemblent et se confondent; iîs ne révèlent leurs différences et ne livrent leurs secrets qu'aux esprits délicats, qu'à ceux qui savent s'approcher d'eux, les considérer de près et se laisser instruire par eux au lieu de les plonger dans le chaos de quelque dénomination Lien vague. Pour un inquisiteur qui cherche une affirmation maçonnante pour justifier ses anathèmes, Lessing offrira plus d'une parole qui permettra de le marquer au front du nom réprobateur de spinosiste. Mais celui qui veut simplement connaître ia pensée de Lessing sur les problèmes philosophiques est averti déjà de retenir son jugement en surséance par le nombre de jugements contradictoires qu'on a avancés sur celte question. Pour les uns c'est un disciple rieLcibnilz, pour d'autres, un idéaliste et un prédécesseur de Fichte; pour ceux-ci, un partisan de l'idéalisme absolu et un avant-coureur de Hegel, pour ceux-là, un panthéiste cl un disciple de Leibnitz tout ensemble, pour le docteur Schwarz un théiste spéculatif.

Les amis et les ennemis qui le déclarent disciple de Spinosa s'appuient sur une conversation que son interlocuteur, Jacobi, a publiée après sa mort. L'entretien s'ouvre par un échange d'observations sur le Prométliée de Gœthe.

« Lessoso, — Les idées orthodoxes sur Dieu n'ont plus ji de valeur à mes yeux, je ne puis m'en arranger. Ev xai » -KM, je ne connais que ça.

» Jacobi. — Vous vous entendriez bien avec Spinosa, » Lessing. — Si je dois m'enrôler sous la hannière de » quelqu'un, je ne veux poinl d'autre chef. « Et il ajoute : " En connaissez-vous un meilleur? a Le lendemain ils reprennent la conversation. Lessing déclare qu'il vient s'expliquer sur son En mxi *», qui

a effrayé Jacobi, et après avoir demandé à son interlocuteur : « S'il connaît bien Spinosa », il déclare a qu'il n'y » a pas d'autre philosophie que celle de Spinosa». Puis à l'exclamation de Jacobi gue son credo ne se trouve pas dans Spinosa, Lessing réplique: » J'espère bien qu'il n'est » contenu dans aucun livre, n

Nous ne pouvons nous empôcher de subodorer, dans cette conversation, je ne sais quoi d'ironique, de narquois, qui ne permet pas d'en accepter tous les termes comme l'expression définitive de la pensée de Lessing. Il me semble retrouver là ces allures du dialecticien, qui veut plutôt acculer son partenaire qu'exposer sa propre pensée. Et quand on entend Mendelssobn nous raconter : « qu'il aimait a jeter dans la conversation les idées les plus opposées pour voir quel produit elles enfantaient » , on est bien justifié à se demander s'il a pris ici la position d'un docteur ou d'un lutteur, s-'il a parlé iJoypaTiïaç ou yupcwTixwî, pour employer ses propres expressions. Plus qu'avec tout autre, Lessing devait être tenté, en causant avec Jacobi, de céder à cette pente de son esprit, car l'honnête philosophe flairait le spinosisme partout, et il était possédé d'une manie d'exorcisme qui ne pouvait trouver çr&ce devant Lessing. Aussi, quand nous entendons Lessing soutenir la thèse favorite de Jacobi, que la philosophie de Spinosa est la vraie philosophie, et que le système deLeibnitz est, au fond, le système de Spinosa, nous sommes fort disposé à soupçonner que dans cet entrelien Lessing n'a pas livré le secret de sa pensée, maïs qu'il a voulu mettre sur la sellette le grand questionneur et l'embarrasser; car dans sa correspondance avec Mendelssobn, il avait démontré que si le mot d'harmonie préétablie se rencontre chez Spinosa et a pu influer sur la

LES MAITRES DE LESSItîO, 33 pensée de Leibnitz, il a reçu de ce dernier philosophe une signification et une portée bien autres. Au fond, Lessing n'est pas disposé à sacrifier l'originalité et l'indépendance de sa pensée, il ne veut pas s'enrôler sous la bannière d'un chef d'école; mais si on le presse, si on le serre dans un dilemme, si on lui pose l'alternative ceci ou cela, si l'on veut l'intimider, le rejeter dans les bras de l'Église par un coup de désespoir, il n'hésitera pas, d'autant moins que le nom de Spinosa est plus décrié, et qu'on en parle comme «d'un chien mort ». D'ailleurs, il a plus d'un point commun avec ce maudit, et à quelle autre école peut-on se rallacher, puisque, de l'aveu de Jacobi, c'est la seule philosophie? N'y aurait-il pas là une leçon cachée pour le véhément Jacobi, une incitation à modérer son zèle inquiet et à ne pas faire cause commune avec les énergumènes de l'Église ?

Si les écoles de philosophie se distinguent bien plus par la méthode que par leurs résultats, on ne peut ranger Spinosa et Lessing dans la même catégorie. Tandis que le premier, fldèleà l'abstraction et à la sécheresse du monothéisme sémitique, fait tout disparaître devant la substance une etprocède par voie de déduction géométrique, descendant des sommets désolés de l'abstraction jusqu'à la réalité, qu'il essaye d'embrasser, mais qui reste glacée et inerte sous le souffle de sa métaphysique, tandis qu'il prétend considérer lesaclions humaines comme des surfaces et des lignes, ce qui donne à sa morale je ne sais quoi de rigide, de figé, contraire à la spontanéité de la vie; Lessing s'élève aux sublimités de la pensée, en partant des faits concrets; il remarque, à propos de Justin martyr, que l'homme ne peut connaître Dieu que par l'étude de ses œuvres, et ne peut affirmer son existence et ses

3â LE CHRISTIANISME MODERNE,

attributs qu'après avoir observé les œuvres qui le révèlent ; c'est l'analyse qui est son guide, il ne redescend pas des hauteurs de l'empyrée sur les pas de la déduction ; du monde et de la riche multiplicité des phénomènes, il monte à l'unité, à Dieu. Tandis que Spinosa proclame que les êtres contingents et individuels, que tout changement, tout développement, sont une illusion de notre imagination, Lessing est tellement frappé de la diversité des phénomènes et de la réalité de leur existence, qu'il transporte en Dieu cette multiplicité et qu'il statue « une unité qui n'exclut pas une sorte de multiplicité » (1). Sa théorie de la Trinité n'a pas d'autre but que d'échapper à l'unité abstraite où tout se résout et disparaît.

S'il est vrai que la pensée, même la plus désintéressée, subit l'influence du caractère et du genre de vie, s'il faut ajouterfoià ce mot deFichte: «Qui es-tu?je te dirai quelle est la philosophie que tu choisiras», on peut conclure hardiment de la destinée si contraire de ces deux hommes de génie, qu'ils ne professèrent pas la même philosophie. Spinosa est un ascète, un contemplatif retiré des choses d'ici-bas; c'est un fils de l'Orient égaré sous les brumes de la Hollande ; il a fait le vide autour de lui et il peut suivre le vol audacieux de sa pensée, sans être distrait par les bruits de ce monde; tout ce qui est contingent, accidentel, individuel, vient se dissoudre et se volatiliser dans cette méditation ivre de la substance infinie. Tout autre est Lessing : âme ardente, ouverte à toutes les joies, à toutes les souifrances, à tous les intérêts de ce monde, promené par l'inconstance du destin à travers toutes sortes d'aventures, du tumulte des camps aux intrigues du théâ-

(1) Éducation du genre humain, 73.

LES MAITRES DE LESSING. 35 U'e, il a bien réalisé sa définition de l'homme : « L'homme est créé pour agir et non-pour disputaillera, sa vie a été un combat, une course incessante. Aussi ne lui demandez pas une doctrine achevée : il n'a ni le goût, ni le loisir de tisser patiemment un système qui embrasse l'univers ; il restera ce que nous appellerions aujourd'hui un esmyste, iln'élèvera pas un monument; dans sa course rapide, il sèmera quelques germes féconds, il fera jaillirquelques étincelles qui illumineront et purifieront l'atmosphère. La philosophie pour lui sera moins un ensemble devérités démontrées et bien organisées que la recherche constante de la vérité; il ne sera pas toujours bien respectueux pour dame Métaphysique, et il se permettra à son endroit plus d'une malice. « Place, s'écrie-t-il, une paire de métaphysicien » viennent rompre une lance avec mon héros ! — Voyons » crie l'un, vous croyez bien aux monades? — Oui. — o Vous rejetez bien les monades? s'écrie l'autre. — Oui. a — Quoi donc? Vous croyez et vous ne croyez pas ? — » Parfaitement. » — Sommé par un pédant de s'expliquer sur les redoutables problèmes, il imiterait volontiers ce jeune paysan auquel son pasteur demandait : a Sais-tu quel est le septième commandement? » Au lieu de répondre, le jeune gars pritson chapeau, le mit au bout de son doigt et, s'amusantâ le Faire pirouetter avec beaucoup d'adresse, il demanda au pasteur d'un ton moitié naïf, moitié narquois : « En feriez-vous autant? »

Ceux qui soutiennent que Lessing est un spinosiste, croient pouvoir le démontrer par les propositions qu'il a avancées sur Dieu et sur la liberté. Mais nous ne nous lasserons pas de répéter que Lessing n'est pas un penseur solitaire, un philosophe systématique qui déroule devant le lecteurrenchatnementdesesdéductions; il a toujours un

adversaire en face de lui, et, pour ne pas lui prêter des seutiments qu'il eût désavoués, il faut rapprocher ses thèses de celles qu'il combat. D'ordinaire, il ne nous offre que l'antithèse à l'erreur qu'il poursuit, el il nous laisse le soin de faire sortir de cette contradiction la synthèse, qu'il a entrevue et qui seule pouvait satisfaire son esprit. Dans la question de la liberté, cela est manifeste.

Traqué parles théologienscommeun blasphémateur qui a renié Iafoide ses pères, il se plattà leurrépliquer : «Je suis » meilleurlulhérien que vous; je reste fidèle à celle propo- » sition, que la diète d'Augsbourga qualifiée deblasphéroa- ]) toire, bestiale (pecuma);la volonté humaine n'est pas libre.» Le souffle amollissant du rationalisme pénétrait jusque dans le sanctuaire, et les docteurs de l'Église croyaient se réconcilier avec la philosophie en effaçant les angles du dogme orthodoxe et en se ralliant au pélagiauisme de l'Église catholique. Ce point de vue étroit de l'entendement qui maintient isolés les divers actes de l'homme et n'aperçoit pas l'effrayant enchaînement qui s'établit entre eux (1), semblait à Lessing moins rationnel que le dogme déterministe du xvi c siècle, et il n'épargnait pas ses sarcasmes à cette liberté d'indifférence qui est une inconnue dans le monde réel. La haute philosophie s'accorde sur ce terrain avec la religion ; elles ne peuvent consentir à livrer le drame humain au caprice des individus, et chacune, selon sa langue, affirme une nécessité, une loi, une volonté qui préside aux évolutions de l'histoire et la conduit à un but. II faut.ètre bien aveuglé par la soltise pour rêver une indépendance qui nous priverait à tout jamais de tout progrès, de toute élévation spirituelle, el Lessing

H n'y a pns d'îles d.ins ce monde, il n'y a pas d'actes sans conséquences éternelles. »

tes AIÀ1T1ŒS 1>E LEASING. 37 iivait raison d'invoquer, contre ces défenseurs maladroits delà dignité humaine, la sainte obligation du devoir, de l'idéal, a Contrainte, nécessité d'après lesquelles agit H l'idée du mieux, comme vous m'êtes bien plus les bien- » -venues, que ce frivole pouvoir d'agir dans les mêmes cir- » constances, tantôt d'une façon et tantôt d'une autre. Je » remercie le Créateur de ce que je suis forcé, forcé de faire » ce qui est le mieux. Si dans ces limitesje fais encore tant u de faux pas, qu'arriverait-il si j'étais abandonné à moi » seul 7 Je serais abandonné à une force aveugle qui ne m connaît pas de lois et qui ne me soumet pas moins au » hasard, parce que le hasard a son jeu en moi-même. »

Celle contrainte, cette nécessité {Môssen) ne peuvent faire illusion sous la plume de Lessing : ce sont des expressions excessives, destinées à ouvrir les yeux au public qui n'a pas toujours le sentiment des nuances ; mais on ne pourra pas nous persuader que ce délerminisme ne fit aucune distinction entre la plante et l'homme, cl, comme Lulher, réduisit l'individu à l'état d'une pierre. C'est la protestation irritée d'un penseur qui contemple au-dessus du conflit des passions de l'homme la beauté de l'ordre, de l'harmonie, et qui sait que l'homme n'est pa3 dans le combat de la vie un tirailleur abandonné à sa fantaisie. Mais il n'ignore pas les condilions de la lulle morale, et s'il rend grâces à Dieu d'être forcé au bien (dass ich muss, das Besle muss), il définit cependant « les êtres moraux ii des êtres qui ont conscience de leurs perfections et ont le » pouvoird'agirconforméraentàces perfections». Il ne nie donc pas la faculté que possède l'homme d'opter entre des actes opposés; mais il a jugé opportun, en présence du relâchement moral, qui prétend dériver l'obligation d'une législation toute subjective, d'insister sur cette né-

cessité supérieure, sur cette puissance de la loi morale qui, soutenue par l'habitude, devient en nous une seconde nature et détermine nos actes malgré les sollicitations des instincts inférieurs. « La loi à laquelle ils peu- » vent obéir est tirée de leur propre nature et ne peut être » autre que celle-ci : agir conformément à ses perfec- » lions individuelles, » L'opposition qu'il maintient contre l'idée du rétablissement final et l'affirmation que les peines peuvent être éternelles, sont la preuve de son respect pour la liberté humaine ; et s'il est sympathique au dogme du purgatoire, dégagé de tous ses éléments grossiers, s'il ne veut pas admettre que le sort de l'homme puisse être, au moment de la mort, arrêté, fixé pour toujours, c'est encore une démonstration qu'il n'a pas refusé toute.initiative à l'individu et qu'il lui reconnaît, avec liant, le pouvoir d'ouvrir une série nouvelle. Un déterminisme conséquent, comme celui de Spinosa, supprime l'histoire et le progrès, et ce n'est pas sous son inspiration qu'on eût pu écrire l'Éducation du genre humain.

Pour saisir la vraie pensée de Lessing sur Dieu, on est réduit à ces intuitions, à ces inductions géniales par lesquelles on a tenté, sur les débris isolés d'un organisme ou d'un monument, de reconstituer le tout dans son harmonie et sa beauté. Nous ne possédons pas une page qui traite directement cette question, et toutes les opinions les plus contraires se sont produites, chacun essayant de couvrir son système du grand nom de Lessing. Le docteur Strauss, qui reporte sur ses thèses panthéistes le même parti pris dont il accuse les théologiens, affirme que Lessing ne pouvait pas accepter l'idée d'un être personnel infini, immuable dans sa souveraine perfection ; et quo la seule forme sous laquelle il pût se représenter une divi-

LES MAITRES DE LESS1NG, 39 nité personnelle, c'était celle de l'âme du monde. Il est certain que la transcendance, telle que le vulgaire la formule et qui n'est quel'écho du dualisme, ne pouvait satisfaire ce besoin d'unité qui est au fond de la conscience moderne et qui domine la pensée de Lessing. Un dieu hors du monde, qui n'intervient que par intervalles ou qui abandonne la machine à son propre jeu, devait paraître à Lessing un roi fainéant condamné à un incurable ennui. Mais la monotonie du panthéisme, cette succession incessante et fatale des accidents, qui apparaissent un moment à la surface pour reotrer soudain dans l'unité absorbante de la substance, n'est pas moins contraire à ce génie actif, qui se plaît au milieu de la diversité des phénomènes et de la complication des incidents, qui font l'intérêt du drame humain.

L'idée de l'unité du fini et de l'infini; de la nature et de l'esprit; qui de nos jours est entrée dans le domaine public, était au xvni" siècle une vraie révélation qui pouvait bien rattacher à Spinosa un esprit aussi indépendant, aussi dédaigneux des anathèmes que Lessing. Cette vue nouvelle sur les choses n'est au food que l'affirmation sous forme métaphysique de la grande révolution accomplie par le christianisme dans les rapports de la créature et da créateur. L'homme et Dieu sont rapprochés, sont réconciliés, sont unis ; c'est la fin de ce dualisme qui pèse ei tristement sur le monde païen et le retient dans l'angoisse, parce qu'il creuse un abime entre le fini et l'infini. Les doctrines du Dieu-JIomme, de la Trinité, peuvent être condamnées comme des formules maladroites ou contradictoires, mais elles n'en sont pas moins le témoignage authentique de l'inspiration chrétienne. On peut les abandonner ou les réformer, mais l'idée qu'elles dégagent, en

tombant sous les coups de la critique, est inattaquable. C'est dans ce sentiment que Lessing a proposé une théorie de la Trinilé, fort différente de la doctrine ecclésiastique, mais dont le but était toujours de marquer la supériorité de l'idée chrétienne sur l'idée juive ou païenne, et de ne pas séparer le monde de Dieu. A ce point de vue, la thèse de Spinosa, b tout ce qui est, est en Dieu, et aucune chose » ne peut être conçue hors de Dieu » , ne lui semblait pas menacer la réalité des êtres, et il ne craignait pas ces expressions dont une logique étroite peut être embarrassée. Un monde hors de Dieu serait un monde opposé à Dieu, qui, par conséquent, le limiterait et, en rabaissant la divinité, se constituerait par ce fait à l'état de divinité. Ce serait revenir au dualisme antique : la matière et Dieu. La doctrine même de la création n'est pas contraire à cetfe affirmation. Si Dieu a créé le monde, c'est qu'il l'a pensé, et si le monde est une pensée de Dieu, comment serait-il hors de Dieu? Dieu est présent dans sa pensée, il la constitue, il la conserve ; si elle était hors de lui, elle cesserait d'être. Cette doctrine d'ailleurs ne doit être ni étrange, ni nouvelle pour un chrétien qui a entendu saint Paul dire : « Nous avons en lui la vie, le mouvement et l'être. »

Ce qui s'opposera toujours à ces tentatives d'enfermer la. pensée ondoyante et diverse de Lessing dans le moule du panthéisme, c'est sa notion de l'être individuel. Il ne réduit pas les choses et les Êtres de ce monde à n'être que les modes de la substance divine comme Spinosa; et, si les esprits finis ne sont pas hors de Dieu, ils ne constituent pas cependant dans leur ensemble l'intellect divin, ils sont toujours l'objet de la conscience divine. Quoique Dieu soit immanent en eux, comme dans toutes les choses de ce monde, il n'a pas abdiqué ou dispersé en eux sa dignité

LES MAITRES DE LESSIXG. Si de sujet} il conserve toujours le pouvoir de se penser, il est donc une personne dans le sens érainent de ce mot. « Un Dieu auquel on arracherait la représentation de soi » ne serait plus un Dieu... Il appartient aux perfections de » Dieu qu'il ait conscience de soi et qu'il puisse agir con- » fermement à ses perfections. » Ces déclarations ne semblent pas laisser de doute sur le fond de la pensée de Lessing, et si nous rencontrons quelques expressions un peu excessives, qui sont une protestation, plus ardente que mesurée, contre l'anthropomorphisme insolent des dissertations vulgaires, nous devons nous rappeler que Lessing «s'est souvent plaint de la pauvreté de la langue a, et qu'il n'est pas toujours aisé de concilier dans nos formules les exigences de l'infini avec celte idée de personne, que nous apprenons à connaître dans son application à des sujets finis.

Mais si l'ardeur que l'on apporte à revendiquer cette détermination pour la divinité est provoquée par ce besoin suprême de la conscience d'avoir un Dieu vivant, un Dieu esprit, et de ne pas laisser l'absolu retomber à l'état de matière inerte ou de nécessité aveugle, on peut compter Lessing parmi ceux qui n'ont pas sacrifié la personnalité de Dieu, car il conserve à son Dieu la conscience de soi, l'action consciente, et il a proposé une vue de l'histoire humaine et des religions, qui suppose, à l'origine et dans tout le cours du développement, un esprit maître de lui, qui a tout organisé en vue du lut. Voilà bien l'idée essentielle qui sépare Lessing de Spinosa. Le solitaire d'Amsterdam n'a cherché dans l'étude de l'univers que la manière dont s'engendrent les rapports, dont s'organise l'enchaînement des choses : tout son système est consacré à la seule catégorie de la cause ;

il ne connaît rien au delà, et le monde tel qu'il le conçoit est un vaste mécanisme, où une pièce en pousse une autre. Mais si puissante que soit cette concaténation des choses, si ingénieuse et solide que soit cette analyse des causes et des effets, il y a dans ce système un manque de perspective qui nous attriste; nous venons nous heurter contre un mur d'airain, nous roulons toujours dans le même cercle; et quand, lassés de cette monotonie, nous nous écrions : « Et après? » quand nous demandons : « Cui bono? Où est le but?» Spinosa nous répond : ce souhait, ce besoin est une faiblesse, une duperie de l'imagination, il faut bannir du domaine de la raison les causes finales ; et il déverse le sarcasme sur cette proposition' : a Devm omnia sub rationeboni agere ». Tel n'est pas le sentiment de Lessing : sa pensée n'est pas absorbée et satisfaite par l'idée de cause, il s'élève plus haut, il soumet le jeu des causes à des fins rationnelles, morales, et le but est pour lui la catégorie suprême. L'observation de la nature, comme de l'histoire, le confirme dans cette vue de son esprit que toutes choses concourent par leur harmonie et par leur développement à la réalisation de fins supérieures. Son livre sur VÉducationdu genre humain est inspiré par cette pensée, et il proclame l'existence d'un Dieu qui n'est ni oisif, ni puissance aveugle, mats qui prépare la réalisation du bien pour le bonheur de l'humanité.

Nous sommes amenés à conclure que, pour Lessing, Dieu est l'être parfait qui est la cause inconditionnelle de tout être; et peut-être faut-il ne voir dans son exclamation, E» ~a, »<w, que celte affirmation de l'unité de cause, de principe que tous les penseurs doivent confesser sous peine de renoncer à saisir l'unité des choses et de retomber dans celle multiplicité des causes sans hiérarchie et sans

LES MAITRES DE LESSIN'G. 43 lien organique, qui fait du monde un chaos d'accidents.

Le prix que Lessing attache a l'individualité, le respect qu'il professe pour les différents étals de la culture humaine, la valeur et la réalité qu'il attribue aux êtres contingents, la capacité de développement qu'il leur confère, tout nous ramène à Leibnilz. S'il faut donner un mailre à ce penseur si primesautier, voilà le nom qu'on peut lui appliquer sans l'abaisser, ni le trahir. La théorie des monades, qui a rendu à l'univers, à l'histoire, sa vie, son animation, a exercé sur la pensée de Lessing une profonde attraction; et s'il a été saisi par cette vue grandiose que Spinosa avait développée en ramenant toute la multiplicité des choses à l'unité, il n'a jamais sacrifié le principe de l'individualité, dont il a été un apôtre dans toutes les parties de son activité littéraire ; il n'a jamais subi la fascination effrayante de l'idée d'une substance une; jamais il ne s'est perdu dans cet abîme. L'opinion qu'il expose sur la migration des ames (1) ne peut être interprétée dans un sens spinosiste, comme un changement de formes qu'accomplit la substance une et identique ; elle implique la permanence de l'individualité, et nous reporte plutôt à ces petits touts indivisibles, capables de progression infl-

(t) u Est-il loiil à fait absurde de croire que sur le chemin de mon ji perfectionnement je dois traverser plus d'une enveloppe bumaiue?- » — Qui empêche que chaque limiuni- ail otUlé [ihis d'une fois dans ce n monde? Pourquoi ne reviendrai s-je pus sur la terra tou les les fois que « je suis en position d'acquérir <lc nouvelle» connaissances) de nouvelles » capacités? Est-ce que j'en cm pu rte chaque fuis une folie masse qu'il 110 11 vaille pas la peine de revenir? Non pas assurément. Serait-ce l'oubli D de mes existences antérieures qui m'en empêcherait ? Tant mieux sije » les ni oubliées. Le souvenir qui m'en resterait Lie ferait que m'ùter la u possibilité de bien employer nia vie présente. Et, d'ailleurs, mou oubli n actuel est-ce un oubli éternel duc. du genre humain, 9û, 98,99.)

Si LE CHRISTIANISME MODERNE,

nie, impénétrables ii toute action étrangère et que Leibnitz appelle des monades. Pour nous résumer en un root, Lessing est un philosophe individualiste : il n'est pas panthéiste.

Si les œuvres de Lessing venaient d'être retrouvées enfouies en manuscrit daus un coin poudreux de quelque bibliothèque, sans aucune indication du siècle où elles ont été composées, nous ne pourrions pas hésiter longtemps à déterminer l'âge qui les vit naître. Lessing est un homme du xvm* siècle, il en a le tempérament, la vaillancej la clarté, la vigueur dialectique, le goût du combat et l'ardeur de propagande. Le xvm" siècle est bien son milieu, il y plonge par ses racines; mais il a déjà passé cet âge et il prophétise un monde nouveau, il y est même entré. On peut distinguer les grands hommes en deux classes : les uns résument leur époque, ils en sont l'incarnation, ils prêtent une voix éloquente à ses aspirations, à ses besoins, à ses idées, ils sont les rois de leur temps, et d'autant plus acclamés qu'ils sont plus semblables à leurs contemporains; les autres ne s'arrêtent pas à reproduire la physionomie de leur temps, ils se précipitent vers l'avenir, ils en sont les contemporains, et d'une main vigoureuse ils entraînent leur génération vers des idées nouvelles. Lessing appartient à ceux-là : il est de son temps, mais pour le dépasser; et ce n'est pas assez pour le caractériser de dire : c'est un homme du xvm* siècle ; il est facile de montrer combien il se sépare de ce parti des lumières (Aufklàrung) qui remplit l'Allemagne de ses agitalions et de ses intrigues.

Il édite, comme nous l'avons vu, l'œuvre de Rciroarus, et il professe une haute estime pour cet opiniâtre rationaliste ; mais il s'en faut qu'il soit son disciple ! Reimarus n'est pas un esprit léger comme Mauvillon, un libertin de

LES MAITRES DE LESSING. ù5 mœurs ou de pensée, c'est uu homme sage, sérieux, qui ne cherche pas à se divertir aux dépens de la religion établie ; qui ne se livre pas, comme Dahrdt, à des explications de la Bible, fades et grotesques ; « toute science sans » la religion lui parait un passe- temps frivole, il cherche fi » apaiser son âme, à la rassasier » . C'est un déiste sincère, pénétré, et qui ne manque pas de dévotion. Il est distingué comme archéologue et orientaliste. Si nous osions chercher sou héritier parmi nos contemporains, nous nommerions l'auteur de l'Examen critique des doctrines de la religion chrétienne. Aussi Lessing ne permet pas à Gœze de salir sa mémoire. « Je ne souffrirai pas que vous traitiez » l'anonyme comme un écolier, comme un gamin; et sa » valeur est telle que sept Gœze ne seraient pas en état de » faire contrepoids à la septième partie de l'anonyme. »

Au milieu du xvni s siècle, la théologie orthodoxe ne comptait plus dans ses rangs ces fiers représentants qui avaient élevé, dans le siècle précédent, le château-fort de la dogmatique luthérienne. Flacius, Calow, Queenstedt, étaient devrais savants, qui n'avaient pas eu de successeurs; et les allures hautaines de ce dogmatisme intraitable, si prompt à lancer ses anathèmes, avaient faitjplace à des intrigues de sacristie, à des ruses de prêtres, qui trahissaient la décadence de l'orthodoxie. La science avait passé aux mains de l'incrédulité, et ce n'était plus à armes égales que l'Église pouvait soutenir la lutte. Le mouvement piétiste, qui un moment avait rendu à la religion, à la piété, «ne jeunesse et une floraison nouvelles, avait contribué aussi à discréditer et à affaiblir la culture scientifique; de sorte que les théologiens ne furent plus suffisamment préparés, quand il fallut descendre dans l'arène et repousser les coups d'un parti audacieux, qui rencontrait partout de

46 LE CIÎRISTIÀNISNfE MODERNE,

secrètes intelligences dans toutes les classes de la société.

Formé à l'école deWolf, et armé de ce principe de contradiction qui est un réactif si terrible, Reimarus s'attaqua d'abord à cette distinction, imaginée par sou maître, de la religion naturelle, qu'on peut démontrer, et de la religion révélée, qu'on ne peut pas démontrer. Poser ainsi la question dans un siècle qui ressaisissait avec ardeur les droits inaliénables de la raison, c'était condamner d'avance le christianisme, et si "Wolf, tout absorbé par le travail de classification, de dessèchement, dirai-je, auquel il se livrait sur la doctrine de Leibnitz, ne pénétra pas jusqu'au cœur de la question et ne se prononça pas, Reimarus, poussant avec vigueur les conséquences du principe, dut aboutir à la solution inévitable et s'appliquer à éliminer de la religion véritable, rationnelle, tous les éléments surnaturels. Reimarus fit pour la doctrine de Wolf ce que Strauss a fait de nos jours pour la philosophie de Hegel; il dégagea les conséquences des principes et les mit en lumière. Mais l'œuvre de Lessing ne ressemble pas plus à celle de Reimarus qu'à celle de Strauss; il n'est pas un de ces messagers de l'ironie, qui vient chiffrer une situation intellectuelle et constater la banqueroute. L'œuvre qu'il a accomplie rappelle celle que nous avons vu Baur poursuivre avec succès : il n'a pas précipité les études religieuses dans une impasse, il a ouvert une voie nouvelle, où le respect pour la religion chrétienne peut se concilier avec toutes les exigences d'un rationalisme de plein vol. Nous n'avons à noter ici que les points graves sur lesquels il se sépare de Reimarus.

Signalons, dès l'entrée, la question critique proprement dite, l'authenticité des documents bibliques. Reimarus,

LES MAITRES DE LESSING. 47 comme; son siècle, conserve la donnée traditionnelle de la composition des livres sacrés par des témoins oculaires, et dès lors il n'a d'autre moyen de rejeter tous les éléments miraculeux, dont il ne peut accepter la réalité, que l'hypothèse de la fraude, du mensonge. C'est toujours par cette échappée que l'esprit humain, quand il reprend son indépendance, se dérobe au despotisme d'une histoire ou d'une dogmatique surnaturelle; il n'a pas toujours le loisir ni les préparations nécessaires pour étudier la question des documents, des livres, et c'est pour lui une voie plus commode et plus rapide, pour sortir d'embarras, d'imaginer une fraude. Un peu de culture scientifique sufût pour éveiller la défiance contre la lettre de la Bible, et nous mettre en insurrection contre son autorité dogmatique : pour asseoir un jugement compétent sur la composition des différents livres de l'Écriture, il faut des études patientes et qui ne s'enlèvent pas comme un raisonnement. Aussi voyons-nous celle solution rationaliste toujours choyée par ceux qui s'éveillent a la réflexion et qui s'essayent à l'indépendance de l'esprit.

Mais Lessing a trop observé la formation des légendes, et le travail lent par lequel les récits se transforment, se revétent,enlre les mains de la tradition, de toutes sortes d'ornements, pour s'arréler k cette solution grossière. Il étudie les livres eux-mêmes, les Évangiles, il découvre, à de certaines marques irrécusables qu'ils n'ont pas aujourd'hui la forme et l'étendue de la première heure, et il oppose à l'hypothèse de la fraude celle du mytlie et de la composition plus récente des Évangiles. De ce principe découlera tout un système d'interprétation de l'Écriture et de philosophie de l'histoire, qui rend impossible toute assimilation de l 'œuvre de Lessing à celle de Keimarus.

De la hauteur sereine où il a placé les éludes critiques, Lessïng dédaignera tous ces essais mesquins de voiler les contradictions qui éclatent entre les récits, tontes les tentatives forcées et maladroites d'établir une harmonie qui ne peut pas exister, et il préfère, dit-il en un beau langage, laisser aux Évangiles leur pourpre, déchirée il est vrai, mais toujours vénérable, que de coudre entre eux des lambeaux qui ne s'accordent pas. De cette façon il n'est pas forcé, comme le Fragmentiste, d'accepter comme historique le fait que le cadavre du cruciiié n'a pas été retrouvé dans le sépulcre où il avait été déposé, et d'en conclure que les disciples l'ont volé pour pouvoir proclamer que Jésus était ressuscité. Fourberie qui, pour n'être pas jugée au point de vue moral, n'en reste pas moins justiciable du principe logique de contradiction, et qui soulève des difficultés plus grandes que le miracle lui-môme ; car il y a incompatibilité entre la perpétration de cette fourberie et l'enthousiasme des apôtres à proclamer dans le monde la réalité de la résurrection.

Fidèle a l'apologétique du xvn" siècle, qui démontre la vérité du christianisme parles miracles, les prophéties, la résurrection, Reimarus est amené à conclure que le christianisme est le fruit d'une imposture, dès qu'il a constaté que les preuves, dont l'élayent ses défenseurs, ne supportent pas l'examen. La conséquence est forcée pour un homme du xviii 6 siècle; mais c'est encore là un de ces points sur lesquels Lessing se sépare de son temps ; il ne s'enferme pas avec l'orthodoxie dans cette citadelle minée, pour se voirenseveli, avec le christianisme, sous les ruines de ces arguments surannés; il fonde la démonstration du christianisme sur ce témoignage intérieur, qui n'est pas un failde l'histoire ancienne, mais qni se repro-

LES MAITRES DE LESSING. i9 duit tous les jours dans l'âme de celui auquel la religion chrétienne est annoncée; etil crée ainsi une apologétique nouvelle, dontPascal avait déjà esquisse" les grandes lignes. Le Fragmentiste Tait tomber sous les coups de sa critique le christianisme , avec les preuves traditionnelles. Lessing a toujours revendiqué l'honneur de compter parmi les défenseurs du christianisme; il n'a sacrifié les avant-posles que pour sauver la forteresse.

L'esprit de camaraderie, de coterie du parti des lumières, ne fut pas plus puissant sur Lessing que le prestige de ses illustres devanciers : il conserva toujours l'indépendance de ses allures et de ses jugements vis-à-vis d'un parti avec lequel il avait plusieurs intérêts en commun et qui eut été jaloux de l'absorber. Il connaissait leurs étroitesses et ne les ménageait pas. Son frère, qui était engagé dans ce mouvement, lui avait communiqué quelques observations sur la piété d'JSmilia Gaiolti. Écho complaisant des critiques qu'il avait entendu se produire, Lessing n'eût pas laissé échapper celte occasion de mettre sur la scène, dans la bouche de cette intéressante jeune fille, quelquesunes des tirades à la mode contre les préjugés religieux; faire prêcher sur le théâtre la religion naturelle par une femme, quelle heureuse inspiration ! Mais le grand critique avait trop de respect pour l'art, il avait un sentiment trop délicat de la pudeur qui convient à la vierge pour courir après un succès de circonstance, a Les philo- » sophes en jupons ne sont pas de mon goût, je ne con- » nais pas pour une jeune fille de plus grandes vertus que m la piété et l'obéissance « ; et il déclare très-haut que « la u participation à un acte de culte n'est pas la preuve d'un » esprit faible ou superstitieux » . Voilà comment les amis des lumières entendaient la liberté : au préjugé orthodoxe

ils substituaient ie préjugé philosophique; le fanatisme changeait de nom, mais l'état de l'âme restait le même, il n'y avait pas purification, élévation, progrès, d'un esclavage on passait à un autre. t< Ne me parlez pas de votre » liberté de Berlin, écrit Lessing à Nicolaï, elle se réduit u purement et simplement à mettre en circulation autant » de sottises qu'on veut sur la religion. L'honnête homme » rougira bientôt d'user de celte liberté, d

Être éclairé, posséder la lumière et la répandre, c'est une belle et sainte chose! mais il ne faut pas se croire libre pour avoir changé de chaînes. Le templier (1) a dit vrai : a La pire des superstitions est de croire la sienne plus d tolérable que les autres, de vouloir soumettre l'huma- » nitéàcette superstition, jusqu'à ce qu'elle soit mure '» pour une plus brillante vérité. » Quel que soit notre credo, celui d'Alhanase ou de Reimarus, qu'il se réduise à la trinité du xvm* siècle, Dieu, liberté, immortalité, ou qu'il contienne tous les articles du fameux symbole Quicumque; si nous l'acceptons comme un héritage, par respect filial ou par servilité à la mode, si nous ne le faisons pas nôtre par la réflexion, si nous ne nous l'assimilons pas, nous ne sommes pas des hommes libres, des intelligences émancipées. C'est en vain que nous promenons la bannière du progrès, que nous nous appelons le « parti des lumières », nous ne sommes pas vraiment des hommes éclairés, nous avons aussi les préjugés, la superstition d'un dogme, nous ne sommes pas affranchis de la foi d'autorité. Nous avons beau crier contre l'obscurantisme, déclamer contre l'Église et là théologie chrétienne, railler ceux qui se cramponnent à la foi de leurs pères,

(1) Nat/tan le Sage, acte IV, scène 4.

LES MAITRES DE LESSING. 51 nous ne nous sommes pas élevés au-dessus de la foule, nous n'avons pas ouvert les yeux à une lumière plus intense et plus pure, nous ne sommes pas des penseurs libres, quoique nous portions le titre de libres penseurs. Les partis sont trop disposés, en religion comme en politique, à confisquer pour leur credo ce beau nom de la liberté. Ce n'est pas la nature du credo qui fait l'homme libre, c'est la méthode. On n'est libre dans aucun domaine de l'activité humaine sans effort personnel ; c'est une couronne qu'on ne vous pose pas sur la tête, mais que chacun saisit de ses propres mains comme un conquérant. C'est dans le sentiment de cette différence radicale que Herder disait de Leasing: «Ce n'était pas un libre esprit, c'était un esprit » juste (1) ».

Le parti des lumières et de la liberté était soupçonneux, comme tous les partis, dont le lien le plus puissant est le mot d'ordre, et qui ne sont pas rassurés contre les défaillances des individus par une culture commune. « Tu penses que j'ai voulu faire la cour aux orthodoxes, » dans mes réflexions sur les peines éternelles ! Qu'ai-jc m à laire des orthodoxes? Je les méprise aussi bien que u toi : seulement, je méprise encore plus nos ecclésias- » tiques à la nouvelle mode, qui sont trop peu théologiens » et pas du tout philosophes. J'ai la conviction que si on u laisse s'établir ces fades docteurs, ils finiront par tyrand niser plus que les orthodoxes ne l'ont jamais fait. » La perspicacité du critique avait percé toutes ces belles déclamations sur la liberté et saisi le vice originel de tout ce mouvement. C'était un parti organisé pour la guerre, ce n'était pas une école où les caractères elles esprits se

(1) « Er war kein Freidenker, sondera cin Rechldeoker. u

trempent, se développent. On était plus occupé de bien conduire une manœuvre que de chercher la vérité avec ce désintéressement qui seul garantit le succès et affranchit l'âme. Avant tout il fallait discréditer, écraser, ridiculiser le parti opposéj et cette préoccupation menait à des intrigues plutôt qu'à des recherches sérieuses. Tout homme d'action qu'il fut, Lessing n'était pas jaloux de ces succès éphémères, qui peuvent être suivis d'une réaction plus puissante, il préférait ces évolutions lentes et progressives qui élèvent toute une génération à un niveau intellectuel etmoralau-dessousduquelon ne pourra plus retomber.

A propos d'un écrit de Basedow, le pédagogue du parti, il signaleà son frère tous les dangers de l'esprit sectaire, qui n'est pas seulement endémique à l'Église, et qui s'est retrouvé plus d'une fois tout aussi petit, sot, dans le monde philosophique. « Je hais, de toute mon âme, » tous ces gens qui veulent fonder des sectes. Car ce n'est » pas l'erreur, mais l'erreur sectaire et la vérité sec- » taire, qui font le malheur des hommes ou qui le feraient, » si la vérité voulait fonder une secte. » Ou reconnaît h ces accents l'apôtre de l'idée d'humanité, qui ne veut pas voir relever par une coterie philosophique les vaines distinctions qui ont été si funestes à l'harmonie des peuples et à la paix des sociétés. L'esprit sectaire est funeste à la libre recherche, comme à la haute culture morale, et Lessing a sauvé son siècle du marasme où l'aurait plongé le parti des lumières, en brisant toutes les barrières pour conserver à son peuple ces grands horizons et ces grands courants d'opinion, qui défient toutes les tentatives d'accaparer l'esprit humain dans une secte ou une clique littéraire, et entretiennent le goût de ['universel et la haine des vues étroites et particulières. J ■''

LES MAITRES DE LEASING. 53 Son goût pour les œuvres accusées, pour les caractères en relief, son aversion pour tout ce qui est fade, sans couleur, ne pouvaient le rendre sympathique à cette théologie de juste milieu qui, sans esprit critique ni grand souffle philosophique, dissertait d'une manière insipide sur l'harmonie de la religion et de la raison, et annonçait le règne d'un christianisme rationnel. Cette prétention de prouver, de justifier par la raison les dogmes chrétiens, d'expliquer parla psychologie les miracles de la Bible, ne pouvait mener qu'à une pais boiteuse; Lessing s'en inquiétait comme d'un retard apporté à l'émancipation des esprits. Il pensait qu'un système qui accuse dans ses conséquences les erreurs de son principe rend plus de services à la vérité que iles opinions indécises, vrais Protées, où le faux et le vrai se coudoient et se confondent sans laisser sur l'esprit une idée nette qu'on peut s'approprier ou réfuter, n Plus l'erreur est grossière, plus le chemin » qui mène à la vérité est court. L'erreur raffinée, au » contraire, peut nous éloigner éternellement de la vérité, » et nous avons plus de peine à reconnaître qu'elle est » l'erreur. » Celte théologie éclectique, sans principe supérieur, qui présidât à ses choix, amoindrissait le christianisme traditionnel, lui ôtait ce grand air qu'on ne peut refuser à une construction dogmatique aussi hardie, et d'autre part elle ne laissait pas la raison déplier en liberté toute son envergure; elle la condamnait aux fonctions ingrates de rebadigeonner le vieil édifice et de. proposer une exposition subtile du dogme. « Avec l'orthodoxie on » savait où l'on en était. On avait élevé une barrière entre » elle et la philosophie ; et à l'abri de cette barrière cha- » cun allait tranquillement son chemin. Que fait-on « aujourd'hui? On brise la barrière, et sous prétexte de

» faire de nous des chrétiens raisonnables, on fait de » nous des philosophes déraisonnables... » « Je l'en prie, » cher frère, informe-toi bien exactement et regarde moins » ce que nos nouveaux théologiens rejettent que ce qu'ils h veulent mettre à la place. Nous sommes tous d'accord » que notre vieux système religieux est faux, mais je ne » pourrai pas dire que ce sont des lambeaux mal cousus » de gâte-métiers et de demi-philosophes. Je ne connais » pas de chose au monde qui ait exigé et qui témoigne i) plus de pénétration d'esprit. L'orthodoxie contredit h ouvertement la raison; la nouvelle théologie voudrait » bien la corrompre. Mieux vaut s'accorder avec un franc » ennemi pour pouvoir mieux se tenir sur ses gardes » contre les ennemis cachés. » Il vaut mieux, en effet, pour l'éducation des esprits, pour le triomphe durable de la raison, être aux prises avec l'Encyclique etle'Jiyliabus, qui sont l'expression complète des principes du moyen âge, qu'avec les théories ondoyantes , du catholicisme libéral, qui enguirlande l'esprit moderne et l'endort sans lui permettre ces efforts vigoureux qui assureraient son triomphe. Lessing déteste les esprits qui restent à moitié chemin : ils ne font qu'embarrasser la voie du progrès. C'est l'explication de sa sévérité contre les hétérodoxes de son temps. «D'un homme conséquent vous pouvez dire » comment il parlera, il agira dans un cas [donné, c'est » celte qualité qui fait de lui un homme, qui lui donne la » solidité du caractère; c'est lagrande vertu d'un pen- » seur. Un esprit rigoureux, conséquent, finit avec le » temps par corriger ses principes : car il est impossible » qu'un homme puisse appliquer longtemps ses principes » sans reconnaître qu'ils sont faux. Ce n'est donc pas l'or- » Ihodoxie, mais une certaine orthodoxie louche, boiteuse,

LES MAITRES DE LESSING. 55 » inégale qui me dégoûte. Oui, elle me soulève le cœur de o dégoût, elle m'irrite, c'est l'expression exacte pour mon » sentiment. »

La nouvelle théologie n'avait pas répudié la méthode de l'orthodoxie; à son exemple, elle avait une confiance illimitée en la puissance du raisonnement et elle ne soupçonnait pas qu'un édifice, qui reposait sur un syllogisme bien clair, pût être ébranlé. Les deux partis étaient tout aussi exclusifs, tout aussi étroits dans leur manière de juger les croyances qui ne s'accordaient pas avec la leur. On avait entendu l'orthodoxie du haut de son tribunal infaillible décréter qu'en dehors de son système tout était erreur, mensonge, impiété; le parti des lumières, qui n'était qu'une orthodoxie retournée, n'avait pas plus d'intelligence ni de respect pour tout ce qui n'était pas conforme à ses trois ou quatre thèses officielles, et, hors de lui il ne comprenait rien, tout était superstition, fanatisme, H était tout aussi impuissant à expliquer la genèse et la source de croyances différentes. Le sens historique de Leasing était froissé par ces procédés étroits et il se plaisait à relever, dans l'orthodoxie, les pensées que la raison ou l'expérience consacrait; et même il ue s'est pas toujours préservé de cette subtilité, de ces entorses données au texte, qu'il reprochait à d'autres, pour démontrer contre le parti des lumières que les dogmes traditionnels pouvaient encore se défendre devant la raison. On dirait parfois qu'il soutientunegageure; mais en d'autres rcncoutres il saisit les contradictions qui dévorent l'hérésie et les révèle sans ménagements. Ainsi il s'engage à prouver » que l'arianisme est infiniment plus absurde et plus » blasphématoire que l'orthodoxie ». Avec cet esprit génial, qui lui permettait de comprendre et de goûter les

beautés des littératures classiques ou orientales, il avait distingué au-dessus des formules éphémères de la théologie, le sentiment religieux qui fait leur prix, et il ne voulait pas qu'en jetant le bain on jetai aussi l'enfant.

L'apologétique des uns comme les critiques des autres ne lui semblaient pas avoir pris pied sur le vrai terrain, et livré à leurs arguments contraires il eût été ballotté en sens divers sans arriver à une conviction profonde. « Il » m'a souvent paru que ces messieurs, comme dans la » fable: « La mort et l'amour », avaient échangé leurs » armes. Plus l'un d'eux voulait me démontrer par une » argumentation serrée la vérité du christianisme, plus je » devenais sceptique. Plus un autre, d'un Ion de triom- » phateur, voulait fouler aux pieds le christianisme, plus » j'avais envie de le relever dans mon cœur. Et ce n'était i) pas la réaction naturelle de mon âme prompte à se prén cipiter avec violence d'un état dans un autre, c'était la )> conséquence de la manière dont chacun défendait sa » cause. » Dans l'effervescence de la jeunesse, il apu partager la rage de négation qui a marqué dans ce siècle l'avènement de la libre pensée, il s'en confesse. «En » secouant le joug de certains préjugés, j'ai rejeté un peu » trop de choses, et il faudra que j'en reprenne quelques- » unes. » Mais au milieu de cette génération passionnée , armée en guerre, on ne peut rencontrer un esprit plus sincère, plus équitable, moins emporté : il se possède, il juge le mouvement auquel il appartient, il n'est pas enrégimenté, il ne relève que de sa conscience et il ne connaît pas la servitude de l'amour-propre, pire encore que celle des partis, est toujours prêt à suivre la vérité dès qu'elle se montre n lui. II porte le drapeau du xviii* siècle, mais non pas sa livrée.

ŒUVRES POLÉMIQUES 1>E LESSING. 57 Tous ces défauts et ces étroitesses de l'insurrection du XVIII e siècle ont été illustrés par la conduite politique de Joseph IL Certes il avait de nobles intentions et des idées justes, mais il voulut imposer, par décret, à un peuple qui n'était pas mûr pour les comprendre, les principes et les réformes qui lui semblaient consacrées par la raison; il essaya d'une révolution par en haut, elle avorta, tandis qu'il eût laissé une trace féconde s'il avait préparé ses sujets à désirer et à seconder le progrès. La civilisation n'enferme dans ses greniers d'abondance que le blé mûr; si une main impatiente le coupe quand il est encore vert, il pourrit, et l'humanité affamée revient à ses erreurs. Ce n'est pas tout d'avoir de bonnes idées, il faut les faire leverdans la conscience humaine; on ne peut les imposer toutes faites, comme on jette sur les épaules d'un homme un habit taillé par la main d'un autre. Les réformes peuvent être libérales; si elles sont introduites par la méthode de l'ancien régime, elles sont tout aussi artificielles, elles ne reposent pas sur le consentement général, et les renverser, c'est faire acte de liberté. Joseph II, avec tout son plan généreux, fut victime de sa dévotion étroite pour le parti des lumières, et son honnête mémoire signale l'écueil sur lequel viendront toujours se briser ceux qui voudront faire violence à l'humanité, serait-ce pour la sauver I

Page 1