‹ Le christianisme moderneChapitre 6 sur 24 · LE CBITIQDE ET LE POLÉMISTE · texte numérisé non relu

LE CBITIQDE ET LE POLÉMISTE

Fonctions de ln critique. — Ton et allures de la polémique de Lessing. — Fausses terreurs -les m mer valeurs. — Parallèle entre un berger et un botaniste. — Révision des versions de la Bible. — Le vrai lnthérien. — Les jésuites et les confessions de Toi. — L'opposition du catholicisme et du protestantisme est une opposition de méthodes. — L'immobilité de l'Eglise protestante c'est sa mort. — L'humanité est un chardieur, — Altération de la foi protestante au xvii* siècle. — Le vrai protestant.

Lessing est un critique, le prince de la critique. A ce mot bon nombre d'honnêtes gens se signeront et s'écrieront : Vaâe rétro Satanas. D'autres, se drapant dans leur roi': d'hommes politiques, reproduiront quelque tirade gourmée sur le sentiment du respect qui s'en va, et en accuseront la critique. Il est de mode dans un certain monde de ne parler jamais de la critique qu'en la faisant suivre de l'épithètc de négative. Le bourgeois, en effet, se ligure que la critique n'a d'autre Jonction que de relever les taches, les imperfections, les contradictions d'une œuvre, d'un système, et il en conclut que cette science, bonne peut-être quand elle fait la guerre à la médiocrité, est un dissolvant auquel rien ne pourra résister dans la société. On est ainsi conduit a confondre la critique avec cette disposition chagrine, envieuse, morose, qui n'apprend rien, n'aime personne, mord sur toutes choses et qu'on appelle communément, un esprit critique. Rien n'est plus éloigné du caractère et de la mission de Lessing que ces travers. Le bourgeois en est bien plus atteint que notre grand critique. Que de choses qu'il ne comprend

LE CWTIQUE ET LE POLÉMISTE. 50 pas el qu'il raille, parce qu'elles dépassent la portée du gros bon sens, les spéculations des métaphysiciens, l'héroïsme du saint, l'enthousiasme de l'artiste I

La critique telle que Lessing l'a pratiquée estune science pacificatrice, elle ne menace que ce qui est taux et mauvais; mais elle apprend ù l'homme à retrouver l'homme sous des formes bien opposées, dans des littératures et des théologies contraires, eteile est moins occupée a nous découvrir ce qui est transitoire etincomplel qu'à dégager cet élément divin, qui est caché dans toutes les grandes œuvres el qui crée un lien entre les états différente de la conscience humaine. Si Lessing a été âpre et quelquefois injuste contre notre littérature, c'est qu'il était impatient de détruire chez son peuple l'espèce de fétichisme dont elle était entourée, et de rendre au génie allemand son libre essor. Mais c'a été son ambition et sa gloire d'initier ses contemporains à l'admiration de toutes les œuvres vraiment belles, et de leur en expliquer la raison d'être et le charme souverain. Il a continué le mouvement inauguré par Winckelmann, et rouvert ces sources pures de l'antiquité, où un Gœlhe el un Schiller allèrent puiser et rafraîchir leur inspiration. Il a révélé à l'Allemagne, le mot n'est pas trop fort, Shakspeare; et dans le monde de la pensée, nous avons déjà marqué combien il a su pénétrer dans l'intelligence de Spinosa aussi bien que de Leibnitz. Dans la campagne théologique qu'il a si brillamment conduite, nous avons déjà vu comment il a su corriger les intempérances d'une critique étroite, superOcielle et rappeler ses amis au respect des grandes choses. Non, la critique n'est pas une fille perdue de L'esprit de doute et elle ne se plaît pas au milieu des raines : c'est bien plutôt la vierge céleste, qui déroule entre ses doigts ce fil d'or, qui

rattache entre eux lous les âges de l'humanité cl nous jiermet de retrouver toujours la trace de Dieu et le chemin qui mène a nos destinées, à travers toutes les péripéties et les incidents du voyage.

Le sens étymologique du mot critique, xpfww, explique sa double l'onction : elle fait passer par son crible les idées, les sentiments, les littératures et les théologies; toujours préparée à distinguer, à conserver le beau, le vrai, sous quelque nom qu'il se cache, elle est impitoyable à dénoncer tout ce qui est faux, artificiel, tout ce qui n : éveille pas un écho dans l'âme ou ne porte pas d'aplomb sur la conscience humaine. On ne peut s'étonner de la rencontrer puissante, honorée dans les pays protestants, car elle n'est au fond que l'application du principe de l'examen s'étendant sur toutes les matières qui intéressent l'homme.

Plein de respect et desympathie pour les états antérieurs de la conscience religieuse, comme son essai sur l'Éducation du genre humain le constate, Lessiuy est sans faiblesse pour toutes les affirmations aventurées, toutes les hypocrisies qui s'abritent sous le prestige d'une religion révélée, revendiquant à son profit le privilège d'une autorité divine. VAnti-Gœze est consacré à démasquer tous ces mensonges officiels et à rendre à l'homme le goût et l'apti tude à la vérité. Sa polémique est vigoureuse, étincelanle, arrière, elle nous rappelle la verve éloquente de Luther. Lessing est bien son héritier direct : comme lui il excelle à parler au peuple, à éclaircir sa pensée par une image, à aiguiser une épigramme qui met les rieurs de son côté, et fait voler en éclats la gravité affectée, et le pédantisme des hommes d'église. Il a lous les tours à sa disposition; tantôt sa prose a le cours lent, irrésistible d'un beau fleuve, tantôt elle brille comme la pointe d'un glaive

LE ClUTIQUE ET LU POLÉMISTE. 61 et fond sur l'ennemi avant qu'il se soit reconnu. Son imagination évoque devant lui le type de l'erreur qu'il combat et ce fantôme excite sa verve et attire ses coups. Regardez ce portrait du saint qui continue, dans les sociétés modernes, la triste besogne des inquisiteurs. «Le stratagème i) doit être vieux parmi les dénonciateurs d'hérétiques et j) ils doivent croire qu'il les protège bien, car si vieux qu'il » soit, il est toujours de mise parmi eux. Toujours ils veu- ]> lent nous persuader que les plus sanglantes accusations, i) celles qui mettent en péril l'honneur, la fortune, la vie » de leur prochain, sont une conséquence inévitable du » droit de légitime défense. Sans cela ils se tairaient, ils » répandraient en silence leur cœur devant Dieu, ils » s'affligeraient en eux-mêmes de tous les outrages faits à » sa vérité; mais leur bonne renommée est compromise, » leur propre foi, dont ils sont tenus de faire briller la « lumière sur le monde entier, est obscurcie, il faut qu'ils » se lèvent, qu'ils parlent et qu'ils témoignent devant Dieu j) et devant les bom mes qu'ils trouvent dangereuses, épou- » vantables, dignes d'être punies par le fer et le feu les » erreurs de leur prochain, d'ailleurs bien-aimé, de leur il frère en Christ. » Le dernier trait est sanglant, et qu'il est bien pris sur le faitl

Nous ne résistons pas au plaisir de citer encore un passage où Lessing nous dépeint ces compromis de conscience à l'usage de tous les persécuteurs petits et grands. C'est la recette toujours nouvelle pour échapper à l'obligation de cette parole importune: <i Ne fuites pas aux attires » ce que vous ne voudriez pas gui vous fût fait. » « Il y a » cependant un passage du Nouveau Testament que » M. Gœze ne croit pas inspiré, qu'il prend pour une d doctrine purement humaine, à laquelle il peut faire des

FOSTANÉS. 1

» exceptions à son gré : — Ne condamnez pas, afinde n'être » pas condamné vous-même. Mais non 1 il ne damne pas, il h répèle la condamnation qu'a prononcée le Saint-Esprit! » — Comme cette défaite est bien trouvée pour échapper au reproche de manquer de charité, et qu'elle exprime bien le péril que fait courir l'orthodoxie à la moralité humaine! Quand la conscience individuelle pourrait être réveillée par une paroîe sincère, on se hâte d'empêcher le téte-à-tète, on fait intervenir l'autorité divine, la lettre du livre, derrière laquelle l'individu disparaît comme un comparse. — « Il a seulement l'honneur et le plaiw sir d'annoncer leur damnation à MMi Bascdow, Teller, » Semler, Bahrdt et votre serviteur. Car c'est écrit : Celui » gut ne croit pas est condamné. Celui qui ne croit pas pré- » cisément ce qu'il croit, est damné. Et comme il procède » à cette besogne avec convenance, avec douceur, d'un » ton insinuant! C'est tout à fait le ton et la manière i> d'un certain M. Loyal, dans une certaine comédie qu'on » ne nomme pas volontiers devant certaines gens. Il s'in- » téresse tant à ma gloire! — Ahl qu'importe celle bulle » de savon? I! s'intéresse tant à mon salut! Il est tellement » ému de compassion, il tremble tellement à la pensée de » ma dernière heure! Il me dit ici et là de bien jolies » choses, afin que je ne sois pas trop malheureux s'il me i> -chasse de la maison de mon père. » Le portrait est achevé; il est fait de main d'ouvrier et il restera. II n'a point vieilli, hélas 1 il pourrait figurer au prochain salon : qui n'en connaît pas des copies?

La discussion ne déplaît pas à Lessing : elle échauffe sa verve et dégage ses idées. La recherche de la vérité pour lui, c'est une chasse, il faut qu'il ait une erreur à Faire lever et sur laquelle il déchargera son coup de fusilj

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LE CRITIQUE ET LE POLÉMISTE. 63 c'est un combat, il faut qu'il rencontre un adversaire qui lui résiste et qui l'oblige à mettre en jeu tous ses moyens; vous êtes sùr alors qu'il « entrera peu à peu dans son sujet i» et le reste vient de soi». Il sera vif, adroit, pressant, l'érudition arrivera au premier besoin, il fera feu de tous cotés, et il restera maître du terrain. Ce n'est pas un contemplatif, c'est un homme d'action, il aime â descendre dans l'arène; il ne s'attarde pas avec le poète élégiaque sur les hauteurs brumeuses, inaccessibles au vulgaire. Aussi il exalte l'utilité de la discussion. « Les hommes » ne seraient d'accord sur rien en ce monde, s'ils ne » s'étaient encore querellés sur rien; querellés, car c'est n ainsi que la politesse appelle toute discussion, et quereller » est devenu chose si éloignée des bonnes manières que » l'on doit avoir bien moins honte de haïr et de calomnier ji que de quereller. La discussion a nourri l'esprit d'exa- » men, a constamment ébranlé le préjugé et les idées ji établies, en un mot, elle a empêché le convenu maniéré » de s'installer à la place de la vérité. »

Le ton de sa polémique est vif, âpre, parfois amer, sans tomber dans les emportements et les grossièretés de la verve de Luther. Il a l'indignation et la noblesse de l'honnête homme, du cœur droit : le style effacé, la politesse affectée des courtisans, il ne peut les souffrir, pas plus que la sentimentalité et le ton idyllique de son siècle; tout chez lui est fort el sain : il déteste ces habitudes élogieuses, et cet échange de compliments qui devenaient à la mode parmi les lettrés; et il flétrit celte « politesse » rusée qui donne tout à tous pour recevoir tout de tous m. Fier et courageux, il s'étonne qu'on lui reproche d'apporter une âme ardente, prompte à l'enthousiasme et vaillante à dénoncer la sottise et l'enflure des sentiments.

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Dans le commerce avec les grands caractères de l'antiquité, il a trempé l'énergie de son àme et il ne peut s'abaisser à cette servilité du moine qui, sous prétexte d'humilité, se laisse fouler aux pieds et s'avilit croyant se sanctifier. « Que dois-je faire? faire des excuses avec l'air » niais d'un franc hypocrite, demander pardon? promettre » que je me tiendrai mieux sur mes gardes une autre fois? » Le puis-je? Moi ! promettre ! Oui, oui, je promets de ne » jamais être froid ni indifférent pour cerfaines choses. » Si l'homme ne doit pas être ardent, s'il ne doit pas » prendre une part active, partout où il voit qu'on traite » mal la raison et l'Écriture, où et quand doit-il être » ardent et actif? » — On est heureux de rencontrer un nommé là où l'on n'attendait qu'un théologien.

Bien qu'il connaisse le public et le succès qu'on obtient par les petites comédies où l'on se frappe la poitrine, en rejetant sur son tempérament les vivacités de la polémique, il n'a pas recours à ces ruses, môme quand ses amis en prennent l'initiative et essayent de mettre sur le compte de l'irritation du moment la rudesse de ses paroles, a Ce » n'est ni la chaleur, ni la bâte de la discussion qui m'a » fait prendre ce ton avec lequel on m'a entendu parler à » M. Rlotz (1); c'est avec une tranquille et lente réflexion » que j'ai écrit chaque mot contre lui. Là où se rencontrent » ces expressions sarcastiques et amères, on ne doit pas » croire du tout qu'elles me sont échappées, au contraire, « il m'a semblé que ces expressions sarcastiques et amères ji convenaient à M. Rlotz et que je ne pouvais les lui «parti gner sans trahir la cause que je défendais contre lui. »

(1) Professeur d'éloquence à l'université de Halle, avec lequel il soutint une controverse eélèbre sur quelques points de Hlisloire de l'art antique et moderne.

LE CRITIQUE ET LE POLÉMISTE. 65 Et ailleurs : « Convenance, bon Ion, savoir-vivre : pauvres » vertus d'un siècle efféminé! vous êtes un vernis et rien » de plus ! aussi bien vernis du vice que de la vertu ! après » cela que m'imparte si mes écrits ont ce vernis ou non ! « Il ne peut accroître leur effet et je ne veux pas que pour » mon tableau on doive chercher longtemps le vrai jour. «

Ce n'est pas aisé de conduire une discussion avec des gens montés sur leur orgueil clérical et qui, confondant l'intérêt de leur ordre avec la majesté de l'Éternel, se dérobent à toute argumentation serrée, pour incriminer les intentions et attaquer les caractères, au lieu de répondre aux objections. La patience échappe quelquefois et c'est une sainte colère qui s'exhale, quand on est aux prises avec la perfidie de ces patriarches jaloux de conserver leur domination. « C'est seulement son reproche » répété que le Fragmentiste ne veut pas reconnaître la » vérité qu'il voit, c'est ce reproche qui change un homme » en diable, c'est ce reproche qui m'a communiqué une » partie de son venin et m'a rendu plus amer contre lui » que je ne l'avais. résolu. » L'homme de Dieu, le défenseur de l'orthodoxie, se donnait toute carrière pour faire à l'hérétique des procès de tendance, pour déplacer le débat et substituer des appréciations morales à une discussion Ihéologique; mais pour sa personne, il prétend à l'inviolabilité; il voudrait retenir son adversaire sur la défensive et lui interdire toute incursion sur son terrain ou sa personne. N'est-il pas, dès l'ouverture du débat, un accusé, que dis-je, un coupable? Et comment oserait-il prendre à partie la majesté de Dieu et de la vérité, que soutient l'homme d'église? Lessing n'était pas d'humeur à accepter cette position inégale, et plût à Dieu que tous les amis de la liberté se fussent plus souvent inspirés de son

exemple 1 Écoutez avec quelle justesse et quelle ironie vengeresse il stigmatise les. prétentions sacerdotales du premier pasteur (1). h Vous courez sur moi le poignard à la » main et je ne pourrais me défendre qu'en vous recevant « chapeau bas? Dois-je rester bien tranquille, bien cirs conspect, de peur que votre robe noire ne soit souillés » d'un peu de poussière ? Dois-je ménager chacune de mes n respirations de peur que votre perruque ne perde sa » poudre? Vous criez : C'est un chien enragé! sachant » bien ce que les passants de la rue vont en conclure et le n pauvre chien ne doit pas une seule fois japper après » vous? et en jappant ne pas vous accuser de mensonge? u ne pas vous montrer les dents? Ce serait cependant » curieux I Saint Jérôme dit que l'accusation d'hérésie a (combien plus d'irréligion !) est de l'espèce in qua tole- » rantem esse impietas sit nonvirtus. Et cependant je devrais » préférer me rendre coupable de celte impiété, plutôt » que de manquer & une vertu qui n'en est pas une? » Assez longtemps on nous a proposé pour l'idéal du chrétien je ne sais quel mélange de bassesse et de lâcheté, dont une femme môme rougirait! Si l'on ne veut pas que le christianisme soit répudié par tout ce qui porte le cœur un peu haut, il ne faut pas nous imposer, comme une vertu chrétienne, cette humilité du cloître qui cou-

(1) Rousseau signale aussi dans son Vicaire savoyard cette inclination des hommes de Dieu A négliger, dans leurs rapports avec les mécréants, ces règles de convenance et d'équité qu'ils sont si âpres à réel a me r pour leur paroisse,

l'inspiré : Quoi ! les philosophes disent aussi des injures !

le iuisoskeur : Quelquefois, quand les saints leur en donnent l'exemple.

l'isspih* : Oh! moi j'ai le droit d'en dire, je parle de la part de Dieu.

LE CRITIQUE ET LE POLÉMISTE. 67 siste à abdiquer toute fierté et à livrer la dignité de l'homme aux entreprises de ceux qui usurpent sur les droits de Dieu. Ne retournons pas sans doute à ces mœurs barbares qui mettent toute la noblesse de l'homme à ne pas se laisser insulter, el ne glorifions pas la force bru laie; mais ressuscitons les énergies natives de l'homme, ni soyons jaloux de ne pas abandonnera l'antiquité ce caractère viril, quineconsenlira jamais à se faire le complaisant ou le complice de la bassesse et de la tyrannie spirituelles.

Si Lessing n'hésitait pas à marquer au fer rouge ces hommes d'église, qui reprenaient au sein de la Réforme les allures de la hiérarchie romaine et menaçaient l'indépendance et la sincérité de la foi personnelle, sa grande âme ne connut jamais les petites rancunes et les mouvements impurs de la haine. Impitoyable pour ceux qui représentaient ou défendaient des idées contraires au principe protestant, il n'avait pas fermé son cœur h l'amour des personnes, et il eût été heureux de courir au secours de ceux-là même qu'il avait le plus rudement menés dans le feu de la controverse. Après avoir montré par l'exemple de saint Jérôme qu'il peut, malgré les vivacités de sa polémique, avoir composé le « Testament de saint Jean » , et présenté l'amour comme l'essence de la religion chrétienne, dans sa dernière réplique à Gœze il s'approprie ces nobles paroles de saint Augustin, : a Je te conjure j) par les compassions du Christ, de me pardonner si je » t'ai offensé, et de ne pas rendre le mal pour le mal en » m'offensant à ton tour: tu m'offenserais, en effet, si » tu me taisais les erreurs que tu peux découvrir dans » mes ouvrages (1). »

(1) t Obsecro U per ma nauelii il i liera Ctarinti ut, si te tesi, dimittas

On dirait que l'humanité, comme un ouvrier paresseux, n'est pas capable d'un travail soutenu et qu'une journée héroïque l'épuisé. Après avoir conquis une parcelle de vérité, elle s'arrête, renie les principes au nom desquels elle a remporté cette victoire et se reprend à faire la théorie de la conservation, de la stabilité, de façon à fermer la porte sur tout progrès nouveau. Notre paresse, notre lâcheté, nous rendent impossible une marche continue et nous sommes condamnés à avancer par secousses, par bonds suivis d'une longue inertie. Les esprits comme Lessing sont les éveilleurs du genre humain : par un beau jour de printemps ils viennent sonner la diane et nous entraînent tous à l'assaut. Ils excellent à nous rendre le gout de la vie et du mouvement, et leur haute raison balaye toutes les mauvaises excuses, tous les subiermges dont nous voulons couvrir notre abdication.

S'il est toujours délicat d'apprécier la portée d'un acte, de calculer les conséquences qu'il développera au sein de la société, notre devoir particulier est plus facile à dégager au milieu des incidents de la vie. Chacun est responsable pour son compte, et s'il n'ouvre pas la main qui tient la vérité, il a beau invoquer le salut de tous, il est coupable au jugement de toute conscience droite. C'est le sentiment du grand perturbateur du xvi e siècle que Lessing rappelle : « Scandale par-ci, scandale par-là. » Nécessité n'a pas. de loi, et ne connaît pas de scandale. » Je dois ménager les consciences faibles tout autant qu'il d n'y a pas danger pour la mienne. Sinon, je dois songer à H ma conscience d'abord, dût le monde entier ou la moitié

» mihi nec me vlcissiiii Uedendo raalum pro malo reddas. Lœdes enim si d mihi tacueris errorein meum quem furie inveneris in scriplis mcis. »

LE CRITIQUE ET LE POLÉMISTE. fiS » du monde, se scandaliser. » L'observation de la nature lui a appris que la vie ne peut se développer sans agitation, et celui qui veut entretenir le feu sacré de la vie spirituelle dans son pays ne doit pas l'abandonner à cette stérile sentimentalité, qui empêche l'Hindou de se remuer dans la crainte d'écraser un insecte. «Celui qui avant d'agir, n et en particulier d'écrire, croit devoir rechercher, au » préalable, s'il ne va peut-être pas, par ses actes, par ses » écrits, scandaliser un faible en la foi, endurcir un incréo dule, fournir à un coquin les quatre lignes qu'il chern che pour vous faire pendre, que celui-là renonce à » écrire et à toute action. Je n'ai pas l'intention d'écraser » le moindre ver de terre, mais si l'on doit me faire un » crime, si j'en écrase un, je ne sais plus que faire sinon » de ne plus bouger, de ne plus changer mes membres de n la position où ils sont, de cesser de vivre. Chaque mou- » vement dans le monde physique développe el détruit, n produit la vie ou la mort, la vie pour cette créature, la » mort pour celle-là. Que vaut-il mieux ni mort ni mou- » vement? ou mort et mouvement! » C'est la théorie de l'homme qui ne veut plus marcher de peur de tomber et de se tuer; théorie ridicule que personne ne soutient ni ne pratique pour la vie physique, mais que l'on voit soutenir et pratiquer par des hommes graves, dés qu'il s'agit des mouvements de la pensée.

L'histoire, d'ailleurs, établit que les temps où a régné le plqs grand silence n'ont pas été les plus croyants et les plus moraux, L'âge d'or du moyen âge, ces longs siècles où la pensée a été étouffée sous la chape de plomb de la théocratie, n'ont pas été souillés pardesdïscussions loyales, ouvertes sur les choses de la religion, les oreilles pudiques n'ont pas été offensées par les discours des incrédules,

mais ont-ils été plus vivants, plus chrétiens? Cet âge n'a été si funeste au christianisme que parce que les doutes ne se manifestaient pas : ils existaient toutefois, car on ne peut extirper ce fond d'incroyance que l'égoïsme entretient dans l'âme, et contraints de se cacher, ils circulaient anonymes, pins terribles encore, carils portaient avec eux les protestations dccciamour de la liberté, qu'on ne réprime jamais impunément et qui prépare les tempêtes. Lessing a bien raison, quand le doute existe, qu'il se montre, qu'il sorte: il en est de lui comme de certaines maladies qui deviennent fatales, si elles ne poussent pas à la peau. Si le doute est refoulé, il devient dans l'intérieur de l'organisme un principe de dissolution et de mort. Celui-là donc qui a jeté sur le marché de la pensée les objections, les difficultés, les doutes, qui travaillent une génération, n'est pas un empoisonneur, ni un incendiaire. Ce n'est pas lui qui a mis le feu à l'Église, comme croient les Gœze; le feu couvait sous la cendre, comment l'éteindre si on ne lui donne pas de t'air? Et quand on lui reproche d'avoir édité ce livre affreux, blasphématoire, qui détruit toute religion, ces Fragments odieux, Lessing répond que c'est rendre service à la vérité de produire publiquement l'erreur et il demande « s'il doit être accusé d'avoir apporté » la peste dans le pays, parce qu'il a dénoncé au conseil » de salubrité le poison qui circulait dans les ténèbres » . Hélas! le premier mouvement de notre humanité est d'arrêter, comme coupable, celui qui dénonce le mal. Que de fois les médecins ont été saisis par la foule et traités comme les propagateurs du fléau ! Dans le monde de la pensée, les savants, les critiques sincères, sont encore traités d'empoisonneurs, par des hommes qui se piquent de n'avoir aucun des préjugés du vulgaire.

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