‹ Le christianisme moderne: étude sur Lessing (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

FionctioDS de la criti(iae. — Ton et allures de la polémique de Lessiag, — Fausses terreurs des conservateurs. — Parallèle entre un berger et un botaniste. — Révision des versions de la Bible. — Le vrai luthérien. — Les jésuites et les confessions de foi. — L'opposition du catholicisme et du protestantisme est une opposition de méthodes. — L'immobilité de l'Eglise protestante c'est sa mort. — L'humanité est un chercheur, — Altération de la foi protestante au XVII* siècle. — Le vrai protestant.

Lessing est un critique^ le prince de la critique. À ce mot bon nombre d'honnêtes gens se signeront et s'écrie* ront : Vade rétro Saianas. D'autres, se drapant dans leur rôle d'hommes politiques, reproduiront quelque tirade gourmée sur le sentiment du respect qui s'en va, et en accuseront la critique. Il est de mode dans un certain monde de ne parler jamais de la critique qu'en la faisant suivre de l'épi thète de négative. Le bourgeois^ en effet, se figure que la critique n'a d'autre fonction que de relever les taches, les imperfections, les contradictions d'une œuvre, d'un système, et il en conclut que cette science, bon&e peut^tre quand elle fait la guerre à la médiocrité^ est un dissolvant auquel rien ne pourra résister dans la société. On est ainsi conduit à confondre la critique avec cette disposition chagrine, envieuse, morose, qui n'apprend rien, n'aime personne, mord sur toutes choses et qu'on appelle communément, un esprit critiqiœ. Rien n'est plus éloigné du caractère et de la mission de Lessing que ces travers. Le bourgeois en est bien plus atteint que notre grand critique. Que de choses qu'il ne comprend

pas et qu'il raille, parce qu'elles dépassent la portée du gros bon sens^ les spéculations des métaphysiciens, rhéroïsme du saint, l'enthousiasme de l'artiste I

La critique telle que Lessing l'a pratiquée est une science pacificatrice, elle ne menace que ce qui est faux et mauvais; mais elle apprend à l'homme à retrouver l'homme sous des formes bien opposées^ dans des littératures et des théologies contraires, et elle est moins occupée à nous découvrir ce qui est transitoire et incomplet qu'à dégager cet élément divin, qui est caché dans toutes les grandes œuvres et qui crée un lien entre les états différents de la conscience humaine. Si Lessing a été âpre et quelquefois injuste contre notre littérature, c'est qu'il était impatient de détruire chez son peuple l'espèce de fétichisme dont elle était entourée^ et de rendre au génie allemand son libre essor. Mais c'a été son ambition et sa gloire d'initier ses contemporains à l'admiration de toutes les œuvres vraiment belles^ et de leur en expliquer la raison d'être et le charme souverain. Il a continué le mouvement inauguré par Winckelmann, et rouvert ces sources pures de l'antiquité, où un Oœthe et un Schiller allèrent puiser et rafralchir leur inspiration. Il a révélé à l'Allemagne, le mot n'est pas trop fort^ Shakspeare ; et dans le monde de la pensée, nous avons déjà marqué combien il a su pénétrer dans l'intelligence de Spinosa aussi bien que de Leibnitz. Dans la . campagne théologique qu'il a si brillamment conduite, nous avons déjà vu comment il a su corriger les intempérances d'une critique étroite, superficielle et rappeler ses amis au respect des grandes choses. Non, la critique n'est pas une fille perdue de l'esprit de doute et elle ne se. plaît pas au milieu des ruines : c'est bien plutôt la vierge céleste, qpx déroule entre ses doigts ce fil d'or, qui

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rallache enlre eux tous les âges de l'humanité et nous permet de retrouver toujours la trace de Dieu et le chemin qui mène à nos destinées, à travers toutes les péripéties et les incidents du voyage.

Le sens étymologique du mot critique, xpivciv, explique sa double fonction : elle fait passer par son crible les idéesj les sentiments, les littératures et les théologies; toujours préparée à distinguer^ à conserver le beau, le vrai, sous quelque nom qu'il se cache, elle est impitoyable à dénoncer tout ce qui est faux, artificiel, tout ce qui n'éveille pas un écho dans l'âme ou ne porte pas d'aplomb sur la conscience humaine. On ne peut s'étonner de la rencontrer puissante^ honorée dans les pays protestants, car elle n'est au fond que l'application du principe de l'examen s'é tendant sur toutes les matières qui intéressent l'homme.

Plein derespect et desympathie pour les états antérieurs de la conscience religieuse^ comme son essai sur VÉduca» tion du (jenre humain le constate, Lessing est sans faiblesse pour toutes les affirmations aventurées, toutes les hypocrisies qui s'abritent sous le prestige d'une religion révélée, revendiquant à son profit le privilège d'une autorité divine. VAntùGœze est consacré à démasquer tous ces mensonges officiels et à rendre à l'homme le goût et l'aptitude à la vérité. Sa polémique est vigoureuse, étincelante^ amère, elle nous rappelle la verve éloquente de Luther. Lessing est bien son héritier direct : comme lui il excelle à parler au peuple^ à éclaircir sa pensée par une image^ à aiguiser une épigramme qui met les rieurs de son côté, et fait voler en éclats la gravité affectée, et le pédantisme des hommes d'église. Il a tous les tours à sa disposition; tantôt sa prose a le cours lent, irrésistible d'un beau fleuve, tantôt elle brille comme la pointe d'un glaive

LE CRITIQUE ET LE POLÉMISTE. Cl

et fond sur rennemi avant qu'il se soit reconnu. Son ima* gination évoque devant lui le type de l'erreur qu'il combat et ce fantôme excite sa verve et attire ses coups. Regardez ce portrait du saint qui continue^ dans les sociétés modernes^ la triste besogne des inquisiteurs. «Le stratagème )) doit être vieux parmi les dénonciateurs d'hérétiques et » ils doivent croire qu'il les protège bien, car si vieux qu'il )) soit, il est toujours de mise parmi eux. Toujours ils veu- )) lent nous persuader que les plus sanglantes accusations, )) celles qui mettent en péril l'honneur, la fortune^ la vie }) de leur prochain, sont une conséquence inévitable du » droit de légitime défense. Sans cela ils se tairaient, ils » répandraient en silence leur cœur devant Dieu, ils » s^affligeraient en eux-mêmes de tous les outrages faits à }) sa vérité; mais leur bonne renommée est compromise, D leur propre foi, dont ils sont tenus de faire briller la » lumière sur le monde entier, est obscurcie, il faut qu'ils » se lèvent, qu^ils parlent et qu'ils témoignent devant Dieu » et devant les hommes qu'ils trouvent dangereuses, épou- )) vantables, dignes d'être punies par le fer et le feu les » erreurs de leur prochain, d'ailleurs bien-aimé, de leur » frère en Christ. » Le dernier trait est sanglant, et qu'il est bien pris sur le fait !

Nous ne résistons pas au plaisir de citer encore un passage où Lessing nous dépeint ces compromis de conscience à l'usage de tous les persécuteurs petits et grands. C'est la recette toujours nouvelle pour échapper à l'obligation de cette parole importune: « Ne faites pas aux autres n ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait. » « Il jT a » cependant un passage du Nouveau Testament que » M. Gœze ne croit pas inspiré, qu'il prend pour une D doctrine purement humaine, à laquelle il peut faire des

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