CHAPITRE Vi
Notion vulgaire de la Révélation. — Le tout-Puis«ant. — La Religion selon M. Jules Simon. — La Révélation indépendante de la moralité. -|— Les {(çligio^ d'iiutorité et le libre examen. -^ La Révélation crée l'intolérance. Toutes les religions sont bonnes, — La Révélation est une éducation. — Joseph de Maistre. — Religions positives et Religion naturelle. — Christianisme progressif.
C'est rhonneur de la philosophie de Leibnitz d'avoir introduit, dans l'étude du monde physique et du monde moral, cette idée féconde du développement^ qui permet d'organiser le chaos de l'histoire et de saisir le lien qui rattache entre eux les divers états de la conscience humaine. Ce grand esprit qui, dans ses vastes connaissances^ avait enibrassé les révolutions de l'histoire comme les phénomènes de la nature, avait constaté que la loi de la vie c'est le mouvement, que tout ce qui vit se meut, se développe ; et il av^^it montré par quelle série d'ébauches la nature s'élevait à l'homme, qu'il appelait un microcosme
parce qu'il résume et concentre dans sa perfection tous les ordres précédents. Frappé de la justesse et de la beauté de ce principe, Lessing rappliqua à l'étude des phénomènes religieux, et en particulier à l'étude de ce qu'on appelle vulgairement la Révélation^ de la religion juive et chrétienne. C'est ici où nous retrouvons l'influence bienfaisante de cette conception sur les rapports de Dieu avec le monde, qui l'a fait suspecter de Panthéisme, Comme son Dieu n'est pas séparé du monde et que toute la création est en Dieu^ il ne peut s'habituer à penser que les religions sont de purs accidents, des produits artificiels, dans lesquels l'activité de l'homme est seule en jeu ; et il s'écrie, en s'adressant à tous ces critiques, qui s'acharnaient à signaler les lacunes et les contradictions des religions positives: «Pourquoi ne pas mieux aimer considé- » rer dans toutes les religions positives la marche nécesx> saire de Tesprit humain, en tous temps, en tous lieux, » dans le passé comme dans l'avenir, que de prodiguer » le sourire ou la colère à l'une d'elles? Rien dans le meil- » leur des mondes ne mériterait notre dédain, notre haine, » et les religions seules seraient exceptées? Dieu aurait une » part dans tout^ et il n'en aurait pas dans nos erreurs? »
Ces paroles trahissent bien cet optimisme de Leibnitz, qui ne reconnaît pas à Satan une part dans le gouvernement de ce monde et qui cherche dans le développement, dans le progrès des êtres et des choses, la solution des problèmes que soulève la vue du mal et de l'erreur; et elles introduisent le point de vue nouveau que Lessing a exposé dans son « Éducation du genre humain » sur la Révélation.
Le vulgaire comprend sous ce terme de Révélation un ensemble de doctrines et d'ordonnances qu.e l'humanité
eût à jamais ignoré, si elle n'en avait reçu connaissance par une communication surnaturelle. Ce sont des sentiments, des idées inaccessibles à la nature humaine, qui dépassent ses prises ordinaires et qui n'ont pas leurs racines dans la conscience de Thomme. C'est Tidée consacrée par l'orlhodoxie et dont nous retrouvons le reflet dans cette réponse caractéristique des Bassoutos à nos missionnaires : « Il n'était pas besoin de nous apprendre }) que nous ne devons pas voler, tuer, dire du mal de notre » prochain ; cela nous le savions avant votre arrivée. Mais )) les ordonnances de Jehovah, la loi du Sabbat, voilà » des nouveautés pour nous. » Jamais critique n'a mieux découvert le caractère arbitraire de la Révélation, prise au sens traditionnel, que cette naïve admiration du sauvage. La Révélation est la communication des volontés d'un Dieu que le cœur de l'homme ne pouvait pressentir, soit à raison de son incapacité native, soit à raison de la corruption radicale amenée par la chute de nos premiers parents. L'orthodoxie en arrive ainsi à donner la main aux théories sensualistes et à faire de l'âme une tabula rasa sur laquelle on peut inscrire, à son gré, toutes sortes de caractères : l'âme est une source tarie, c'est en vain qu'on la toucherait, plus rien ne jaillira d'elle; elle est vide et livrée à toutes les entreprises du dehors. Le Dieu que suppose cette théorie de la Révélation est la puissance infinie, une sorte d'émir absolu qui, sous prétexte de conserver sa liberté, n'a pas fixé son caractère, et qui ne laisse jamais pressentir sa volonté, car il ne connaît d'autre loi que sa fantaisie; c'est le monarque absolu qui n'a octroyé à ses peuples aucune constitulion et dont la pensée est une énigme pour ceux mêmes qui l'approchent de plus près. De ce Dieu, en effet, l'homme ne sait ce qu'il doit
craindre, ce qu'il doit espérer, et jusqu'à ce qu'il ait parlé, que le bruit de sa voix ait retenti aux oreilles d'un ambassadeur, rhumanité est livrée à toutes les inspirations de la peur.
Avec une théologie pareille il faut une révélation extérieure, un témoignage de la Divinité qui tombe sous nos sens, car nous n'avons aucune intelligence avec un pareil Dieu. Il s'en faut, hélas I que ce Dieu soit rangé parmi les idoles oubliées : c'est encore le Dieu de la foule, qui ne croit pas pouvoir célébrer davantage la majesté de son Dieu qu'en l'appelant celui qui peut tout. Malgré dixhuit siècles de Christianisme, et bien que nous répétions toujours Notre Père qui es aux deux y nos populations sont restées païennes dans leur conception de la Divinité ; elles n'ont pas encore franchi cet âge grossier, où la force est déifiée ; elles n'ont pas substitué la catégorie morale à celle de la puissance, leur Dieu c'est le Tout-Puissant. Vis-à-vis de Jehovah, dont le vrai symbole est bien le feu dévorant, la nature, l'homme ne sont rien, car ils sont hors de Dieu; toujours prêts à retomber dans le néant, si la main du Créateur ne les soutenait plus. La transcendance de Dieu est affirmée d'une manière si énergique, si exclusive, qu'elle crée un abîme entre l'homme et Dieu ; il n'y a point de pont entre eux, il n'y a plus d'échange constant et journalier; ils sont séparés, l'homme est isolé, relégué dans un désert. Dieu siège par delà les étoiles dans son ciel mystérieux; il est là-haut, nous sommes en bas; s'il ne vient pas à nous, s'il ne fait pas entendre sa voix, s'il n'entre pas dans notre nionde comme un orateur dans la salle où le public est réuni, nous ne connaîtrons pas, nous ne saurons pas ses desseins sur l'humanité.
Ces expressions de venir ^ descendre ^ parler ^ que nous nous
approprions sans effort, parce que nous les dépouillons de leur sens propre pour en dégager Tidée, sont prises à la lettre, dans leur réalité grossière, avant la perturbation apportée dans la théologie par les découvertes de Kepler et de Galilée. L'idée vulgaire de Révélation est contemporaine d'une cosmologie que tout le monde aujourd'hui repousse : légitime à ce moment-là, elle ne peut plus s'accorder avec l'immanence de Dieu ; elle ne peut échapper au sort de cette théologie qui assignait à Dieu un séjour dans l'espace et divisait le monde en trois compartiments.
La nécessité d'une Révélation se déduit aussi du caractère que Ton attribue communément à la religion dans notre pays. Si la religion est «une doctrine philosophique a fondée, non sur la démonstration, mais sur l'autorité », comme l'affirme M. Jules Simon, si elle consiste à professer des dogmes incompréhensibles qui contredisent les données les plus positives de la raison, de la science, à s'exercer à des pratiques qui ne s'imposent pas à la conscience par leur évidence morale, quelle autre origine pourriez-vous assigner à cette religion qu'une révélation surnaturelle? Ne posant pas d'aplomb surTâme humaine, ne pouvant éveiller chez elle des échos, elle serait bientôt éconduite, si on ne lui mettait au front l'auréole divine! Si la religion consiste à connaître Dieu, à pénétrer le mystère de Télernité, elle ne peut être introduite au sein de l'humanité que par une Révélation^ et il faut qu'elle apporte à l'homme des connaissance qui dépassent l'horizon de sa pensée.
Quand on se place à ce point de vue et qu'on ne considère dans la religion que le côté intellectuel, il n'est plus permis de s'étonner que la Révélation contienne des choses que la raison ne peut comprendre et n'aurait
pu découvrir. Lessing est autorisé à répondre à Reimarus qui , tout en restant pris dans la conception orthodoxe de la religion, voulait tout ramener à la mesure de la raison humaine : a Que serait une révélation qui ne rêvéy> lerait rien? » Mais que les défenseurs de la Révélation ne s^empressent pas trop de saisir cette arme, que leur fournit Lessing ; c'est une arme à deux tranchants qu'il pourra bien retourner contre eux, pour les sommer de prouver quelles sont les connaissances supérieures^ que nous devons à la Révélation chrétienne!
Ainsi »donc d'après Torlhodoxie, qui n'a guère fait que systématiser le sentiment vulgaire^ il faut entendre par Révélation un enseignement théorique transmis à Vhomme par voie surnaturelle. L'objet essentiel de cet enseignement est si bien le dogme^ que les organes de la Révélation^ ceux auxquels elle est adressée et qui sont chargés de la transmettre, peuvent être, même dans cet état de grâce et revêtus de ces dons surnaturels, des pécheurs et des criminels, témoins Balaam, Saûl, Caïphe ! La Révélation et la vie morale sont deux choses distinctes : on peut posséder la vérité révélée, en être le dispensateur et vivre dans l'impureté. Gomment s'étonner, après cette théorie de la Révélation, que l'orthodoxie soit si indulgente pour ceux qui pensent bien, et leur pardonne aisément leurs égarements? Le principe vital de l'orthodoxie, c'est la suprématie du dogme : pourvu qu'on sauve le dogme, tout est bien.
L'histoire s'est chargée de mettre en lumière les conséquences désastreuses de cette théorie de la Révélation. Les vérités qui sont proposées au croyant, ne pouvant se légitimer par elles-mêmes devant la conscience humaine, elles sont toujours en péril, il faut leur constituer une
garde pour les préserver de loule altération et les expliquer aux intelligences rétives; donc il faut un corps de docteurs, une caste officielle, chargée de veiller à ce dépôt sacré, contre lequel conspire sans cesse la raison de rhomme. Voilà le cléricalisme qui reprend pied en pleine terre protestante, et qui ne sera pas moins hautain, proscripteur que le prêtre catholique. La liberté glorieuse des enfants de Dieu est ainsi confisquée, et la semtude spirituelle est de nouveau intronisée.
Gomme ces vérités révélées sont une importation étrangère, qu'elles n'ont pas germé dans la conscience de l'homme, on ne peut les livrer à l'examen de l'individu; il est incompétent, il ne peut se prononcer sur elles, il n'a pas de pierre de touche pour les éprouver, il les acceptera sur la foi de l'autorité jç[ui les proclame; il ne peut connaître du contenu de la Révélation, ce serait la lui livrer; il n'est admis à contrôler que les titres de Tautorité, de la Révélation, travail ingrat et qu'on n'entreprend pas. On accepte la légitimité de l'autorité, de la Révélation, par lassitude ou par habitude, parce qu'on veut échapper aux douleurs de l'examen; mais jamais on n'abdique entre les mains de l'autorité après une confrontation vraiment scientifique des titres de l'autorité. Cette entre • prise est trop ardue, trop délicate pour les esprits ordinaires, qui ne se soucient pas de résoudre tous les problèmes d'histoire et de critique que soulève la question des titres de l'autorité et qui soupirent après la vérité religieuse. Quant à ceux qui la conduisent à bonne fin, ils ont trop exercé leur raison et leur conscience, ils ont trop pratiqué la foi en eux-mêmes, en nos moyens naturels de connaître, pour renoncer à soumettre le contenu de la Révélation au même examen. La raison cultivée,
affermie par Tétude, n'est pas un fiacre qu^on renvoîe lorsqu'on est arrivé à l'église; on ne peut la congédier si cavalièrement : elle s'est trempée dans ces exercices, et elle n'abdiquera pas au moment où elle vient d'acquérir la conscience de sa puissance. Du reste, quand elle accomplit ce suicide^ la situation du croyant n'est pas meilleure: l'examen des titres de la Révélation ne peut jamais conduire qu'à des probabilités :l2Lceviiiuûe n'est promise qu'à ceux qui saisissent directement la vérité et dont la foi n'est pas une déduction logique, mais un fait de conscience.
La plupart de ceux qu'on invite à contrôler les titres de Tautorité, Bible ou Église, se gardent bien de s'aventurer dans ce travail ; ils s'en rapportent à leurs devanciers, ils en croient sur parole les défenseurs attitrés de la Révélation et leur foi porte la peine de son origine. Elle n'est pas vaillante, joyeuse, sûre d'elle-même; paisible, tant qu'elle n'est pas assaillie par le doute, elle devient bientôt méfiante, soupçonneuse, irritée dès qu'elle se sent ébranlée et qu'elle ne sait comment se raffermir. Si elle était le fruit de ce consentement de nous-mêmes avec nous-mêmes, qui met l'unité dans tout notre être, elle saurait où se retremper; si elle était née, comme une étincelle^ du choc de la vérité qui est en nous avec la vérité hors de nous, elle rallumerait sa lumière et sa chaleur dans une de ces rencontres salutaires; mais elle n'est qu'une adhésion de tradition, de coutume à une autorité dentelle n'a pas contrôlé les titres et qui se place entre elle et la vérité; elle ne grandit pas au milieu de ces orages, car elle n'a pas de racines et toujotirs plus chancelante, elle maudit les discussions et les téméraires qui mettent tout en question. De là à l'intolérance, à la proscription hors de l'État ou de l'Église, selon les temps, il n'y a qu'un
pas. La foi d'autorité n'est jamais vivante comme une foi personnelle conquise par des efforts énergiques ; elle reste toujours faible et elle inspire des mesures de persécution contre ceux qui la menacent. Voyez dans l'histoire quels sont les plus ardents fanatiques, les intolérants les plus implacables ! Toujours ceux dont la foi est la plus exposée aux objections et qui n'a pas subi l'épreuve salutaire de l'examen: le juif, le musulman, le catholique, du moyen âge, l'orthodoxe du xvii* siècle. On peut établir une proportion infaillible: plus la foi d'autorité domine chez un homme, plus il est intolérant. C'est toujours quand on attaque le point faible de leur théorie, celui qu'ils n'ont pas soumis à une révision suffisante, que les théologiens perdent patience et s'emportent. Luther ne se possède plus « quand on conteste la vérité de sa doctrine de la consubslantiation» qu'il avait cependant été tenté d'abandonner, pour jouer un bon tour au Pape j et quand on ramène Calvin sur la question de la responsabilité de ceux qui sont prédestinés à l'enfer, il éclate et vous traite de pervers. Si vous voulez fermer l'ère des proscriptions, des anathèmes, des intolérances civile et religieuse, si vous voulez ramener la concorde, la paix dans la société humaine, c'est bien celte fausse idée de la Révélation, cette prétention de posséder la vérité absolue qu'il faut renverser. Et c'est dans cette conviction que Lessing écrivait : « Le » sentiment de Nathan contre toutes les religions positives » a toujours été le mien. » Qui peut résister à la tentation de proscrire l'erreur, d'arracher des innocents à l'empire de l'erreur, quand il est assuré d'avoir toute la vérité, rien que la vérité, quand il est persuadé que son contradicteur n'a pas une parcelle de vérité? « Ahl la pauvre » femme, je te Tai bien dit, est chrétienne ; elle est obli-
156 LE CHRTSTIANISME MODERNE.
» gée de tourmenter les autres par charité. C'est une de » ces visionnaires qui s'imaginent savoir à elles seules la » seule vraie voie, Tunique voie qui conduit à Dieu. Ces » gens se sentent le devoir de conduire dans cette voie » tous ceux qui suivent une autre route. C'est facile à s^ex- » pliquer de leur part; car s'il est vrai que leur chemin seul » soit le bon chemin^ comment verraient-ils tranquille- » ment leurs amis prendre une voie différente, qui les » mènerait à la perdition éternelle ? Pour qu'il en fût autre- » ment, il faudrait d'abord trouver le moyen de haïr et » d'aimer à la fois la même personne (1). »
Cette manière mécanique de parquer les hommes en deux catégories tranchées et dç séparer ainsi le bien et le mal, Terreur et la vérité, favorisera toujours Tint olérance. Le respect des convictions contraires ne sera assuré que le jour où Ton s'élèvera à des notions plus justes sur la manière dont la vérité se fait, se dégage dans le travail de l'humanité, où Ton consacrera les droits de l'individualité avec toutes leurs conséquences et où Ton renoncera à faire marcher tous les hommes du même pas dans le même sentier.
La tolérance sera vraiment entrée dans nos cœurs, lorsque le principe, proclamé par Saladin, inspirera tous les jugements : « Je n'ai jamais demandé qu'il n'y eût qu'une » seule écorce pour tous les arbres. » Tant qu'on voudra contraindre tous les hommes à porter le même vêtement, à prendre la même nourriture, à jeter leur pensée, leurs expériences dans le môme moule, dans la même formule, on violentera la nature humaine, et l'unité qu'on obtiendra par ces procédés sera tyrannique et ne pourra jamais
(1) Nathan, act. V, scène vi.
compter sur un lendemain. L'unité vraie, solide, durable ne peut être que l'harmonie des différences, des nuances, des individualités. L'orthodoxe intolérant ressemble au musicien qui ne peut suivre que son instrument et voudrait nous interdire les puissantes émotions, qu'éveille dans notre âme Tharmonie de tout un orchestre.
La tolérance n^est pas le fruit suspect de l'indifférence; et son mot d'ordre n'est pas toutes les religions sont bonnes; ce qui, d'ordinaire, est synonyme du mépris des religions. Quand nous retenons sur nos lèvres l'analhème contre une forme religieuse à laquelle nous n'appartenons pas, nous ne prétendons pas la mettre sur le même niveau que la foi que nous professons; nous ne renonçons pas à revendiquer pour notre point de vue une supériorité réelle et à tenter de lui recruter des adhérents ; mais nous reconnaissons que pour un autre degré de culture, pour d'autres besoins, cette religion, qui n'est pas la nôtre, a une légitimité et une valeur relatives; nous la respectons parce qu'elle prépare, qu'elle élève l'homme à un nouvel état de la conscience religieuse; son prix à nos yeux n'est pas dans sa conformité avec la vérité absolue, mais dans sa puissance pédagogique. Nous pouvons associer ainsi le respect le plus sincère pour toutes les formes religieuses avec un zèle ardent de propagande. Le Catholicisme, pour un protestant éclairé, libéral, n'est pas un produit de l'Enfer, comme l'affirmaient les hommes du xvi« siècle avec leurs convictions massives, tout d'une pièce; c'est une forme du Christianisme, qui se survit et qui devient un embarras dans le monde moderne. Excellent pour assouplir, civiliser les barbares, il étouffe aujourd'hui l'individualité, et ne peut pas nous initier, nous préparer aux rudes labeurs de la liberté. C'est donc un devoir, pour les indi-
vidus qui sont éclairés sur l'impuissance et le danger du Catholicisme, de ne pas s'attarder dans une église vieillie et de chercher une société religieuse, qui leur assure un Christianisme épuré et les rapproche de la vérité idéale, qu'ils ont le devoir de poursuivre. Mais tout en accomplissant cette 'évolution, ils n'attenteront pas à la liberté du voisin, même s'il s'obstine dans son erreur; et ils ne songeront pas à lui imposer ce progrès, qu'il méconnaît encore.
Le sentiment de la fragilité de la raison humaine, le souvenir fâcheux de toutes les erreurs, de toutes les folies qui ont eu cours et crédit dans le passé, peuvent inspirer à l'homme le désir de se confier à une Révélation surnaturelle, qui le mette à l'abri de ces méprises ; mais au fond ce besoin d'une Révélation est une défaillance morale, ("'est toujours lorsque l'homme n'entend plus en son cœur la voix de Dieu, qu'il demande à l'entendre au dehors, et qu'il se jette à genoux, devant un prêtre ou un livre, pour recevoir par les sens, ce que les organes naturels du commerce avec Dieu se refusent à lui communiquer. On porte atteinte au caractère de la vérité, dès qu'on prétend la saisir autrement que par l'effort d'une conscience pure. « La vérité, dit Nathan, n'est pas de cette monnaie nou- » velle dont le poinçon fait la valeur, qu'on n'a qu'à comp- » ter sur la table. Eh quoi I on mettrait la vérité dans une » tête comme on met de l'argent dans un sac? » C'est le châtiment de l'orthodoxie et de tous les systèmes d'autorité, en matière de foi, de changer les conditions de la possession de la vérité et de réduire le drame de la vie morale à une simple constatation juridique. Plus de ces efforts hardis, persévérants pour saisir et s'assiniiler la vérité, pour en faire notre chair et noire sang; il suffît
d'un procureur qui établisse bien ce qui est écrit, ce que Tautorité affirme ! Nous n'avons plus à nous soucier du cœur pur qui voit Dieu, c'est une question juridique à instruire : rintelligence la plus sèche, le cœur le moins pieux, sont compétents ; le Diable peut citer V Écriture pour jus^ tifier ses desseins (1) ; la condition qui prime les autres, c'est d'être Irès-versé en droit canon. On accepte passivement ce que Tau ton té enseigne, et tout ce qu^elle n'interdit pas expressément, passe pour permis. C'est ainsi que nous voyons des protestants se justifier des trahisons les plus évidentes du principe chrétien, en disant : la Bible ne le défend pas.
S'il est vrai qu'on ne renverse que ce qu'on remplace, Lessing a porté le coup de grâce k la théorie orthodoxe sur la Révélation, parce qu'il lui a substitué une autre notion. 11 ne s'est pas évertué à prouver que la Révélation n'était pas possible : ces thèses absolues sur la conduite de la Divinité peuvent plaire à l'esprit dogmatique, qui affirme ou qui nie, selon ses sentiments personnels ; mais la philosophie critique ne leur reconnaît aucune valeur. ^• Ainsi Fichte, dans son examen de l'idée de Révélation, n'en conteste pas la possibilité, et Kant, lui-même, ne la met pas en doute. La question ne doit pas se trancher à priori, par des considérations abstraites : c'est l'histoire qui est appelée à prononcer en dernier ressort.
Des défenseurs obstinés du vieux dogme, et qui ne cherchent partout que des arguments en faveur de leur parti pris, ont pu se laisser égarer par la phraséologie de Lessing et l'invoquer comme un auxiliaire des théories supranaturalistes. Mais à y regarder de près on s'aperçoit
(1) le Marchand de Venise^ acte I^ scène iik
que Tancienne idée d'un acte révélateur parfait, fournissant à l'homme, sous une forme achevée^ des notions que, livré à lui-même, il n'aurait jamais pu atteindre, cette idée d'une Révélation infaillible^ absolue, ne peut pas se concilier avec ces tâtonnements, ces approximations^ ces accommodations aux circonstances et aux temps qui sont^ suivant Lessing, le caractère de la Révélation. En introduisant le développement, l'histoire dans la Révél|ition, il lui arrache son caractère surnaturel, absolu ; et il la fait ' redescendre des hauteurs de l'empyrée, dans le flux éternel des choses qui deviennent, qui se font.
En face de toutes ces religions, qui se sont disputé et se disputent encore Tempire des âmes, il n'accepte pas qu'on pose la question comme l'orthodoxie le veut : il ne peut pas y avoir deux religions vraies^ deux Révélations; quelle est donc la religion positive qui est fondée dans ses prétentions, quelle est la Révélation qui vient de Dieu, car la Parole de Dieu ne peut être multiple ? Chaque religion positive a sa vérité relative, puisqu'elle a vécu, qu'elle a concouru pour sa part à l'ennoblissement, à Tapaisement , de l'âme humaine; sa vérité, sa légitimité se mesure à son harmonie a\ec les besoins, la culture, le tempérament, le niveau physique et moral du peuple et du siècle, qu'elle a rattachés au monde invisible. Ce que Lessing appelle la vérité interne d'une religion^ c'est la nécessité historique qui préside à sa formation.
La Révélation n'est pas l'introduction, dans le développement de l'humanité, d'idées étrangères ou inaccessibles à la conscience humaine; c'est le dévoilement, comme dit Joseph de Maistre, le déroulement d'idées, de sentiments qui sont contenus dans notre nature et qui, sous l'influence de l'histoire, mûrissent et s'épa-
nouissent. Jalouse de mainlcnir l'originalité la plus absolue de la Révélation, Torthodoxie efface tout rapprochement avec les religions antérieures, elle réduit, elle élimine toute préparation, elle creuse un abîme pour rendre impossible une transition naturelle; comme le mécanisme de Descartes avaitbesoin d'une chiquenaude du Créateur pour mettre le monde en mouvement, il lui faut mi coup de main de l'Éternel pour introduire dans le drame humain des idées, des sentiments d'un ordre nouveau.
C'est du reste l'instinct de légitime défense, qui inspire à Torthodoxie cette tactique. Si la Révélation n'apportait à l'humanité que des sentiments et des idées que la conscience humaine pourrait s'assimiler, dans lesquelles retrouverait sa propre substance^ pourrait-on maintenir la nécessité d'une intervention miraculeuse, d'une Révélation surnaturelle? La théologie de juste-milieu, qui prétend démontrer la vérité du Christianisme par son harmonie intérieure avec l'âme humaine, nous semble bien imprudente pour la cause qu'elle défend avec tant de passion. Elle mine le sol, sur lequel elle élève à grand fracas sa théorie du Surnaturel. Si la Révélation n'apporte à l'homma que des sentiments et des idées qui s'imposent à notre foi par leur propre beauté, par* leur évidence irrésistible, à quoi bon suspendre l'ordre des mondes et bouleverser la nature? à quoi bon une Révélation qui ne révèle rien? Ainsi ces théologiens de juste-milieu forment le pont, par lequel passera la foule, pour aller de l'ancienne idée de la Révélation, à celle que Lessing propose.
La Révélation est une éducation^ c'est Véducation de VhumanUé, Or, chacun sait qu'on n'élève pas un enfant en promulguant une fois pour toutes et pour tous les
caractères, pour toutes les intelligences, Tensemble des vérités que Ton veut enseigner. C'est pas à pas que le pédagogue habile conduit Tenfant; il ne Téblouit ni ne l'accable d'une trop grande somme de vérités; et il préfère l'instruire solidement, lentement, que de l'épuiser pour se parer de sa précocité. Le bon maître ne dicte pas à l'enfant des solutions toutes faites, que l'élève n'aurait ' qu'à confier à sa mémoire; il éveille par des questions ' heureuses Tintelligence de l'enfant, il lui ménage la joie / de trouver lui-môme : mais l'élève est un vaniteux s'il se vante d'avoir découvert, tout seul, la vérité et s'il méconnaît la direction efficace du maître. C*est à ce point de vue qu'il faut considérer les religions positives : elles sont comme des classes d'enseignement, qui se succèdent les unes aux autres dans cette grande école de l'histoire ; et les livres sacrés de ces religions sont les ouvrages élémentaires de chacun de ces enseignements, d'autant plus précieux, qu'ils sont mieux calculés sur la force des élèves et qu'ils n'éteignent pas leur curiosité et n'arrêtent pas ^ leur élan vers des vérités plus hautes^ plus complètes. f C'est la réfutation la plus nette du dogme de l'ortho- / doxie, qui pose la Révélation, la Bible comme une borne, / qu'il n'est permis ni de déplacer ni de franchir.
Cette assimilation de la Révélation à l'éducation ruine, • de fond en comble, la théorie qui nous présente la Révélation comme un corps de vérités inaccessibles à l'homme L'éducation^ en effets repose sur ce principe qu'on ne peut communiquer à l'élève aucune idée dont il n'aurait pas le germe, le pressentiment en lui. a L'éducation ne donne » à l'homme rien qu'il ne pût aussi bien avoir de lui- » même : seulement elle le lui donne plus vile et plus » facilement. Pareillement, la Révélation ne donne au
B genre hamain rien, à quoi la raison humaine ne pût parie venir aussi^ abandonnée à elle-même. »
Cette théorie est développée et justifiée par un homme qui n'est pas suspect de partialité pour le mouvement critique du xvni* siècle. Joseph de Maistre, dans son Examen de la philosophie de Bacon^ a tracé d'pne main ferme et avec une rare précision, le commentaire lumineux de la théorie de Lessing. « Qu'est-ce que la révéla- » tion ? C'est un enseignement divin ; et qu'est-ce que » l'enseignement humain? C'e^t une révélation humaine. » Un théorème mathématique, démontré à celui qui Tigno- » raît, est une révélation. Or, comment apprendre ce qu'on )) ne sait point encore, sinon en vertu de ce qu'on sait » déjà? Comment l'homme recevra-t-il une vérité nou- » velle, s'il ne porte pas en lui une vérité intérieure, une » règle innée sur laquelle il juge l'autre?... En général, )) rien ne peut donner une idée à un homme, elle peut » seulement être réveillée; car si l'homme (ou une intel- » ligence quelconque) pouvait recevoir une idée qui ne lui » est pas naturelle, il sortirait de sa classe et ne serait plus )) ce qu'il est; on pourrait donner à Tanimal Tidée du » nombre ou celle de la moralité... En un mot le but de » la révélation n'est que d'amener l'esprit humain à lire )) dans lui-même ce que la main divine y traça, et la » révélation serait nulle si la raison, après l'enseignement; » divin, n'était pas rendue capable de se démontrer à » elle-même les vérités révélées ; comme l'enseignement )) mathématique ou tout autre enseignement humain n'est )) reconnu vrai et légitime que lorsque la raison, exami- » nant les nouveaux théorèmes sur la règle éternelle » cachée dans le fond de son essence, dit à la révélation » humaine, vousavez raison, c'est-à-dire vous ôtes/arûtson.»
Un enseignement étranger à la nature humaine, inac* cessible ; à la raison, qui ne pourrait être démontré par elle ; est comme nul et non avenu ; il ne peut pénétrer dans la conscience de l'homme, être vraiment saisi par elle, il peut peser sur elle comme un joug extérieur, il ne sera jamais sa propriété, sa vie, sa lumière. Si la Révélation n'a d'autre mnyen de se légitimer que d'en appeler slm credo quia ubsurdum, elle restera toujours pour l'homme un objet d'étonnement et d'effroi, toujours à la veille d'être expulsée par un effort vigoureux de la conscience, qui ne se reconnaît pas en elle ; et si elle peut être défendue par la raison, si elle dépend de ses lois^ rentre dans sa sphère, si les motifs pour y croire relèvent de la raison, si elle est vraie parce qu'elle répond aux besoins religieux de l'homme, l'origine surnaturelle de la Révélation n'est plus nécessaire, et elle rentre dans cette éducation que l'esprithumain reçoit à travers les révolutions de l'histoire, sous rinfluence de l'Esprit absolu. La Révélation n'est plus un donum superaddiium, un appendice ou un supplément de la conscience humaine; elle ne descend pas des cieux entr'ouverts, elle sort des profondeurs de la conscience ; elle est, comme dit Samuel Vincent, la révélation de rame humaine.
La religion chrétienne peut être menacée par cette façon de se représenter la Révélation, car la Trinité, la communication des deux natures^ la transsubstantiation ne pourront jamais se justifier par leur accord avec les besoins religieux de l'âme, avec les axiomes éternels de la raison; mais la religion de Jésus se prête admirablement aune pareille exposition. L'amour de l'homme pour rhomme, comme l'amour de Dieu pour l'homme, ne sont pas des vérités étrangères à l'âme humaine et
qu^il faille nous inoculer par voie surnaturelle; elles ne sont que Tépanouissement naturel de nos saints désirs, de nos aspirations natives. Et Jésus n'a fait que monlrer inscrites dans notre cœur ces grandes vérités; il n*a été révélateur que parce qu'il a révélé la conscience à la conscience, et qu'il a déchiré le voile qui cachait à l'âme sa vraie nature, sa substance divine.
L'étude impartiale des documents de la Révélation ne permet pas de nourrir longtemps cette illusion d^me communication surnaturelle, qui introduit dans le tissu des choses humaines, des éléments étrangers, et qui est achevée, close, avec la dernière lettre du volume sacré. On peut se persuader que ces ordonnances, ces doctrines sont tombées un jour du ciel entr'ouvert, qu'elles sont une dictée faite un jour par Dieu à quelques écrivains ; mais quand on ne reçoit plus la connaissance de ces doctrines par le résumé officiel d'un concile ou d'un synode, quand on remonte de la tradition consacrée aux sources mêmes, qu'on étudie sans parti pris ces monuments vénérables du passé, on cesse bientôt de croire à l'uniformité, à ridentité d'une Parole divine, immuable; force est bien de reconnaître que les idées les plus fondamentales se sont dégagées, comme sous le jeu des événements et des circonstances extérieures, des profondeurs de la conscience humaine.
Parmi ces idées, qui forment le fond de la conscience religieuse de ce temps et que nous sommes disposés à rapporter à une Révélation divine, il n'en est aucune qui porte plus la trace de ce travail que l'idée de la vie future. Elle n'éclate pas soudainement, au milieu d'une obscurité profonde, sur les lèvres d'un homme qu'on puisse nous présenter comme l'organe de la Divinité; elle
semble le produit anonyme d'une fermentation séculaire, d'une longue incubation au sein de la nation juive, et sous Taction des épreuves diverses qu'a traversées la fortune de cette nation. A mesure que Tâge messianique se dérobe au v ardeurs impatientes du peuple; à mesure que le nombre de ceux qui sont descendus au Scheol, avant d'avoir vu se lever l'étoile du Messie, augmente ; à mesure que le contraste entre l'état moral des individus ou de la nation entière et le partage des biens et des maux devient plus poignant, mieux constaté, Thorizon s'éclaircit et se lève aux regards de l'Israélite, il ne se ferme plus sur ce monde où la rémunération est si incomplète, si contradictoire ; le sentiment de la justice blessé par la réalité, le besoin d'établir une compensation et de ne pas créer une inégalité criante^ au détriment de ceux qui sont morts avant Tère messianique, font jaillir de l'âme de ce peuple une lumière nouvelle^ plus intense sur la destinée de l'homme, et la tombe n'est plus le terme fatal où tout vient sombrer. Sans doute cette fermentation fut intérieure et propre à la nation israélite ; et l'idée de l'immortalité ne peut être un emprunt aux croyances persannes. Mais qui oserait nier que les relations avec les Perses, le contact avec leur religion, n'aient contribué àf avoriser cette fermentation, et n'aient donné à la conscience d'Israël cette première indication, qui décide d'un mouvement et de son but? Quelle que soit la part qu'on attribue à la religion des Perses sur la croyance' d'Israël à la vie future^ il reste acquis que l'esprit n'est arrivé à prendre conscience de sa destinée, de sa vocation que successivement, à l'école des événements, qui se produisaient dans la vie des particuliers et du peuple entier.
Cet exemple est frappant, pour montrer l'impuissance
HÉVÉLATION. W
de la théorie orthodoxe à rendre compte des faits. La foi à rimmorlalité, dans le peuple juif, nous la voyons se faire, se développer ; et nous pouvons noter les circonstances politiques qui ont amené l'esprit humain à déplier, à dévoiler des idées qui sommeillaient en lui et quMl ignorait. Cette idée n^est pas tombée du ciel comme un fruit mûr, que Thumanité n'a qu'à recueillir; nous avons pu suivre toutes les évolutions qui l'ont conduite à maturité. Faut-il en conclure que l'humanité seule est ouvrière dans ce travail séculaire, et qu'il n'y a que la part de l'homme dans cette élaboration de l'idée religieuse? Mais ce mouvement ascensionnel, qui triomphe de la paresse de l'homme, ce lien mystérieux qui relie entre elles les diverses religions et constitue la trame résistante sur laquelle viennent s'enrouler tant de iBls de valeur et de caractère différents, cette énergie productrice qui pousse en avant l'esprit humain, comme l'aiguillon dans les flancs du bœuf rétif, pouvons-nous méconnaître à ces traits la main de Dieu? Ne sentons-nous pas celte attraction puissante que l'Esprit absolu exerce sur Tesprit de Thomme, pour l'entraîner dans son orbite et lui communiquer le rayonnement de sa vie? Si l'homme était seul livré à ses propres forces, comme le suppose rhypothèse déiste, ne serait-il pas comme Toiseau sous la machine pneumatique, ne manquerait-il pas de souffle et d'élan, et ne serait-il pas soudain figé dans sa bestialité? Les efforts héroïques de l'humanité, pour saisir ou tra<» duire le monde invisible, sont le témoignage éclatant de la présence de Tinvisible dans le jeu des sociétés humai^ nés ; les progrès persistants de Tesprit qui s'arrache à la matière, s'oppose à elle et s'aflirme dans sa supériorité, sont la preuve que le monde et l'humanité ne sont pas
une machine vide^ qui chemine par son propre poids; mais que TEsprit absolu est immanent à la création et à la conscience humaine^ et produit ces diverses explosions de la conscience, qui sont les religions.
On se méprendrait étrangement si Ton voulait expliquer la production des diverses religions par un travail de marqueterie, de juxtaposition, par la combinaison d'éléments préexistants. Si Tœuvre d'art, vraiment belle, sort entière du cerveau qui la conçoit, si elle n'est pas formée par le rapprochement mécanique des parties belles que l'artiste a rencontrées ici et là, et qu'il rassemble, les religions, les grandes religions, celles qui portent le sceau de l'originalité et de la création, ne sont pas constituées par la réunion de caractères épars dans les œuvres antérieures ; elles ne sont pas des œuvres composites, et comme une résultante de tous les systèmes antérieurs. La religion appartient à l'ordre de la spontanéité; elle participe à la nature de Tœuvre d'art, elle n'est pas le fruit d'une combinaison réfléchie (ce sont les religions de la basse époque qui peuvent affecter cette forme), elle sort toute armée, toute parée de son idéale beauté, de la conscience humaine qu'a traversée un rayon divin. Les religions antérieures sont une condition de son éclosion, elles n'en sauraient être la cause. Gomme l'observation attentive des phénomènes naturels nous apprend que les conditions matérielles, nécessaires à la manifestation de la pensée ou de la volonté, ne sauraient nous fournir l'explication suprême et la cause de l'esprit, de même l'histoire des religions peut signaler, dans un degré antérieur de la conscience religieuse, le point d'appui nécessaire à l'essor d'une nouvelle religion, — ainsi la conscience juive est le milieu nécessaire où naîtra le Christia-
nisme ; — mais ea décomposant la religion chrétienne dans ses éléments essentiels, nous n'arriverons jamais à démontrer que tout se réduit à un éclectisme heureux, à une résultante simplifiée. Au-dessus de toutes ces parties dont on peut assigner la provenance, il y a un souffle, un esprit qui raccorde tous ces éléments, les fait vivre ensemble, concourir au môme but; il y a quelque chose de nouveau, il y a un embryon qui attire, pour s'en nourrir, toute la masse d'idées rendue libre et flottante par la décomposition des religions. Cet embryon qui devient le principe d'une vie nouvelle, qui Ta produit? Ce ne peuvent être ces religions, dont il hâte la mort, en les dépouillant de tout ce qu'elles ont pu posséder de vérité. Nous touchons ici, comme dans tous les phénomènes de biologie, aux limites de la science humaine qui nous laisse sur le seuil de l'infini, toujours jaloux d'arracher le dernier voile pour saisir l'absolu et toujours déçus dans notre audace.
La Révélation, selon Lessing, n'est pas la cause qui produit la religion; elle exprime moins la part de Dieu que celle de l'homme, dans cette ascension progressive vers les choses divines. Et c'est ce qui prouve Tillusion de ceux qui voulaient s'emparer de quelques tournures de phrases ou de quelques expressions de son Education du genre humain^ pour le transformer en défenseur de la Révélation au sens supranaturaliste. La Révélation n'est qu'un moyen de propagation, d'instruction : c'est l'homme qui est arrivé au haut de l'échelle et qui tend la main à son frère, placé sur un échelon inférieur. La religion est un fait immanent à l'homme; elle jaillit de sa nature, elle ne lui est pas imposée du dehors comme une livrée ; elle sort des profondeurs de son être spirituel, et le monde
FONTAIfÈS. 10
m LE CHRISTIANISME MODERNE.
extérieur^ par son contact^ ne fait que fournir ToccasioD ; c'est le choc qui met en branle le ressort caché, par lequel rbomme est suspendu à Dieu. L^idée de Dieu n'est pas apportée du dehors, comme une nouvelle d'un monde inconnu ; elle est implantée dans la conscience humaine. La religion est donc naturelle à Tbomme, elle n'est pas du tout un fait surnaturel ; on peut la comparer au rayonnement de l'esprit sur la physionomie; mais c'est la dégrader que de l'assimiler à cet ornement ajouté, à cette auréole, que les peintres placent autour du front des saints. Parce qu'elle est naturelle à l'homme^ elle subit les variations de sa nature, de la portée de son esprit, de son tempérament, comme de sa culture intellectuelle ; et elle est exposée à prendre autant de formes, de nuances, qu'il y a d'individualités différentes.
Pour arrêter ce débordement de diversités, pour établir un lien^ une société entre les divers individus, on convint de certaines idées, de certains usages qui serviraient de centre de ralliement et de moyens de s'entendre. Par une pente naturelle à l'homme, qui se prend d'une tendresse particulière pour les œuvres où il sent moins Fempire de la nécessité divine, on fut amené à attacher la même valeur, la môme importance à toutes ces idées et ces pratiques de convention qu'aux vérités qui se légitimaient et se justifiaient par elles-mêmes* Sur le fond religieux commun^ on éleva ces constructions bizarres qui sont les religions positives y révélées ^ comme sur ces besoins communs d'ordre, sur cet instinct général de justice, on a bâti les législations particulières^ qui sont le droit positif en opposition avec le droit nati^ rel, La religion naturelle est donc la base psychologique des religions positives; et a là meilleure des religions po-
)) sîtives ou révélées, ce sera celle qui contient le moins » d'additions, de conventions à la religion naturelle et qui )) compromet Ife moins les effets salutaires de la religion » naturelle. »
Cette explication de la formation des religions positives met fin à cette éternelle dispute entre les diverses religions et supprime le pt^oblème. Il n'y a plus lieu de se demander quelle est, entre toutes ces religions révélées, la seule vraie? Lessing nous répond : toutes les religions positives et révélées (on sait ce qu'il entend par là) sont vraies et fausses tout ensemble I Vraies, parce qu'elles . correspondent à un état donné de la conscience humaine, * qu'elles sont la réponse appropriée à une certaine culture, à de certains besoins déterminés, parce qu'elles sont la forme naturelle sous laquelle la conscience humaine saisit le divin et ses rapports avec l'humanité. Fausses, parce qu'elles ne sont pas le déploiement logique de la nature humaine et qu'elles sont compliquées d'éléments de convention arbitraire, et qui ne découlent ptis de ridée pure de Dieu. Ces diverses religions sont une série d'ébauches, que l'humanité doit effacer successivement, avaîit d'arriver à tracer l'image idéale de la religion vraiment spirituelle ; et, dans ces religions qui se dévorent et se remplacent, Lessing admire un plan divin.
C'a été l'erreur du xvni® siècle de croire que cette religion naturelle s'était produite à l'origine de l'histoire, qu'elle avait reçu à cette première heure son expression vraie, pure de tout ornement conventionnel, et que l'humanité, par une décadence qui serait Inexplicable, était * tombée dans ces religions positives, révélées, qui sont un travestissement, une déviation de là religion naturelle. Mais ce tableau historique est tout à fait chimérique.
I Jamais la religion naturelle, dans sa nudité, n*a eu son jour, pas plus que le droit naturel. Dès que la religion naturelle a voulu se traduire, s'alllrmer dans la réalité, dès qu'elle est sortie du monde intérieur pour devenir un fait social, elle a affecté une forme particulière et elle a . été du coup une religion positive. Ce que Ton a appelé au XVIII" siècle la religion naturelle, la foi en Dieu et en rimmortalité de Tàme, est le caput mortuum d'une religion ; c'est la religion raréfiée, sublimée, mais ce n'est pas la source pleine de fraîcheur d'un large et puissant [ développement : si j'osais, je rappellerais un volcan éteint. C'est la chrysalide d'une religion ; mais la vie^ la flamme ne sont plus là.
Lessing entend, par religion naturelle, ces grandes lignes qui marquent le contour d'une religion, ces instincts et ces aspirations, qui sont la matière divine Lqui, mise en fusion par le Cciractère^ l'histoire d'un peuple, constituera une religion. Peut-être, dans sa preniière période, a-t-il partagé l'erreur de son temps et cru que l'histoire des religions n'était qu'une chute prolongée de cet état supérieur, où régnait dans sa simplicité la religion naturelle. Mais son Éducation du genre humain ne nous laisse aucun doute sur ce point ; il salue dans l'avenir la consommation, l'accomplissement de la religion ; et il contemple l'esprit humain porté sur les ailes de l'Esprit absolu, se précipitant dans une lumière toujours plus pure et transformant les vérités révélées en vérités rationnelles.
Cet impie a le long espoir et les vastes pensées qu'inspire la confiance eu Dieu. « Il n'est pas vrai que des spé- » culations sur ces objets aient jamais fait de mal et porté » le trouble dans la société civile. Ce n'est pas aux spécu-
» lations que ce reproche s'adresse^ mais au délire et il la » tyrannie qui prétendent les empêcher et les défendre, » aux hommes qui ont leurs spéculations particulières et » ne veulent pas que d'autres aient les leurs. Le genre » humain ne doit-il jamais arriver au plus haut degré de )) lumière et de pureté? Jamais I jamais!... Ne permets pas » ce blasphème à ma pensée, Dieu de bonté ! L'éduca- » tion a son but dans l'espèce aussi bien que dans Tindi- )) vidu. On s'élève pour quelque chose. Non, il viendra, » il viendra certainement le jour de la consommation^ le » jour d^un nouvel Évangile étemel^ jour qui nous est ' » promis, même dans les livres élémentaires de la nou- » velle alliance. Marche à pas insensibles , Providence D éternelle ! laisse-moi seulement ne pas désespérer de » toi, parce que ton allure est insensible! Ne me laisse » pas désespérer de toi, alors même que ta marche me • » semblerait rétrograde. Il n'est pas vrai que la ligne » droite soit toujours le plus court chemin. »
Cet espoir, qu'exprime Lessing de voir l'humanité dé- . passer la nouvelle alliance, s'explique, en partie, par la manière, dont il a caractérisé le point de vue des livres élémentaires de cette alliance. Si le Christianisme ne s'élève au-dessus du Judaïsme^ que parce qu'il substitue la perspective de récompenses célestes à la promesse de biens temporels^ pour exciter l'homme à l'accomplissement du bien, il est permis en efiet de rêver un âge nouveau, où des motifs plus désintéressés, plus puissants posséderont l'homme. Mais nous avons contesté, dans un chapitre précédent, la parfaite justesse de ce point de vue ; et en tous cas, on ne peut accorder qu'il suffise à caractériser le principe chrétien. C'est plus haut qu'il faut chercher le motif d'une nouvelle évolution religieqse,
m LE GffRlSTIANISME MODERNE.
Les vérités que nous enseigne le Nouveau Testament, ne perdons pas de vue la théorie de Lessing, ne sont pas étrangères à la raison de l'homme; elles sont destinées à être transformées en vérités rationnelles. L'éducation» que nous recevons des livres de la nouvelle alliance, nous a permis de les recevoir plus tôt, plus fecilement que si nous étions restés livrés à nos propres efforts; mais le but de l'éducation, c'est de rendre le pédagogue inutile, et la Révélation doit aspirer à s'effacer devant la virilité de l'esprit humain. L'homme ne doit pas toujours être asservi à ses livres élémentaires; quand il les possédera, qu'il sera arrivé à la dernière page, il commencera à pressentir que ce n'est pas le non plus ultra des connaissances humaines, et peu à peu l'Ancien Testament ne lui sera plus indispensable pour le dogme de l'unité de Dieu ; et le Nouveau Testament cessera également de lui être indispensable pour le dogme de l'immortalité de l'âme. Ce mouvement est naturel, légitime, providentiel : il serait vain de vouloir l'arrêter. Si la source de toutes les vérités que l'humanité peut posséder est dans la conscience de l'honimei si la Révélation ne donne au genre humain rien à quoi la raison humaine ne peut parvenir^ abandonnée à elle-même^ si toutes les vérités révélées doivent être rattachées par voies de déduction aux vérités déjà connues par la raison, et qui se justifient pat elles-mêmes, par la nécessité qui leur est Inhérente, on conçoit qu'il doive arriver un jour où l'esprit humain cultivé, formé, développé par tous les livres élémentaires qui lui ont ménagé une éducation efficace, prenne possession de lui-même et fasse jaillir directement, de son propre fonds, toutes les vérités, qui sont sa joie et sa force.
Tant que l'enfant est sous la direction du pédagogue,il ne
s'appartient pas ; il (îl'oit sur la parole du maître : arrive > le jour delà majorité, le pédagogue disparaît, et Tenfahl » émancipé, pense, juge par lui-môme; il tire de sa propre • conscience les motifs de croire et d'agir. C'est ce que saint Paul développe dans l'épître aux Galales, pour marquer la supériorité de la nouvelle alliance sur Tanclenne; et peutêtre Lessing aurait-il dû reconnaître que son Evangile ' éternel, que son troisième âge du monde s'était déjà levé; , et que, s'il n'était pas pleinement réalisé, il était en germe, en principe dans la révolution chrétienne, et qu'il suffisait de le défendre, comme Paul, contre les envahissements du Judaeo-christîanisme, ce perfide ennemi de la liberté, de Vautonomie de l'esprit chrétien.
Cet avenir, que Lessing salue avec enthousiasme, n'est ))as une lueur trompeuse qu'ont entrevue les rêveurs des xm® et XIV* siècles, et dont il faille se détourner comme d'une hérésie dangereuse ; le quatrième Évangile Ta proclamé, et en a mis l'assurance dans la bouche du Maître : a J'ai encore beaucoup dé choses à vous dire, mais vous )) ne pouvez les porter maintenant ; mais quand Tesprit » de vérité sera venu, il vous introduira dans la vérité » tout entière; » et il représente le croyant Comme possédant, en son icœur, une source toujours jaillissante. Ce n'est pas lui qui montrera l'âge d'or du Christianisme derrière nous et qui retiendra le croyant, comme la femme de Loth, devant l'état primitif de la religion chrétienne; il contemple dans l'avenir une lumière plus intense, et il y marche avec résolution. L'ignorant seul peut se persuader que la religion chrétienne est immuable et qu'elle est aujourd'hui ce qu'elle était aux temps apostoliques. Mais si l'histoire des dogmes nous a guéris de cette illusion, nous sommes amenés à nous
demander si ces changements ne sont que des trahisons prolongées^ et si tout le travail de la chrétienté consiste à essayer de remonter le rocher de Sisyphe, ou s'il y a dans le labeur de Thistojre quelque fruit à recueillir.
Cette question semble un blasphème pour tous ceux qui confondent la religion avec la doctrine^ et la Révélation avec un corps de dogmes. Si la Révélation est un enseignement surnaturel^ tombé du ciel^ une notification miraculeuse de solutions infaillibles sur tous les problèmes métaphysiques, parler de progrès, de développement, de perfectionnement, c'est insensé et coupable. Une formule décrétée par Dieu, dont l'homme n'a été que le secrétaire écrivant sous sa dictée^ est immuable comme le granit : rien ne peut Tattaquer ni la modifier. S'il en était ainsi, l'esprit humain n'aurait qu'à tourner dans un cercle infranchissable^ et l'histoire du Christianisme ne serait que le monotone récit de toutes les infidélités, de toutes les déviations que le dogme chrétien aurait subies à travers les âges ; mais tout autre est la conception de la religion et de la religion chrétienne. Ce n'est pas dans les sphères étroites de la métaphysique, au milieu des discussions sur l'origine et la fin des mondes, que la religion chrétienne est née; elle ne descend pas de la tête, elle est née dans le cœur de l'homme. La religion est un état intérieur de la conscience humaine, une manière d'être et de vivre; et le Christianisme est l'avénément, dans la conscience humaine, d'un nouveau principe de vie. Ce principe de vie jeté dans des âmes d'hommes qui étaient de leur temps, qui avaient déjà une langue et des notions toutes faites, a dû se mêler, s'agréger à des éléments qui lui ont été plus ou moins similaires, qu'il a transformés ou qui ont déteint
sur lui et lui ont imprimé une direction marquée. Vous avez beau jeter le môme levain, si la pâte est de nature diverse, si elle a subi un travail de préparation différent, le produit sera fatalement différent. Le principe chrétien, tombant dans une conscience juive, a dû y prendre une forme^ une saveur qui n'ont pas été Texpression franche, complète de ses énergies; et quand il recommence son œuvre de pénétration sur un des produits de la seconde période, il y rencontre une proportion plus grande d'éléments similaires^ et il arrive à pénétrer plus ' complètement la masse d'idées et de sentiments, dont il , doit être le régulateur et l'épurateur.
Plus l'évolution se continue sous l'influence du même principe, plus les produits deviennent perméables à l'action du principe, plus ils le reflètent et l'expriment dans toute sa fécondité. Les diverses périodes de l'histoire ecclésias- . tique ont donc cet intérêt et cette vertu de nous rapproche:* toujours plus d'une réalisation du principe chrétien, pure de tout alliage : à mesure que l'esprit humain trouve pour point de départ une proportion plus forte d'éléments chrétiens, il obtient des œuvres plus réussies, mieux frappées, qui laissent apparaître dans toute sa beauté la vie nouvelle. C'est ainsi que le chrétien des temps modernes n'a pas à envier la position des premiers chrétiens, car tout le travail de rhisloire a dégagé le principe chrétien, l'a mis en relief, a éprouvé sa fécondité et nous donne, pour confirmer sa vérité, le spectacle de toute cette floraison idéale, dont il a couvert le tronc vieilli de l'humanité. Le crible de l'histoire a séparé, dans la Bible, le pur froment de la paille ; et celui qui ne veut pas ignorer cette progressive élaboration, n'est plus menacé de se méprendre, comme les premiers convertis, et de confondre Vemhal-
in LE CHRISTIANISME MODERNE.
lage, pour rappeler une image de Lessing, avec la substance même et l'énergie dn principe chrétien. Toutes les branches parasites ou gourmandes^ qui absorbaient la sève, ont été élaguées par cette critique anonyme et irrésistible, qui s'accomplit dans la succession des systèmes et des théologies; et nous ne sommes plus exposés à plonger nos racines dans une terre aride, constituée par des alluvions étrangères^ et qui ne porte pas en elle les sucs chrétiens.
Si l'essence de la religion chrétienne était une doctrine infaillible, il y a longtemps qu'elle aurait disparu du ciel de rhumanité. Il a fallu toute la souplesse d'un principe, pour survivre à toutes ces constructions dogmatiques, qui se sont eifondrées, sous le flot montant de la pensée, pour ne pas avoir partagé le destin de ces pétrifications disciplinaires et doctrinales^ qu'avaient produites le génie pesant, juridique de Rome. Toutes les formes diverses, qu'a revêtues le principe chrétien, ont éclaté^ se sont brisées^ et le principe a continué de pénétrer la conscience humaine, et de la remplir d'une lumière et d'une chaleur qui ne sont pas épuisées; il est resté le centre mystérieux autour duquel la vie des différentes sociétés n'a cessé d'accomplir son travail de cristallisation. Les écorces diverses ont été arrachées par la main de l'homme ; mais le noyau^ le cœur du fruit est demeuré, conservant une puissance d'organisation et de rajeunissement vraiment divine. C'est la fortune du Christianisme d'avoir pu se greffer sur une philosophie tout imprégnée de dualisme et d'échapper, de nos jours, à la ruine de cette philosophie. C'est ce qui faisait dire à Yambagen, que le Christianisme avait des ailes qui le portaient au delà de ses frontières.
Il traverse, au xix« siècle, la crise la plus terrible qu'il
ait essuyée depuis sa naisance, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de renouveler tous les étais philosophiques, sur lesquels il a reposé pendant dix-huit siècles. Toute cette métaphysique, empruntée aux écoles rabhiniques ou des néoplaticiens, est percée à jour; et ceux qui s'obstinent à en coudr^ les lambeaux déchirés à l'Évangile^ ont oublié la parabole du vieux drap; ils se montrent des , amis bien imprudents. Heureusement la Bible, comme au xvi® siècle^ est rentrée dans le champ de la science indépendante; ce ne sont plus les interprètes officiels qui la lisent, elle est Tobjet des études désintéressées des laïques et elle répand^ sur ces problèmes délicats des rapports de la religion et de la théologie, une lumière inattendue et bienfaisante. Le Christianisme sort des limbes de la théologie ecclésiastique et reprend son rang sur la scène de l'histoire.
C'est Thonneur de l'Évangile, et la démonstration vie-* torieuse de sa vérité, d'avoir échappé à l'étreinte de philosophies contraires à son esprit. Le principe de la vie nouvelle n'était pas une métaphysique; mais il devait produire une métaphysique* Or les premiers chrétiens, dont on a loué à tort la puissance spéculative, ont ac-« cepté les prémisses de la théologie juive; et, sur le fondement de la conscience chrétienne, ils ont élevé un édifice étrange, d'ordre composite, etdont le couronnement n'est pas en harmonie avec les tendances et les lignes maîr» tresses du principe chrétien. Les doctrines mr Dieu^ sur la création et le gouvernement du inonde^ comme la ckristo* logie spéculative, ne procèdent pas du principe chrétieti et sont en contradiction avec ce sentiment de réconciliation, d'unité, qui est le trait caractéristique de la conscience chrétienne. Les périls de la conception supra-
180 LE GHRLSriANlSME MODERNE.
naturaliste, qui n'est^ dans la théologie chrétienne^ que récho de la transcendance absolue de Dieu enseignée dans le Judaïsme, furent conjurés en partie par la doctrine de la rédemption et par Taffirmation de la toute-présence de Dieu; mais au fond les dogmes de l'orthodoxie sont une longue trahison du principe chrétien.
Dieu reste toujours awdeW du monde, et il n'y intervient que par intervalles, pour produire quelques coups d'Etat; au lieu de l'effusion du nouvel esprit sur tous les croyants, de la permanence de l'action divine sur tous les hommes de franche volonté, l'inspiration est localisée dans un livre ou un corps hiérarchique; ce qui devait être le patrimoine commun, est devenu le monopole de quelques-uns ; au lieu d'un Christ, qui est le primus inier pares et dont les expériences religieuses doivent se reproduire dans tous les cœurs purs, on nous présente un Christ hybride, mélange contradictoire de deux natures et dont nous ne pouvons nous approprier les attributs; l'intimité, l'union avec Dieu n'appartient plus à l'humanité, à tout homme qui s'affranchit de la nature ; elle est le privilège d'un être étrange, produit artificiel d'une métaphysique aventureuse. Tous ces dogmes forment l'apogée de ce mouvement d'enthousiasme, qui porta la chrétienté à exalter le Christ et à traduire, dans Télévation de sa personne, sa foi au principe nouveau, dont il était l'introducteur dans la société humaine; mais l'apogée de ce mouvement dogmatique a failli être Técueil sur lequel le Christianisme a paru sombrer ; peu s'en est fallu que le Christ ne fût relégué, par cette humanité, qui l'avait déifié, dans le vague d'une entité métaphysique.
La crise que nous traversons était nécessaire; il fallait qu'elle éclatât, si le Christianisme ne devait pas périr.
Notre génération^ avide de réalité^ fait rentrer le Christianisme dans Tordre historique^ et le Jésus qu'elle a rendu à la conscience humaine se tient debout et n'est plus suspendu dans les nuages. Le Christ redevient Tinitiateur d'une nouvelle manière d'être et de vivre^ et nous aimons son caractère, sa conscience religieuse pratique; nous y lisons la prophétie de ce que nous devons être. Entre lui et nous, pas de différences essentielles, spécifiques : ce ne sont que différences de degrés.
Dès que la science fait rentrer une personnalité ou une religion dans Tordre historique^ montre ses points d'at* tache dans Tétat antérieur de la civilisation ou de la conscience religieuse; dès que l'enchaînement des faits n'est plus rompu, pour laisser place à une intervention surnaturelle, l'orthodoxie crie à l'impiété, comme si l'orgueil humain révolté entreprenait sur les droits de Dieu et voulait restreindre l'étendue de ses pouvoirs. On pose d'un ton solennel ce dilemme, auquel il n'est pas difficile d'échapper : Si le christianisme est le fait du développement historique, il n'est pas de création divine; il est l'œuvre de l'homme. L'objection serait pressante s'il y avait, comme dit Malebranche, une nature à qui Dieu eût fait part de sa puissance et quHl laissât quelquefois agir sans y prendre part, de la même manière qu'un prince laisse agir ses ministres. Mais c'est là le point de vue du déisme, qui fait de la nature une sorte de Dieu, se suffisant à ellemême le lendemain de la création ; et l'orthodoxie simplifie vraiment trop le problème en le posant dans ces termes. Elle veut réduire les adversaires actuels du sur- ))aturel, ceux qu'elle aime parfois à faire soupçonner de panthéisme, et elle pose la question sur le terrain du
déisme. Ne serait-ce pas un aveu indirect de complicité FOIrrA^Âs. 11
18i LE GHRISTIÀNIÔMË MODERNE.
avec ce système? Ne serait-ce pas la preuve que Porthodoxie est saturée de déisme, et gue^ livrée à sa pente naturelle^ pour résoudre les questions métaphysiques, elle part toujours des prémisses dualistes ? Mais la philosophie moderne n'imagine pas que la nature soit le principe des effets ordinaires, pour réserver à l'action de Dieu les grands moments^ les actes solennels de Thistoire; elle affirme que l'Esprit absolu est la cause suprême toujours agissante, qu'il n'y a point d'entr'actes dans le drame divin, et que les lois du monde sont l'expression de l'essence divine et le témoignage de son activité.
Malgré les protestations intéressées des vieux systèmes, qui n'ont plus assez d'élasticité pour se transformer, il reste acquis, que la philosophie de l'immanence est bien plus favorable à l'épanouissement du principe chrétien que la théorie supranaturaliste : à la considérer de près, elle n'est au fond, que Texpression, dans la langue delamétaphysique, de ce sentiment joyeux de communion avec Dieu, qui est la grande originalité du Christianisme. Nous sommes donc tranquilles sur l'avenir du Christianisme : il n'est pas atteint par la caducité des théologies et des philosophies, qui ont prétendu le représenter, et il ouvre une série nouvelle, qui ne sera pas moins féconde. Les jours que nous traversons ne sont pas sombres et désolés ; non, c'est l'heure charmante du renouveau. L'espérance de Lessing se réalise : le Christianisme entre dans son troisième âge^
VOLtAIRB BT LESSIMG. 183