‹ Le christianisme moderne: étude sur Lessing (volume 2)Chapitre 15 sur 17 · LE TESTAMENT DE JEAN · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DE JEAN

« Moi. Je souhaite que tous ceux que divise l'Évangile » de Jean puissent être réunis par le testament de Jean ! » Il est apocryphe sans doute; mais il n'est pas moins divin.

130 LE GHKISTUNISME MODEKNK.

» MoL Bientôt ses disciples ne purent plus le portera » rpgljse. ;pt cçpepdanj il ne négligeait aucune réupion, )) et il ne laissait jamais finir upe réunion ^aq^ adresser à )) rassemblée son allociHion^ et rassemblée aurait plutôt )) repQQcé à son pain quotidien qu'à cette alipcution.

)) Lui. Qui le plus souvent i^'étajt pas bien étudié^.

» Moi. Aimez -yous ce qui est étudié? — léui. C'est se-

» Ion. — Moi. Certainement, l'allocution de Jean pe Tétait

«jamais. Elle partait toujours du coeur; car eUe éts^it

)) simple, brève, et de jour en jour elle devint plus t)rève,

» jusqu'à ce qu'elle fut réduite à ces mots... — Lui, Les-

» quels î — Moi. Mes petits enfants ^ aimez-vous bien. — Lui,

» pourt ^t bon. — Moi. r^'çst-cç pas? tnais du bon e^ 4^

)) meilleur même on est bieptôt rassasié^ quand cela se

)) répète tous }es jours. Dans la première réunion, où

» Jean ne put dire que ces mots ; Mes petits enfants, aimez-

» vous bien, ils purent un grand succès; on les écouta ^vec

)) plaisif une seconde, une troisiènae, une quatrième fois,

» car on savait que le pauvre vieillard ne pouvait en dire

)) davantage. Mais quand on vit que le pauvre homme ne

)) pouvait pas seulement en dire davantage, mais qu'il ne

» le voulait pas, ces quelques piots parurent bien fades,

)) bien froids, bien insignifiants. Frères et disciples ne

» purent plus les entendre sans dégoût, et à la fin ils se

» risquèrent à interroger le vieillard : Maître, pourquoi

)) donc nous dis-tu toujours la môme chose? — Lui. Et

» Jean? — Moi. Jean répondit : Parce que le Seigneur l'a

» commandé; parce que cela seul, si on le met en pratique,

» est suffisant, parfaitement suffisant. — Lui. C'est donc là

» votre testament de Jean? — Moi. Oui I — Lui. Vous

» avez bien raison de l'appeler apocryphe 1 — Moi. En

)) comparaison de TÉvangile canonique de Jean; mais il

ESSPNpp pu C|}RISTIAN|SMi:.. 131

» n'en est pas moins jjivin pour moi. — Lui. A peu près » comme vous npmmeriez votre belle divine, — ifoi. Jo )) n'ai jamais appelé ma belle divine, et je n'ai pas l'ha- » bitude de mésuser de ce mot. Ce que je nomme ici divin, » Jérôme l'appelle cfignem Johanne sententiam — Lui. Ah! » Jjérôme! — Moi. Augustin raconte qu'un certain plato- » nicien a dit que Je commencement de l'Evangile de » Jean : Au commencement était la parole, etc., devrait être » inscrit dans toutes les Églises, à Tendroit le plus visible, » en caractères d'or. — Lui. Sans doute I le platonicien )) avait parfaitement raison. les platoniciens ! Et certai- » nement Platon n'aurait rien pu écrire de plus sublime » que ce début de l'Évangile de Jean. — Moi, Ça peut être. )) Quant à moi^ qui ne fais pas grand cas des écriva^series » sublimes d'un philosophe, j'estime que le testament » de Jean aurait bien plus de droit à être gravé dans )) toutes les églises, à l'endroit le plus visible, en carac- )) tères d'or. — Lui, Hum I — Moi, Mes petits enfants, )) aimez-vous bien. — Lui. Oui, oui. — Moi. C^était le tes- » tament de Jean que juraient autrefois certaines cens » qui étaient le sel de la terre. Aujourd'hui, ils jurent )) l'Évangile de Jean; et l'on dit (^ue, depuis ce change- )) ment, le sel a un peu perdu sa saveur. — Lui. Encore » une énigme? — Moi. Celui qui a des oreilles pour en- )) tendre entende I — Lui. Oui, oui, je comprends bien. — )) Moi. Que comprenez-vous? — Lui, C'est toujours ainsi » que certaines gens se tirent d'affaire. C'est assez qu'ils » conservent l'amour chrétien. Quant à la religion chré- » tienne, qu'elle devienne ce qu'elle pourra. — Moi, Me 5) mettez*vous au nombre de ces gens-là? — Lui, Si j'ai » droit de le faire, vous devez le savoir. — Moi. Je suis » donc obligé de dire un mot en faveur de ces personnes.

» — Lui. Si vous croyez. — Moi. Je ne vous com- » prends pas bien. Alors Tamour chrétien n'est pas la rc- » ligion chrétienne? — Lui. Oui et non. — Moi. Gomment )) non? — Lui, Car autre chose sont les dogmes de la reli- » gion chrétienne, et autre chose la pratique qui doit repo- » ser sur ce dogme. — Moi. Et pourquoi oui? — Lui. En » tant qu'il n'y a de véritable amour chrétien que celui )) qui est fondé sur les dogmes chrétiens. — Moi. Mais » cependant quel est des deux le plus difficile? Accepter » et professer les dogmes chrétiens, ou pratiquer l'amour » chrétien? — Lui. Cela ne vous servirait de rien, si je )) vous accordais que la seconde chose est de beaucoup » la plus difticile. — Moi. Qu'est-ce qui doit me venir en » aide? — Lui, Car il est ridicule que certaines gens se )) rendent le chemin de l'Enfer si rude. — Moi. Comment )) donc? — Lui. A quoi bon prendre le joug de l'amour » chrétien, quand on ne peut ni Talléger, ni le rendre j) méritoire en confessant les dogmes? — Moi. Oui certes, )) nous devrions leur laisser courir ce danger. En consé- » quence, je demande seulement : ont-ils ajgi sagement » les autres personnages qui, à cause du danger que cou- » rent ces gens-là, par le fait de leur amour chrétien, leur » refusent le nom de chrétien? — Zm. Cui non competit » definitio^ non competit definitum. Ai-je inventé ça I — Moi. » Mais si nous pouvions toutefois élargir un peu la défî- » nition? En nous inspirant de la parole de ce brave )) homme : Celui qui n^ est pas contre nous est pour nous. Vous » le connaissez bien, ce brave homme? — Lut. Parfaite- » ment. C'est le même qui dit ailleurs : Celui qui n'est pas » ovec moi est contre moi. — Moi. Oui! certainement; cela » me ferme la bouche. — vous seul, vous êtes un vrai )) chrétien! — Et vous possédez votre Bible comme Satan. »

La question est nettement posée, et c'est dans ces ter* mes que le débat a été repris de nos jours avec une in« telligence plus complète du problème. Le sens de la crise religieuse que nous traversons n'est plus douteux : ou la religion chrétienne^ ou la religion de Jésus-Christ ; la religion dont Jésus est V objets ou la religion dont Jésus est le sujet ; la religion qui rapporte à Jésus Tadoration^ le culte et fait disparaître le Père comme une sorte de Saturne caduc, ou la religion qui rattache, qui élève les hommes et Jésus à notre Père céleste, qui est son père et notre père, son Dieu et notre Dieu.

La religion que Jésus a pratiquée et qu'il propose à tout homme, nous est dépeinte dans les paraboles du royaume, de Venfant prodigue, du péager et du pharisien, dans le sermon sur la montagne, dans toute sa pureté et sa siniplicité natives. Le drame religieux, qui s'accomplit dans la conscience, n'exige que deux acteurs : rhomme et Dieu; la nécessité d'un médiateur n'est pas affirmée dans les premiers Évangiles d'une manière nette et explicite; et Ton ne peut administrer la preuve que les rares paroles où Jésus semble revendiquer une intervention directe dans ce sublime dialogue, ne soient pas le reflet des premiers essais cbristologiques, qui ne tardèrent pas à se produire dans le cercle apostolique. Une pente naturelle conduisait à ce dogme. Celui qui avait exprimé le premier la nouvelle conscience religieuse de l'humanité, celui qui le premier avait ressenti ce rapport filial qui unit l'homme à Dieu, était le symbole vivant de la nouvelle religion; et pour assurer la victoire de cette religion, pour saisir et entraîner les masses que les idées, les principes dans leur abstraction ne passionnent guère^ les apôtres durent dépeindre la vie, la mort,

FONTANBS. 8

iU LE GHaiSTUKISMB MODBRNB.

le oaraclèra de Jésua^ comm^ l'expression la plus pure du principe nouveau. En religion, dire est bien peu de chose^ faire est tout, et c'est la vie qui seule a le secret d'engendrer la vie. Au lieu d'analyser froidement le principe chrétien et de l'exposer di4aGtiquement, les apdtces le présentaient dans sa floraison^ dans la personne de Jésus ; et ils assuraient ainsi h Tidée toute la chaleur pomipunicatjve de la réalité. Ajoutez à ce fait l'exaltaMon croissante de Celui qui venaitde donner au monde les joies de l'amour divin, et vous comprendrez aisément que le personnage du Christ grandi, exalté au-dessus de l'humanité, devenu VAdam spmtuei^ V homme ch* cifly le Y^riedm^, dut s'interposer entre Thomme et Dieu, avant d^ahsorberle culte entier; et, de fondateur religieux, dinitîateur, il devint un médiateur indispensable. Qn attribua au héros qui avait proclamé le principe, et qui le r-apré* ^entait^ le caractère idéal et l'action continue du ^rineip^. Mais il importe de relever que Jé^us ne nous 9 isp- PQsé, dans aupuue des paroles qui nous ont été conservées, rqbligation de croire à tel ou tel fait historjqup. l^a religion de Jésus telle qu'il l'a vécue, prftcbée (et qui Qsprait soutenir qn'elle est insiifflsaote?), est pqw- R|j5tem^nt indépendante des répits dont Vortbo^pxi^ voudrait ïm^ la fim^ de tQWclie de l'tlvangile. C'est une question dp f^H qn'on M répssira pas h qh^curpir. Sans cpmpter que jamais en n'établira qwp la vie spirituelle, l'amonr fr,aternel, Isi repentancq et la sanctiflc^r tion soutiennent des rapports directs, comme l§i fruit avec la sévf!, avec \si nai9smç<i mivacuhm^ et Va^^isiçr^ du Mal Ire. « Quoi donc i je m pourrais p^s me rassasier » de ces fruits (du Cbrastianisme), parce que toutes l^ n pimises légendes sur la manière dont la seipeuoe a été

ESSENCE DD CHRISTIANISME. iSft

» semée, je ne dis pas que je les nie, mais je les laissé à » leur place ?b

La religion chrétienne est toute souillée de la poiissièrb des controverses et des passions théologiques; elle a du sang innocent sur sa robe; elle a abrité, de sa majesté d'emprunt ^ les superstitions et les tyrannies, laiouse comme lés pouvoirs de la terre, elle a des foudres et des malédictions à son service; et à son hor^ reur pour toute recherche, pour tout raouvemeiil de la pensée^ pour toute revendication de la liberté, on s'àpërçoit qu'elle a les défiances et les colères de la sénilité; L^ religion de Jésus est toute sereine de jeuiiesse et de ^impliicité; elle est pure^ immaculée cômtne le voile d'une vierge^ et, bien qu'elle ait brillé il y a dix-huit siècles sur le front du Crucifié, elle est encore une nouveauté, et un objet d'effroi pour les sbribës et les pharisiens, qui la mettent aU pilori. G'fest cette religion que notre siêble a entrevue et t}U'ii invoque à ses heures d'enthoùsiasttie et d'élan; c'est elle qu'il poursuit, comme un souvenir du clel^ dans tes livres qui ont brisé le prestige de la tradition, pour nous laisser contempler, sans nimbe byzantin^ dans sa tragique réalité, Celui qui a retrouvé les titrés égarés de l'humanité, et a fondée par sa vie d'obéiâsance et d'abnégation, le culte du pur esprit et du véritable amoUr.

Notre siècle a trop grandi sous la discipliné des sciences, pour adopter encore, comme des formuleis positives et des vérités éprouvées^ toutes les expressions charmantes dont la Conscience éhrétietmé a revêtues ses expériences intérieures, à ce moment délicieux où l'âmé chantait à Died son premier amour. Il est trop initié à la formation des éfJbpéés, pour ne pas surpt-ehdré à l'oeuvre l'imagination et cherfcher l'idée sous l'éclat de la poésie; d'autre part.

il n'a plus assez de loisir pour s'asseoir sur les bancs d'un concile ou d'un chapitre et suivre toutes les péripéties ridicules ou odieuses d'une bataille théologiqué;.ii veut saisir au passage, quelques vérités simples, substantielles, quelques principes solides et profonds qui le soutiennent dans la lutte et lui ménagent de purs horizons et de nobles espérances. Il veut une religion qui l'arrache à la terre^ sans briser les liens qui l'attachent à la société, une religion qui Tennoblisse, qui l'affranchisse de la servitude du mal sans l'enchaîner à une théocratie et à une dogmatique condamnée, une religion qui développe en lui le sentiment du divin^ sans jeter l'anathème sur les travaux de l'humanité, une religion qui fasse de lui le fils de Dieu, et le frère de tous les hommes. Et ses aspirations confuses, mêlées parfois de cris de révolte contre les Églises qui l'oppriment, sont l'ombre révélatrice de la religion de Jésus. Ces désirs, ces pressentiments ne sont que le reflet^ dans son âme, de la religion de Jésus, qui émerge des ténèbres delà théologie traditionnelle ; un Dieu percy et des hommes qui sont nos frères, voilà le Credo fécond dans sa simplicité, que l'homme de notre temps proclame et veut propager sans savoir souvent qu'il déploie pour son drapeau l'Évangile de Jésus de Nazareth.

C'est une inspiration venue du cœur qui éclaira Lessing sur le vrai caractère du Christianisme. Son esprit droit et net ne se laissa pas distraire par le cliquetis des disputes dogmatiques, par les fureurs de l'esprit théologique; malgré toutes les interprétations des corps officiels, il affirma que l'essence du Christianisme, c'est Vamour. C'est dans cette persuasion qu'il créa le caractère de Nathan; et quand il nous montre le fils d'une race persécutée, maudite, le marchand dont on a saccagé, brûlé la maison,

le père dont oo a massacré la femme et les enfants, étouffant en lui les suggestions de la haine, et se relevant de son désespoir pour accepter un enfant des mains d'un moine et l'entourer de son amour, tout le monde s'écriera a?ec le moine : o Nathan^ Nathan I vous êtes chrétien! Par Dieu l vous êtes un chrétien^ il ny eut jamais de meilleur chrétien l)^ Préférer l'amour à la haine; ne pas se contenter d'une émotion de tôte, mais être fidèle dans le combat de la vie à cet idéal; voir dans l'homme, non le vêlement, le nom, la croyance Ihéologique, mais la créature de Dieu, notre prochain^ auquel nous devons aide et bienveillance ; agir^ faire le bien, au lieu de s'abandonner à de pieuses rêveries^ ah! ce sera toujours le signe, la marque du chrétien, et partout où nous rencontrerons un caractère frappé à cette empreinte^ nous redirons avec une entière conviction : a C'est un chrétien, car l'esprit de Christ peut seul faire ces merveilles. » Nathan est un chrétien» nous le constatons à ses œuvres, selon ce conseil : Cest à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Ce n'est pas un témoignage d'indifférence ou de scepticisme que d'estimer la religion d'un homme à ses actes : c'est la règle du Christ ; et cette règle ne peut être applicable aux religions que parce qu'elles ne sont pas des solutions toutes faites sur des problèmes métaphysiques, et qu'elles sont un état intérieur de l'âme.

Acculés à cette parole de Jésus, les défenseurs du Christianisme dogmatique essayent de prendre leur revanche en soutenant que ces fruits, ces actes qui sont bien l'essence, le but de la religion chrétienne ne peuvent se cueillir que sur une tige orthodoxe^ ne peuvent être produits que par la sève des dogmes traditionnels. C'est déjà un aveu immense de convenir que le fond, l'essentiel de

13S LE GRRISTIANISMB MODERNE.

la religion chrétienne^ e'est l'amour, que c'est le but suprême auquel tout doit aboutir dans l'économie de cette religion. Les dogmes soot rabaissés du coup au rang de mogeni^ de simples mogen$. Ils ne sont eonservés, maintenus^ que pour préparer^ pour rendre possibles les fimfs chrétiens. Leur existence n'est donc plus nécessaire, apddictique, elle est conditionnelle^ bt Fenquéte s'burrè, devant le tribunal de rhistdit*e^ pour Savoir s'ils l^ont bli^n vraiment la condition êim quâ won de la vie chrélieniié} de Tamour qui transfigure la nature humaine.

Le xvfi^ sièelei dont Lessiiig rôcue'tUait lés derriiers échos et les enseignements, avait apporté à la défense des dogmes> à leur systématisation, uti soin, une ârd&ulr extrêmes. On avait revu les beaux jouhï de la scolastique. Le dogme dëls déttûs natures^ de la communication de^ idiomes, de réchange de leurs attributs respectift entre les deux natures, exerça la sagacité des théblogibrtS. Pottfr soutenir Vubiqnité dix corps dé Christ, ori ihvetitaà ëôté dé la présenté lûcale la présence Hlocale, et Toii soutint que par celle-ci le corps de Christ ne s'était pas seulement trouvé dans lé selii de Marie, mais dans lé cohpsdé toutes les vierges, de tbus Ifefe hommes, de tous les ehfents, dans toutes les créatu^es. ttien n'égale la sécheresse et la puérilité de la prédicâlion de ce temps. Une érudition pédatite avait pris la place de rédification ; le goût des dëdiictibns inàthémaiiqiiès avait rertiplâcé rémbtioll côrtlrtiunicative dii eœiir, et séloh an conlethpbraîîi, beaucoup d'espHts épicuriens, qui n*avaient aucune iutelligenceedes premiers fbndeinents de la fbi, appl^enaiénl à en parler avec une volubilité que n'aiibait pas eue saint Paul.L'ëtroitesse sectaire et haihebsé avait ehvahi les meilleures âmes ; et tslhm qui des tfaéblbgienà cbmjpbsaient Idi Êhèit^iédà'plBirMiê

ESSENCE Du CHRlSTIAStSME. 13»

pour mônlrér qu'Adam el Eve professaient l'orthodoxie luthérienne, des fecultés de théologie décidaient solen» nelleràént qu'un bon chrétien ne pouvait accepter à dther chez un calvinisle. Odant à croire que les calvinistes poiiN raierit 6tre admis dans le cIIbU c'était le diable sçul qui enseignait parieiilé doctrine. Les mœurs publiques n'étaient pas mieux soutenues par ce rigorisme dogmatique, et des caractères sans noblesse, sans pureté, tout entiers occupés à des calculs d'intérêt ou à des intrigues d'ambition, témoignaient, jusque dans le clergé, d'une décadence, dont l'orthodoxie avait à t'endre compte. Il faut remonter au rv* siècle pour retrouver ce mélange repoussant d'immoralité) de sécheresse spirituelle^ de dureté de cœur et de subtilité dogmatique, de rage tbéologique. L'homme, le chrétien avait disparu, il n'était resté qu'un sophiste inquisiteur et un épicurien^ C'est le malheur de Torthodoxie de ne pouvoir échapper à cette sentence impitoyable de i'histoii'e : les siècles les plus âpres à soutenir le dogmatisme soiit les plus pauvres de vie chrétienne.

Instruit par l'expérience^ qui s'accomplissait sous ses yeux^ Lessing avait le droit d'aflirmet* que la préoccupation dogmatique était secondaire et qu'elle n'intéressait pas ia production de la grande moralité, a Avant tout les actes ! » La croyance vient en seconde ligne. Vouloir raccorder » tohles les croyances en un seul et unique système, avant » de songer à amener les hommes à remplir tous leurs » devoirs, c'est une idée vide de sens. A-t-dn apprivoisé » deux méchants dogues, pat*ce qu'on les a enfermés dans )) la môme cage ? Ce n'est pas l'accord des opinions, des » croyances, mais l'accord des sentiments qui assurera »> au monde la paix et le bonheur. »

. lie dogmé^ eii effet; la croyance théologique ne jplonge

IftO LE CHRISTIANISME MODERNE.

pas ses racines assez avant dans Tâme pour la contenir et la transformer. La tentative d'expliquer, de formuler^ de défendre contre le dehors un sentiment profond de la vie religieuse, est donc un besoin dérivé, secondaire, qui reste le privilège de quelques individus ; il n'est pas ressenti par la masse des fidèles. Ce besoin de formule, de systématisation appartient^ d'ailleurs, à la seconde période des révolutions religieuses; ce n'est pas quand la lave est en fusion^ qu'elle circule enflammée, liquide, renversant tout sur son passage, qu'on songe à ces constructions dogmatiques; c'est plus tard, quand l'eau du fleuve ne coule plus à pleins bords et que l'impétuosité du courant s'est calmée, c'est alors qu'on pense à l'endiguement, et que surgissent les esprits géométriques, qui veulent donner la formule de la vie. Mais la vie est antérieure. Cet ordre de succession, qui se retrouve dans le développement de chaque individu^ est manifeste dans la manière dont s'engendrent les diverses périodes de l'histoire ecclésiastique. La formule théologique est comme ces nœuds qui, dans le tronc d'un arbre, marquent une période de sa croissance; elles mettent fin à un mouvement, et constituentun temps d'arrêt^ jusqu'à ce que le flot montant vienne battre contre elles et les renverser, pour ouvrîrmie ère nouvelle. Sans doute pour faire porter à l'âme humaine ces fruits exquis de Tamour, il faut exercer une action sur elle, faire circuler en elle une sève vigoureuse; mais jamais on ne nous persuadera que pour élever l'homme au-dessus des inspirations aveugles de la haine ou de la jouissance, il faut le soumettre préalablement à l'enseignement de la Trinité, de la satisfaction vicaire, des peines éternelles ! Parlez-lui de Tatiiour de Dieu, qui nous a aimés le premier, fuites monter à son cœur cette confiance filiale.

cette joie dans le sacrifice, qui fait de Jésus le premier entre ceux qui sont nés de femmes^ entourez-le de grands exenaples et de saintes pensées ; éveillez sa conscience et fortifiez-la ; créez, développez en lui de pures aspirations; en un mot, faites l'éducation de celte âme, mais n'y substituez pas une instruction dogmatique. Rien ne sera plus eCGcace pour cette éducation religieuse et morale que les paroles et la vie de Jésus, mais votre dogmatique en lambeaux, qui irrite la raison et la conscience, n'y peut suffire. Les faits ont prononcé.

- La métaphysique, dont les dogmes sont l'expression théologique, n'est ni la source ni la condition de la religion; on peut l'éliminer, sans regrets, de la religion chrétienne; et la critique, qui dans son creuset sépare l'or pur de l'alliage, assure la durée et la fécondité de l'Évangile, en TaiTranchissant de formules vieillies et condamnées. Le Christianisme, après cette opération, reprend son vol ; il laisse à terre, comme une chrysalide impure, ces dogmes qui ont failli être son tombeau, et dépliant ses ailes, il se remet à parcourir le monde pour être la joie et le salut de l'humanité.

Reimarus, par haine de l'orthodoxie, avait pu méconnaître le caractère original du Chrislianisme et rabaisser Jésus à la taille d'un rabbi qui s'était distingué par son honnêteté. Lessing ne s'est pas laissé entraîner dans celte réaction, et il a revendiqué pour le Christianisme la marque de l'originalité. Ce n'est pas le prolongement du Judaïsme, une secte venant se greffer sur le vieux tronc sémitique, c'est une religion nouvelle qui éclate au sein d'Israël et franchit bientôt les étroites limites de la nationalité juive.

Si toute religion est une relation, un lien entre l'homme et Dieu, deux religions qui nous proposeront sur Dieu,

sur B69 rapports ftvec le monde et sur l'homme des hotidus différentes) ne devront-elles pas être distinguées et sépa^ r^es ? A ce dualisme absolu que le Judaïsme établit entre Jéhovah et la création, et ()ui produisit^ dans les derniers tempis de laspécblatioh juive, un développement si eurieux de la doctrine des anges, êtres intermédiaires, messagers divins qui comblent Tabîme entre la terre et le ciel^ la ihéblogie chrétienne opjlosa le dogme du Dieu-homme; Expression malheureuse de ce sentiment profond d'tthité, de celte réconciliation joyeuse qui rapproche Thoramë de Dieu^ mais qui caractérise la religion nsùvelle et ne permet pas d'en faire un appendice de la religion antérieure; Le rapport dans lequel sont plabés la créature et le Créateur est transformé; le lien doncj la religion ne sont plus les mêmes.

D'autre part, l'avenir de l'individu, dans les époques classiques du Judaïsme^ ne s'ouvre pas sur Tautre mdnde; et sans qu'on puisse affirmer que la continuation et la persistanee de la vie soient catégoriquement niées, il est constant que le législateur, le prophète^ ne cherchent point dans le monde futur des mobiles pour atlacher leurs contemporains à Tobservatioh de la loi. Les perspectives qu'on déroule à leur ambition sont toutes empruntées à la terré et à ses biens, et Tespoir d'une vie future n'intervient jamais dans les exhortations des saintes Écritures. « Le Christ fut le premier docteur qui enseignât Timmor- » falité, et qui méritât conQance, comme pratiquant ce » qu'il enseignait. Autre chose est eh effet de présumer, de a souhaiter, de croire Timmortalilé, autre chose dérégler » sa conduite intérieure et extérieure eh conséquence... A lui seul était réservé de recommander la pureté intéi) rieure du cœUr eh considération d'une autre vie. »

B38CIIGË DU GHRISTUNISME. tl9

Faire le b\%n pour mériter les récompenses célestes et ïkQn pair Tappât des richesses delà terre, c'est un progrès; et l'oa ne peut contester que cette morale soit supérieure à la morale juive^ mais ce ne peut élre le dernier mot de l^éducation de rbumanité; on conçoit au-dessus de cette moralité déterminée par les biens célestes, une vertu loute désintéressée, qui respecte la loi par amour de la loi, et qui n'emprunte q^^^ bien tous ses mobiles. Ce sera la troisième période de Tbistoire humaine, dit Lessing; et peut*ètre dans le désir de légitimer son invocation à ce troisième âge du monde, où régnera VÉvai^gih éUrml^ a-t*il été conduit à concentrer l'originalité du Christia-t nisme dans sa tentative de substituer, en morale, des récompenses célestes à des bénédictions temporelles.

Le Christianisme des judaco-chréliens insiste sur ce geqre d'argument et transporte dans le ciel les jouis-: sances les plus grossières de ce monde; il nourrit un esprit mercenaire qui est trop naturel à Thomme ; mai^ peut*il être proposé comme 1 -expression vraie^ authentiqua de la religion de Jésus^ N'est-*il p^s la trahison do l'ensei^ gnement et de la vie do maître 1 Malgré le caractère jqdaih* sant de nos premiers Bvangiles, n'y cençontrons^nous pas cette parole, que le rigorisme d'un Kant n'eût pas désa^ vouée : a ^ur mu$^ quand vous aurez fait tout ce que wm» )) devez, eHieg que voue éêes des serviteurs inutiles? » L'idée de la grâce qui qecupe^ dans la prédication de saint Paul^ une si large place, qui forme le nerf de son ar>gumenta« tion, ne peut se concilier avec une théorie qui apptlic« ratt tout l'héroïsme chrétien sur une cupidité d^un ordre supérieur. L'activité chrétienne procède d'une source plus pure; elle est le ffuit béni de cette transformation qui s'est accomplie dahs la conscience humaine^ de ce sentie

i&ft LE CHRISTIANISME MODERNE.

ment joyeux que nous a mis au cœur Celui qui nous a appris à dire : n Notre Père qui es aux deux. » Nous faisons la volonté de notre Père parce qu'// nom a aimée le premier. Les miracles de l'énergie chrétienne sont l'expression d^une reconnaissance confiante: ils débordent d'une Àme pleine d'amour, ils ne mendient pas servilement des récompenses futures. Regardez la physionomie de ceux qui veulent acheter le ciel^ elle vous repousse comme une caricature du chrétien, et vous vous détour^ nez avec dégoût, disant : Ce n'est pas là le portrait de Jésus. Le spectacle de toutes les pratiques superstitieuses et chimériques, auxquelles se livraient cetix que travaillait la curiosité impatiente du monde futur, la réapparition d'une sorte d'astrologie, qui caressait les rêves de l'imagination, avaient provoqué chez Lessing une vive opposi-tion à toutes ces tentatives de prendre possession par avance de l'éternité et d'en faire la description. Convaincu que l'intelligence de Thomme ne porte pas au delà des limites de ce monde, et que l'élemité se dérobe aux prises de notre raison, enveloppée dans la catégorie du temps^ il repoussait toutes ces spéculations, dont le résultat positif était de dégoûter de l'action virile et de substituer des rêveries sentimentales à la lutte vaillante et efficace contre l'erreur et le mal. « On doit détourner l'homme )> du désir de connaître son sort dans la vie future tout » autant qu'on le détourne de chercher quel sera son sort » dans cette vie... Pourquoi ne pas attendre la vie future » aussi tranquillement que le jour de demain? » Ce n'est pas là une application indigne du conseil de Jésus : « N'ayez » point de soucis du lendemain. » Et il n'est pas inutile de rappeler aux chrétiens que la marque la plus certaine de leur piété est, à tout prendre, cet acte sublime de con-

fiance par lequel rhomme marche au devant de sa destinée sans la connailre. Mais ce sublime élan de la foi a besoin d'un point d'appui pour prendre son essor; il ne peut se développer que dans une âme que remplit le sentiment de la paternité de Dieu. L'inconnu serait effrayant et nous accablerait, si nous ne l'apercevions pas sous le rayon d'un amour infini, qui a tout organisé pour des fins bonnes. C'est ce que nous reprochons à Lessing de n'avoir pas mis en lumière.

Le trafic honteux auquel se livrent les dévots, se macérant ici-bas pour avoir le droit de tirer sur le ciel et sur Dieu une lettre de change au profit de leur cupidité, irritait et blessait la nature fière, le sens moral de Lessing. En opposition à ces calculs intéressés, il affectait d'être l'homme le plus indifférent à Tavenir, et bien loin de reconnaître la divinité du Christianisme à la garantie qu'il nous donne de l'immortalité, il prétend qu'il faudrait fermer l'oreille à une religion qui nous mettrait entre les mains l'attestation de la vie future. En s'exprimant ainsi, il voulait condamner une révélation qui, parlant à nos sens extérieurs, s'imposerait à nous sans exiger aucun de ces efforts de la vie spirituelle qui font le prix et la certitude de la foi à l'immortalité; car si nous étions sûrs, mathématiquement sûrs de la vie future, si nous n'avions qu'à recueillir le témoignage de ceux qui en sont revenus, comme les récits d'un voyageur qui arrive de pays lointains, le méchant, l'àme vile et basse, n'auraient rien à envier à l'homme désintéressé, dont la foi à la vie future est la récompense de son héroïsme moral. C'est cette infériorité de l'homme généreux que Lessing ne voulait pas permettre en acceptant l'idée vulgaire de révélation; confirmer, d'une manière visible et extérieure, la foi à Tim^

FONTANÈS, 9

14^ LE GHRISTlANtSME MODERNE.

mortalité, lui semblait avilir Thomme et ôter à la vie idéale sa sublime folie.

La mort n'était pas pour lui la crise unique, qui fixe pour jamais le sort de l'individu et parque Thumanité en deux vastes compartiments ; il concevait la continuation de la vie sous la forme d'un développement, d'un progrès; et il liait fortement entre eux les divers moments de la carrière humaine, n'admettant pa& qu'on pût briser Tenchainement logique et rémunérateur de nos actions. C'est sur cet axiome moral qu'il s'appuyait pour justifier Leibnitz d'avoir défendu le dogme des peines éternelles et pour repousser avec indignation ces théories de Rétct-* blissement finale qu'un certain sentimentalisme avait mises à la mode, sans souci des intérêts de la grande moralité. Quand il s'abandonnait à ces spéculations sur l'autre vie, qui sont un mélange d'imagination et de raison, il inclinait avec une préférence visible vers le système de la Métempsycose^ non sous la forme grosière qu'il a revêtue dans la théologie indienne, mais sous ]a forme plus spiritualiste du retour de l'âme sur le théâtre de sa précédente activité, dans des conditions nouvelles. On conçoit qu'une pensée indépendante, pressée entre ce besoin de prolonger la vie et de conserver la personnalité^ qui se dégage de toutes les imperfections et les contradictions de ce monde, et l'impossibilité d'imaginer un théâtre nouveau pour notre activité^ ait cru entrevoir dans cette direction une conciliation rationnelle. « Qui empêche que chaque }) homme ait existé plus d'une fois dans ce monde? Cette )} hypothèse est-elle si ridicule pour être la plus ancienne, » et parce que l'esprit humain la rencontre tout d'abord, )> lorsqu'il n'était pas encore faussé et affaibli par les « sophismes de l'école?» Mais le sens critique de Lessing

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ne lui permit pas d*ôtre dupe de cette hypothèse, et il n'en fit jamais la base, Tarc-boutant de sa pensée. Si vous voulez franchir l'horizon dans lequel se meut la raison humaine, semble-t-il nous dire, cette hypothèse eu vaut une autre; mais il se garde d'imiter Torthodoxie qui suspend l'éternité à des toiks d'araignée^ et il laisse son hypothèse aux confins de notre monde, comme un témoignage de notre impuissance à embrasser tout le problème de la destinée humaine.

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