‹ Le christianisme moderne: étude sur LessingChapitre 13 sur 56 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Fonctions de la critique. — Ton et allures de la polémique de Lessing. — Fausses terreurs des conservateurs. ■ — Parallèle entre un berger et un botaniste. — Révision des versions de la Bible. — Le vrai luthérien. — Les jésuites et les confessions de foi. — L'opposition du catholicisme et du protestantisme est une opposition de méthodes. — L'immobilité de l'Eglise protestante c'est sa mort. — L'humanité est un chercheur, — Altération de la foi prolestante au XVII® siècle. — Le vrai protestant.

Lessing est un critique^ le prince de la critique. Â ce mot bon nombre d'honnêtes gens se signeront et s'écrieront : Vade rétro Satanas, D'autres, se drapant dans leur rôle d'hommes politiques, reproduiront quelque tirade gourmée sur le sentiment du respect qui s'en va, et en accuseront la critique. Il est de mode dans un certain monde de ne parler jamais de la critique qu'en la faisant suivre de l'épithète de négative. Le bourgeois, en effet, se figure que la critique n'a d'autre lonction que de relever les taches, les imperfections, les contradictions d'une œuvre, d'un système, et il en conclut que cette science, bonne peut-être quand elle fait la guerre à la médiocrité, est un dissolvant auquel rien ne pourra résister dans la société. On est ainsi conduit à confondre la critique avec cette disposition chagrine, envieuse, morose, qui n'apprend rien, n'aime personne, mord sur toutes choses et qu'on appelle communément, un esprit critique. Rien n'est plus éloigné du caractère et de la mission de Lessing que ces travers. Le bourgeois en est bien plus atteint que notre grand critique. Que de choses qu'il ne comprend

pas et qu'il raille, parce qu'elles dépassent la portée du gros bon sens^ les spéculations des métaphysiciens, rhéroïsme du saint, Tenthousiasme de Tartiste 1

La critique telle que Lessing Ta pratiquée est une science pacificatrice, elle ne menace que ce qui est faux et mauvais; mais elle appren(f à l'homme à retrouver l'homme sous des formes bien opposées^ dans des littératures et des théologies contraires, et elle est moins occupée à nous découvrir ce qui est transitoire et incomplet qu'à dégager cet élément divin, qui est caché dans toutes les grandes œuvres et qui crée un lien entre les états différents de la conscience humaine. Si Lessing a été âpre et quelquefois injuste contre notre littérature, c'est qu'il était impatient de détruire chez son peuple l'espèce de fétichisme dont elle était entourée^ et de rendre au génie allemand son libre essor. Mais ç^a été son ambition et sa gloire d'initier ses contemporains à l'admiration de toutes les œuvres vraiment belles^ et de leur en expliquer la raison d'être et le charme souverain. Il a continué le mouvement inauguré par Winckelmann, et rouvert ces sources pures de l'antiquité, où un Gœthe et un Schiller allèrent puiser et rafraîchir leur inspiration. Il a révélé à l'Allemagne, le mot n'est pas trop fort^ Shakspeare ; et dans le monde de la pensée, nous avons déjà marqué combien il a su pénétrer dans rintelligence de Spinosa aussi bien que de Leibnitz. Dans la campagne théologique qu'il a si brillamment conduite, nous avons déjà vu comment il a su corriger les intempérances d'une critique étroite, superficielle et rappeler ses amis au respect des grandes choses. Non, la cri^ tique n'est pas une fille perdue de l'esprit de doute et elle ne se plaît pas au milieu des ruines : c'est biea plutôt la vierge céleste, qui déroule entre ses doigts ce fil d'or, qui

rallache enlre eux tous les âges de Thumanité et nous permet de retrouver toujours la trace de Dieu et le chemin qui mène à nos destinées, à travers toutes les péripéties et les incidents du voyage.

Le sens étymologique du mot critique, s^tvtcv, explique sa double fonction : elle fait passer par son crible les idéesj les sentiments, les littératures et les théologies; toujours préparée à distinguer^ à conserver le beau, le vrai, sous quelque nom qu'il se cache, elle est impitoyable à dénoncer tout ce qui est faux, artificiel, tout ce qui n'éveille pas un écho dans Tâme ou ne porte pas d'aplomb sur la conscience humaine. On ne peut s'étonner de la rencontrer puissante^ honorée dans les pays protestants, car elle n'est au fond que l'application du principe de l'examen s'étendant sur toutes les matières qui intéressent l'homme.

Plein de respect et desympathie pour les états antérieurs de la conscience religieuse^ comme son essai sur V Éducation du genre humain \q constate, Lessing est sans faiblesse pour toutes les aflSrmations aventurées, toutes les hypocrisies qui s'abritent sous le prestige d'une religion révélée, revendiquant à son profit le privilège d'une autorité divine. UAnti-Gœze est consacré à démasquer tous ces mensonges ofBciels et à rendre à l'homme le goût et l'aptitude à la vérité. Sa polémique est vigoureuse, étincelante^ amère, elle nous rappelle la verve éloquente de Luther. Lessing est bien son héritier direct : comme lui il excelle à parler au peuple^ à éclaircir sa pensée par une image^ à aiguiser une épigramme qui met les rieurs de son côté, et fait voler en éclats la gravité affectée, et le pédantisme des hommes d'église. Il a tous les tours à sa disposition; tantôt sa prose a le cours lent, irrésistible d'un beau fleuve, tantôt elle brille comme la pointe d'un glaive

et fond sur l'ennemi avant qu'il se soit reconnu. Son imagination évoque devant lui le type de Terreur qu'il combat et ce fantôme excite sa verve et attire ses coups. Regardez ce portrait du saint qui continue^ dans les sociétés modernes^ la triste besogne des inquisiteurs. «Le stratagème » doit être vieux parmi les dénonciateurs d'hérétiques et » ils doivent croire qu'il les protège bien, car si vieux qu'il » soit, il est toujours de mise parmi eux. Toujours ils veu- )) lent nous persuader que les plus sanglantes accusations, )) celles qui mettent en péril l'honneur, la fortune^ la vie )) de leur prochain, sont une conséquence inévitable du )) droit de légitime défense. Sans cela ils se tairaient, ils jD répandraient en silence leur cœur devant Dieu, ils )) s'affligeraient en eux-mêmes de tous les outrages faits à » sa vérité; mais leur bonne renommée est compromise, D leur propre foi, dont ils sont tenus de faire briller la x> lumière sur le monde entier, est obscurcie, il faut qu'ils » se lèvent, qu'ils parlent et qu'ils témoignent devant Dieu » et devant les hommes qu'ils trouvent dangereuses, épou- » vantables, dignes d'être punies par le fer et le feu les )) erreurs de leur prochain, d'ailleurs bien-aimé, de leur » frère en Christ, o Le dernier trait est sanglant, et qu'il est bien pris sur le fait I

Nous ne résistons pas au plaisir de citer encore un passage où. Lessing nous dépeint ces compromis de conscience à l'usage de tous les persécuteurs petits et grands. C'est la recette toujours nouvelle pour échapper à l'obligation de cette parole importune: « Ne faites pas aux autres )) ce que vous ne voudriez pas gui vous fût fait, » «Il y a » cependant un passage du Nouveau Testament que » M. Gœzc ne croit pas inspiré, qu'il prend pour une doctrine purement humaine, à laquelle il peut faire des

FOMANÈS.

» exceptions à son gré : — Ne condamnez pas, afin de n'être )} pas condamné vous-même. Mais non ! il ne damne pas^ il » répèle la condamnation qu'a prononcée le Saint-EspritI » ^ Gomme cette défaite est bien trouvée pour échapper au reproche de manquer de charité, et qu'elle exprime bien le péril que fait courir l'orthodoxie à la moralité humaine 1 Quand la conscience individuelle pourrait être réveillée par une parole sincère^ on se hâte d'empêcher le tôte-à-tôte, on fait intervenir Tautorilé divine, la lettre du livre, derrière laquelle Tindividu disparaît comme un comparse. — « Il a seulement l'honneur et le plai- » sir d'annoncer leur damnation à MM. Basedov(r, Teller, » Semler, Bahrdt et votre serviteur. Car c'est écrit : Celui » qui ne croit pas est condamné. Celui qui ne croit pas pré- » cisément ce qu'il croit, est damné. Et comme il procède » à cette besogne avec convenance, avec douceur^ d'un » ton insinuant I C'est tout à fait le ton et la manière » d'un certain M. Loyal, dans une certaine comédie qu'on )) ne nomme pas volontiers devant certaines gens. Il s'in- » téresse tant à ma gloire ! — Ah I qu'importe cette bulle » de savon? 11 s'intéresse tant à mon salut I II est tellement » ému de compassion, il tremble tellement à la pensée de » ma dernière heure I II me dit ici et là de bien jolies » choses, afin que je ne sois pas trop malheureux s'il me )) chasse de la maison de mon père. » Le portrait est achevé; il est fait de main d'ouvrier et il restera. Il n'a point vieilli^ hélas I il pourrait figurer au prochain salon : qui n'en connaît pas des copies?

La discussion ne déplaît pas à Lessing i elle échauffe sa verve et dégage ses idées. La recherche de là vérité pour lui, c'est une chasse, il faut qu'il ait une erreur à faire lever et sur laquelle il déchargera son coup de fusilj

c'est un combat, il faut qu'il renconlre un adversaire qui lui résiste et qui Toblige à mettre en jeu tous ses moyens; vous êtes sûr alors qu'il a entrera peu à peu dans son «ujet » et le reste vient de soi » . Il sera vif, adroit, pressant, rérudition arrivera au premier besoin, il fera feu de tous côtés, et il restera maître du terrain. Ce n'est pas un contemplatif, c'est un homme d'action, il aime à descendre dans l'arène; il ne s'attarde pas avec le poëte élégiaque sur les hauteurs brumeuses^ inaccessibles au vulgaire. Aussi il exalte l'utilité de la discussion. « Les hommes » ne seraient d'accord sur rien en ce monde, s'ils ne » s'étaient encore querellés sur rien ; querellés, car c'est » ainsi que la politesse appelle toute discussion, et quereller )) est devenu chose si éloignée des bonnes manières que )) l'on doit avoir bien moins honte de haïr et de calomnier » que de quereller. La discussion a nourri l'esprit d'exa- » men, a constamment ébranlé le préjugé et les idées )i établies, en un mot^ elle a empêché le convenu maniéré )) de s'installer à la place de la vérité. »

Le ton de sa polémique est vif, âpre, parfois amer^ sans tomber dans les emportements et les grossièretés de la verve de Luther. Il a l'indignation et la noblesse de l'honnête homme, du cœur droit : le style effacé, la politesse affectée des courtisans, il ne peut les souffrir, pas plus que la sentimentalité et le ton idyllique de son siècle ; tout chez lui est fort et sain : il déteste ces habitudes élogieuses, et cet échange de compliments qui devenaient à la mode parmi les lettrés; et il flétrit cette « poli! esse )) rusée qui donne tout à tous pour recevoir tout de tous». Fier et courageux , il s'étonne qu'on lui reproche d'apporter une âme ardente, prompte à l'enthousiasme et vaillante à dénoncer la sottise et l'enflure des sentiments.

64 LE CHRISTIANISME MODEBNE.

Dans le commerce avec les grands caractères de l'antiquité^ il a trempé l'énergie de son âme et il ne peut s'abaisser à cette servilité du moine qui, sous prétexte d'humilité, se laisse fouler aux pieds et s'avilit croyant se sanctifier. « Que dois-je faire? faire des excuses avec l'air » niais d'un franc hypocrite, demander pardon? promettre » que je me tiendrai mieux sur mes gardes une autre fois? » Le puis-je? Moi ! promettre I Oui, oui, je promets de no » jamais être froid ni indifférent pour certaines choses. » Si l'homme ne doit pas être ardent, s'il ne doit pas » prendre une part active, partout où il voit qu'on traite » mal la raison et l'Écriture, où et quand doit-il être » ardent et actif? » — On est heureux de rencontrer un homme là où l'on n'attendait qu'un théologien.

Bien qu'il connaisse le public et le succès qu'on obtient par les petites comédies où l'on se frappe la poitrine, en rejetant sur son tempérament les vivacités de la polémique, il n'a pas recours à ces ruses, même quand ses amis en prennent l'initiative et essayent de mettre sur le compte de l'irritation du moment la rudesse de ses paroles. « Ce » n'est ni la chaleur, ni la hâte de la discussion qui m'a )) fait prendre ce ton avec lequel on m'a entendu parler ù » M. Rlotz (1); c'est avec une tranquille et lente réflexion » que j'ai écrit chaque mot contre lui. Là où se rencontrent » ces expressions sarcastiques et amères, on ne doit pas » croire du tout qu'elles me sont échappées, au contraire, » il m'a semblé que ces expressions sarcastiques et amères » convenaient à M. Klotz et que je ne pouvais les lui épar- » gner sans trahir la cause que je défendais contre lui. »

(1) Professeur d'éloquence à l'université de Halle, avec lequel il soutint une controverse célèbre sur quelques points de l'histoire de l'art antique et moderne.

Et ailleurs : a Convenance, bon ton, savoir-vivre : pauvres j> vertus d'un siècle efiféminé 1 vous êtes un vernis et rien » de plus! aussi bien vernis du vice que de la vertu ! après » cela que m'importe si mes écrits ont ce vernis ou non ! » Il ne peut accroître leur effet et je ne veux pas que pour )> mon tableau on doive chercher longtemps le vrai jour. » Ce n'est pas aisé de conduire une discussion avec des gens montés sur leur orgueil clérical et qui, confondant l'intérêt de leur ordre avec la majesté de l'Éternel, se dérobent à toute argumentation serrée, pour incriminer les intentions et attaquer les caractères, au lieu de répondre aux objections. La patience échappe quelquefois et c'est une sainte colère qui s'exhale, quand on est aux prises avec la perfidie de ces patriarches jaloux de conserver leur domination. « C'est seulement son reproche » répété que le Fragmentiste ne veut pas reconnaître la » vérité qu'il voit, c'est ce reproche qui change un homme )) en diable, c'est ce reproche qui m'a communiqué une » partie de son venin et m'a rendu plus amer contre lui » que je ne l'avais résolu. » L'homme de Dieu, le défenseur de l'orthodoxie, se donnait toute carrière pour faire à l'hérétique des procès de tendance, pour déplacer le débat et substituer des appréciations morales à une discussion théologique ; mais pour sa personne, il prétend à l'inviolabilité; il voudrait retenir son adversaire sur la défensive et lui interdire toute incursion sur son terrain ou sa personne. N'est-il pas, dès l'ouverture du débat, un accusé, que dis-je, un coupable? Et comment oserait-il prendre à partie la majesté de Dieu et de la vérité, que soutient l'homme d'église? Lessing n'était pas d'humeur à accepter cette position inégale, et plût à Dieu que tous les amis de la liberté se fussent plus souvent inspirés de son

exemple 1 Écoutez avec quelle justesse et quelle ironie vengeresse il stigmatise les prétentions sacerdotales du premier pasteur (1). « Vous courez sur moi le poignard à la » main et je ne pourrais me défendre qu'en vous recevant » chapeau bas? Dois-je rester bien tranquille^ bien cir- » conspect, de peur que votre robe noire ne soit souillée )> d'un peu de poussière ? Dois-je ménager chacune de mes » respirations de peur que votre perruque ne perde sa » poudre? Vous criez : C'est un chien enragé 1 sachant » bien ce que les passants de la rue vont en conclure et le I) pauvre chien ne doit pas une seule fois japper après » vous? et en jappant ne pas vous accuser de mensonge? » ne pas vous montrer les dents? Ce serait cependant » curieux! Saint Jérôme dit que l'accusation d'hérésie » (combien plus d'irréligion I) est de l'espèce in qua tôle- » rantem esse impietas sit nonvirtus. Et cependant je devrais » préférer me rendre coupable de cette impiété, plutôt » que de manquer à une vertu qui n'en est pas une? » Assez longtemps on nous a proposé pour l'idéal du chrétien je ne sais quel mélange de bassesse et de lâcheté, dont une femme même rougirait 1 Si Ton ne veut pas que le christianisme soit répudié par tout ce qui porte le cœur un peu haut, il ne faut pas nous imposer^ comme une vertu chrétienne, cette humilité du clottre qui con-

. (1) Rousseau signale aussi dans son Vicaire savoyard cette inclination des hommes de Dieu à négliger, dans leurs rapports avec les mécréants, ces règles de convenance et d'équité qu'ils sont si âpres à réclamer pour leur paroisse.

L'mspiKÂ : Quoi ! les philosophes disent aussi des injures !

LS RAISONNEUR : Quelquefois, quand les saints leur en donnent l'exemple.

l'inspiré : Oh! moi j'ai le droit d'en dire, je parle de Ta part de Dieu.

siste à abdiquer toute fierté et à livrer la dignité de l'homme aux entreprises de ceux qui usurpent sur les droits de Dieu. Ne retournons pas sans doute à ces mœurs barbares qui mettent toute la noblesse de l'homme à ne pas se laisser insulter, et ne glorifions pas la force brutale; mais ressuscitons les énergies natives de l'homme, et soyons jaloux de ne pas abandonner à l'antiquité ce caractère viril^ qui ne consentira jamais à se faire le complaisant ou le complice de la bassesse et de la tyrannie spirituelles. Si Lessing n'hésitait pas à marquer au fer rouge ces hommes d'église, qui reprenaient au sein de la Réforme les allures de la hiérarchie romaine et menaçaient l'indépendance et la sincérité de la foi personnelle, sa grande âme ne connut jamais les petites rancunes et les mouvements impurs de la haine. Impitoyable pour ceux qui représentaient ou défendaient des idées contraires au principe protestant^ il n'avait pas fermé son cœur à l'amour des personnes, et il eût été heureux de courir au secours de ceux-là môme qu'il avait le plus rudement menés dans le feu de la controverse. Après avoir montré par l'exemple de saint Jérôme qu'il peut^ malgré les vivacités de sa polémique, avoir composé le « Testament de saint Jean , et présenté l'amour comme l'essence de la religion chrétienne, dans sa dernière réplique à Oœze il s'approprie ces nobles paroles de saint Augustin, : ce Je te conjure n par les compassions du Christ, de me pardonner si je j> t^ai offensé, et de ne pas rendre le mal pour le mal en » m'offensant à ton tour: tu m'offenserais, en effet, si » tu me taisais les erreurs que tu peux découvrir dans » mes ouvrages (1). »

(1) « Obsecro te per mansuetudinem Christi ut, si te laesi, dimittiu

68 LE CHRISTIANISME MODEHNE.

On dirait que rhumanité, comme un ouvrier paresseux, n'est pas capable d'un travail soutenu et qu'une journée héroïque l'épuisé. Après avoir conquis une parcelle de vérité, elle s'arrête, renie les principes au nom desquels elle a remporté cette victoire et se reprend à faire la théorie de la conservation, de la stabilité, de façon à fermer la porte sur tout progrès nouveau. Notre paresse, notre lâcheté, nous rendent impossible une marche continue et nous sommes condamnés à avancer par secousses, par bonds suivis d'une longue inertie. Les esprits comme Lessing sont les éveilleurs du genre humain : par un beau jour de printemps ils viennent sonner la diane et nous entraînent tous à l'assaut. Us excellent à nous rendre le goût de la vie et du mouvement^ et leur haute raison balaye toutes les mauvaises excuses, tous les subterfuges dont nous voulons couvrir notre abdication.

S'il est toujours délicat d'apprécier la portée d'un acte, de calculer les conséquences qu'il développera au sein de la société, notre devoir particulier est plus facile à dégager au milieu des incidents de la vie. Chacun est responsable pour son compte, et s'il n'ouvre pas la main qui tient la vérité, il a beau invoquer le salut de tous, il est coupable au jugement de toute conscience droite. C'est le sentiment du grand perturbateur du xvi*^ siècle que Lessing rappelle : « Scandale par-ci, scandale par-là. » Nécessité n'a pas de loi, et ne connaît pas de scandale. » Je dois ménager les consciences faibles tout autant qu'il » n'y a pas danger pour la mienne. Sinon, je dois songer à ;) ma conscience d'abord, dût le monde entier ou la moitié

» mihi nec me vicissim lœdendo malum pro malo reddas. Lœdes enim si » mihi iacueris errorem meum quem forte inYeneris ia scriptis meis. »

» da monde, se scandaliser. » L'observation de la nature lui a appris que la vie ne peut se développer sans agitation, et celui qui veut entretenir le feu sacré de la vie spirituelle dans son pays ne doit pas Tabandonner à cette stérile sentimentalité, qui empêche l'Hindou de se remuer dans la crainte d'écraser un insecte. ((Celui qui avant d'agir, )) et en particulier d'écrire, croit devoir rechercher, au » préalable, s'il ne va peut-être pas, par ses actes, par ses » écrits, scandaliser un faible en la foi, endurcir un incré- » dule, fournir à un coquin les quatre lignes qu'il cher- I) che pour vous faire pendre, que celui-là renonce à » écrire et à toute action. Je n'ai pas l'intention d'écraser » le moindre ver de terre, mais si l'on doit me faire un » crime, si j'en écrase un, je ne sais plus que faire sinon » de ne plus bouger, de ne plus changer mes membres de » la position où ils sont, de cesser de vivre. Chaque mou- » vement dans le monde physique développe et détruit, )) produit la vie ou la mort, la vie pour cette créature, la » mort pour celle-là. Que vaut-il mieux ni mort ni mou- » vement? ou mort et mouvement! » C'est la théorie de l'homme qui ne veut plus marcher de peur de tomber et de se tuer; théorie ridicule que personne ne soutient ni ne pratique pour la vie physique, mais que Ton voit soutenir et pratiquer par des hommes graves, dés qu'il s'agit des mouvements de la pensée.

L'histoire, d'ailleurs, établit que les temps où a régné le plus grand silence n'ont pas été les plus croyants et les plus moraux. L'âge d'or du moyen âge, ces longs siècles où la pensée a été étouffée sous la chape de plomb de la théocratie, n'ont pas été souillés par desdiscussions loyales, ouvertes sur les choses de la religion, les oreilles pudiques n'ont pas été offensées par les discours des incrédules.

mais ont-ils été plus vivants, plus chrétiens? Cet âge n'a été si funeste au christianisme que parce que les doutes ne se manifestaient pas : ils existaient toutefois, car on ne peut extirper ce fond d'incroyance que l'égoïsme entretient dans Tâme, et contraints de se cacher, ils circulaient anonymes, plus terribles encore, car ils portaient avec eux les protestations de cet amour delà liberté, qu'on ne réprime jamais impunément et qui prépare les tempêtes. Lessing a bien raison^ qqand le doute existe, qu'il se montre, qu'il sorte : il en est de lui comme de certaines maladies qui deviennent fatales^ si elles ne poussent pas à la peau. Si le doute est refoulé, il devient dans l'intérieur de l'organisme un principe de dissolution et de mort. Celui-là donc qui a jeté sur le marché de la pensée les objections, les difficultés, les doutes, qui travaillent une génération, n'est pas un empoisonneur, ni un incendiaire. Ce n'est pas lui qui a mis le feu à l'Église, comme croient les Gœze; le feu couvait sous la cendre, comment l'éteindre si on ne lui donne pas de l'air? Et quand on lui reproche d'avoir édité ce livre affreux, blasphématoire, qui détruit toute religion, ces Fragments odieux, Lessing répond que c'est rendre service à la vérité de produire publiquement l'erreur et il demande « s'il doit être accusé d'avoir apporté » la peste dans le pays, parce qu'il a dénoncé au conseil » de salubrité le poison qui circulait dans les ténèbres ». Hélas! le premier mouvement de notre humanité est d'arrêter, commç coupable, celui qui dénonce le mal. Que de fois les médecins ont été saisis par la foule et traités comme les propagateurs du fléau I Dans le monde de la pensée, les savants, les critiques sincères, sont encore traités à^ empoisonneurs^ par des hommes qui se piquent de n'avoir aucun des préjugés du vulgaire.

AU premier pasteur tremblant pour le salut des âmes, Lessing rappelle que tous n'ont pas dans la société les mômes fonctions et que chacun faisant son métier, tout ira mieux. « Un pasteur et un bibliothécaire, ce n'est pas » la même chose, leurs titres diffèrent moins que leurs )> devoirs et leurs fonctions. Je ne peux mieuir ies com- )) parer qu'à un berger et un botaniste. Le botaniste par- » court monts et vaux, prairies et forêts, pour découvrir n une plante que Linnée n'a pas déterminée. Quelle joie, » quand il l'a trouvée ! S'inquiète-t-il de savoir si elle est » vénéneuse ou non? Il pense que si les poisons ne sont » pas utiles (et qui dit qu'ils ne le sont pas?) il est utile » que les poisons soient connus.

» Quant au berger, il ne connaît que les herbes de sa » prairie; il n'estime et ne soigne que les herbes qui sont » agréables à ses brebis ou qui leur conviennent.

)) Ainsi de nous. deux, respectable Monsieur! Je suis » préposé à la garde de trésors littéraires et je ne serais y> pas volontiers le chien qui garde le foin, et je ne puis » être davantage le valet d'écurie qui jette à chaque che- D val affamé sa ration dans le râtelier. Si parmi les trésors » qui me sont confiés je découvre quelque chose qui ne » soit pas connu, je le fais connaître^ d'abord dans nos û catalogues, et puis à mesure que je me rends compte » que ce manuscrit comble telle ou telle lacune^ rectifie D ceci ou cela, je le publie et ça m'est tout à fait indiffé- » rent qu'un tel le trouve important et un tel insignifiant, » qu'il soit utile à celui-ci^ ou nuisible à celui-là. Utile et » nuisible sont des idées relatives comme grand et petit. Quant à vous, digne Monsieur^ vous appréciez tous les n trésors littéraires d'après l'influence qu'ils peuvent avoir » sur votre troupeau, et vous préférez montrer plus de

72 LE GHKISTIANISME MODERNE.

)) sollicitude que de laisser-aller. Que vous importe qu'une » chose soit connue ou ignorée, quand elle pourrait scan- » daliser le plus petit de ceux qui sont confiés à votre vigi- » lance spirituelle? Très-bien! je vous en loue, vénérable » Monsieur ! mais si je vous loue de remplir votre devoir, )) ne m'insultez pas quand je fais le mien, ou ce qui revient » au même, quand je crois le faire. » C'est toujours au nom du salut des âmes que la théologie a voulu opposer des fins de non-recevoir à ces instincts de curiosité qui sont la source de toute science. Appliquez les préoccupations du premier pasteur aux investigations de la géologie, de la paléontologie, — et cela c'est vu, — de l'astronomie comme de l'archéologie et de l'histoire, et nous ne serions pas sortis des ténèbres épaisses de la superstition et de rignorance I C'est l'honneur de la science de poursuivr eun but désintéressé. C'est la condition de sa dignité et de ses progrès d'être souveraine et de ne relever que de la vérité I

Toutes ces erreurs des hommes d'église et des conservateurs ne sont-elles pas un outrage à la vérité, un aveu de scepticisme? « C'est avoir une bien faible confiance » dans les vérités éternelles du Sauveur que de ne pas » oser les confronter avec le mensonge. Rien ne peut être » plus vrai que le vrai ; et le dénigrement même ne trouve » point de place là où je ne vois d'un côté que folie, et » de Tautre que raison. »

Les principes les plus élémentaires, les conditions d'une foi éclairée, doivent toujours être rappelés à cette race moutonnière que nous sommes. « Qu'y a-t-il de plus » nécessaire que d'être convaincu de ce que l'on croit, et » n'est-ce pas impossible d'avoir une conviction sans exa- » men préalable? d Quand la fièvre de conservation s'empare des sociétés ou des individus, on en vient à roécon-

LE CRITIOUE ET LE POLÉMISTE. n

naiLre ces vérités de sens commun et le protestant le plus sincère voudrait restreindre cet examen préalable aux fondateurs de son Église et tenir leurs résullatspour définitifs. Mais pour un vrai protestant, le nom d'hérétique ne doit pas éveiller la malveillance ; c'est un terme qu'on devrait abandonner à TÉglise romaine. « Ce qu'on appelle un » hérétique a un bon côté. C'est au moins un homme qui )) veut voir avec ses propres yeux. La question est donc » de savoir si c'est avec de bons ou de mauvais yeux. Oui, }) dans certains siècles le nom d'hérétique est la plus )) grande recommandation qui puisse accompagner un » savant dans la postérité. » Malheureusement nous avons bien des gens^ môme dans nos Églises protestantes, qui ressemblent aux taupes, et dont on serait tenté de dire qu'ils n'ont pas d'yeux, tant ils en font peu d'usage.

Les meneurs s'avisent parfois de parer leur théorie d'asservissement d'un tendre intérêt pour le peuple qui n'est pas assez éclairé, qui n'a pas assez de loisir pour se prononcer sur les questions débattues. Par charité on le met hors des conditions de la vie, on lui interdit le rapport direct ftvec la vérité, on s'interpose entre le soleil et lui, sous prétexte de ménager ses yeux inexpérimentés. Lessing ne s'est pas trompé sûr les fins égoïstes de ces déclamations et il a flétri, dans ces tentatives d'établir une fausse aristocratie intellectuelle, l'esprit de domination et de tyrannie des clergés, n Peu importe ce que croient les )) gens intelligents dans leur for intérieur^ pourvu que le )> peuple, ce cher peuple demeure embourbé dans l'or- » nière où les prêtres savent bien le mener. »

Tout le zèle qu'on déploie pour Tordre^ pour la paix de la société, cette horreur qu'on témoigne contre les novateurs, qui sèment le trouble et l'incrédulité dans les cœurs

F0?ITANÊ8. 9

simples, cette jalousie si ardente du nom de Dieu, Lessing en connaît l'origine impure, et il met à nu rutilitarisme grossier^ Tégoïsme mesquin qui inspire ces tirades prétentieuses : « insensés ! qui voudriez bannir de ce monde » les ouragans parce qu'ils jettent un navire sur un banc )) de sable ou sur un récif. hypocrites! nous vous con- » naissons! Vous ne vous souciez pas de ces pauvres )> navires^ vous les avez fait assurer! c'est pour votre petit » jardin, pour vos aises, pour vos petits plaisirs que vous )) êtes en peine. Le méchant vent! il a un peu découvert » la toiture de votre maison de campagne^ il a secoué vos » arbres chargés, il a renversé les sept vases de terre de » votre orangerie. Que vous importe le bien que fait par » toute la terre cet ouragan? Ne pourrait-il faire tout ce )) bien sans endommager votre jardinet? Pourquoi ne )> souffle-t-il pas là-bas, loin de votre haie? ou pourquoi » n'enfle-t-il pas moins ses joues quand il arrive sur vos » limites?» Quel joli coup de crayon! Gomme Tesprit bourgeois avec ses visées personnelles et étroites est agréablement fustigé! Avec quelle grâce et quel bon sens^ Taiguillon reste Qpfoncé dans la chair f la main de tous les prêtres ne pourra l'arracher.

La révision des opinions traditionnelles, le libre exercice de la critique, devraient être assurés dans une Église qui est née d'une puissante insurrection ; mais le système d'autorité a des racines si profondes dans la nature humaine^ qu'il s'est bientôt relevé de sa défaite momentanée, etque^ sous le drapeau de la liberté il s'est épanoui et fortiûé. Lessing, dans toute son activité littéraire, a prêché contre lui une croisade sans merci, et il a signalé toutes les inclinations du cœur humain, dont il s'est fait une arme. Ici ce sont des gens qui n'aiment pas faire effort, que le tra-

vail de la pensée épuise et qui voudraient mettre le genre humain à leur niveau. « Pour mille contre un, le point » d'arrêt de la méditation c'est le point au ils sont fati- )). gués de penser. » D*autres, sous prétexte de conserver la mémoire des réformateurs, font de leurs écrits les colonnes d^Hercule de la science, et sous peine d'ingratitude, ne permettent pas qu'on franchisse ces frontières. S'attaquer à une œuvre entreprise par les réformateurs, se laisser inspirer par leur exemple, essayer de faire mieux qu'eux, c'est de l'impiété et de l'impertinence. Par exemple , avoir l'ambition de profiter des progrès des études orientales pour améliorer la traduction de Luther, quel crime abominable 1 Et Gœze de s'empresser de réclamer l'appui du bras séculier p#ur détruire -— rien de moins — la traduction de Bahrdt.

Il est curieux de recueillir les raisons qu'a toujours opposées l'esprit conservateur à l'amélioration des versions de la Bible. Naudé, professeur de mathématiques à l'université de Berlin, resté fidèle au plus rigide calvinisme, ne pouvait pardonner à Osterwald l'ambition de publier une nouvelle version, et ne craignait pas d'écrire : (( Ce zèle » pour l'amélioration des versions ne laisse rien attendre )) de bon de l'auteur. S'il peut y avoir des fautes, ce sont x^ seulement les sociniens et les arminiens qui y attachent de l'importance, v C'est bien le langage des gouvernements 1 Ce qui est, est bien, et ceux qui peuvent s'inté« resser à quelque critique, à quelque rectification, ce sont des traîtres qui livrent à l'ennemi leur pays ou leur Église. Mais l'inconséquence est flagrante : glorifier les réformateurs qui ont fait triompher leur sentiment contre les décrets des corps officiels de l'Église, et ne pas permettre qu'on change un iota à leur œuvre, n'est-ce pas leur jeter sur la

iéte un pavé qui les écrase ! « Si aujourd 'hui il n'est pas per- » mis à tout docteur en théologie de traduire de nouveau » la Bible, comme il en est responsable devant Dieu et sa » conscience, cela était encore moins permis à Luther. )) Car Luther avait à combattre contre ce principe de son » Église, qu'il valait mieux que la Bible ne fût pas donnée }) en langue vulgaire au simple fidèle; tandis que le prin- » cipe contraire règne dans l'Église protestante. »

Il était temps que Lessing vintrendre à l'esprit protestant la conscience de sa noblesse et de ses obligations. Quelque profonde que fût l'admiration qu^il avait vouée à Luther, il n'a pas renoncé à tout contrôle sur ses actes et ses écrits. A propos de sa polémique, il écrit : <r Grand Dieu, » quelle terrible leçon pour notre orgueil 1 Combien la » colère et la vengeance ne dégradent-elles pas l'homme » le plus loyal, le plus saint. )> Jaloux de maintenir son indépendance vis-à-vis de ce colosse^ il n'est pas embarrassé comme tant de biographes fanatiques, des faiblesses et des taches qui se rencontrent dans la vie du réformateur : « Les traces d'humanité que je trouve en lui me » sont aussi précieuses que ses plus brillantes perfec- )) tions», elles nous protègent contre toute tentation de le diviniser et de nous asservir à sa pensée. Luther a ouvert la voie^ il n'a pas posé une borne contre laquelle viendrait se briser le mouvement dont il a donné le signal, a Le vrai luthérien se réclame de l'esprit de Luther I) et non de la lettre de ses écrits. L'esprit de Luther )> exige absolument qu'on n'empêche aucun homme de )) progresser dans la connaissance et selon son propre » sentiment. Or, on fait obstacle à tous, quand on interdit » à un seul de communiquer aux autres les progrès qu'il )) a faits; car, sans ceséchanges entre individus, il n'y a pas

» de progrès pour tous dans Tensemble. M. le pasleur, » si vous arrivez à faire que nos pasteurs luthériens soient » nos papes, qu^ils puissent nous prescrire l'endroit où » nous devons cesser d^examiner, d'étudier l'Écriture, » qu'ils puissent poser des limites à notre examen, à la >i communication des résultats de notre examen, je serai » le premier à échanger ces petits papes pour le pape. » J'espère qu'il y en a plusieurs qui pensent de méme^ » quoiqu'ils ne soient pas aussi déterminés li le dire. Et » ainsi, M. le pasteur, vous travaillez à rejeter beaucoup » de protestants dans le giron de l'Église catholique. Ce D beau zèle luthérien est bienvenu des catholiques. Vous )) êtes un aussi bon politique qu'un grand théologien. »

Les paroles de Lessing sont pleines d'à propos. Nous avons aussi au milieu de nous de ces personnages qui, aussi bons politiques que grands théologiens, font alliance avec le catholicisme, ou pour être plus exact, font le jeu de l'Église catholique, car la cour de Rome ne peut reconnaître à des hérétiques qui datent d'hier, le droit de traiter avec elle. Mais elle donne la mesure de son habileté proverbiale, en favorisant de ses éloges ces protestants qui forgent eux-mêmes leurs fers et s'enferment dans le cercle rétréci de leur tradition. L'histoire nous a déjà édifiés sur cette tactique. Nous avons vu les jésuites plus jaloux que les luthériens de faire respecter la Formule de Concorde. On ne peut être assez naïf pour se persuader que c'était par amour pour une confession de foi qui attaquait leurs dogmes et leur morale. Sans les calomnier, on peut supposer qu'ils pensaient jouerainsi quelque mauvais tour au protestantisme. Et ils ne se (rompaient pas. River les Églises de la Réforme à une foi officielle, consignée dans un document, n'est-ce pas les dépouiller

de leur principe, leur ôter cet attrait de la liberté qui rend leur propagande si dangereuse et si féconde? Attachées à la lettre d'un code, les Églises protestantes n'ont plus la souplesse et Télasticité de la vie, elles se roidissent comme un corps mort> et frappées de caducité, elles restent immobiles comme un monument expiatoire de leur coupable ambition. Dès qu'elles ne représentent plus la libre circulation de la pensée dans l'organisme chrétien^ elles ne sont qu'une pâle contrefaçon du catholicisme, et les consciences qu'elles élèvent, pliées de bçnne heure à une autorité qu'elles n'ont pas le droit de discuter, sont des proies faciles pour l'Église, qui réalise le système d'autorité avec une ampleur et une poésie qu'on ne peut imiter. C'est le jeu de l'Église catholique de seconder tous les mouvements qui affaiblissent le principe de la liberté, l'autonomie des consciences, qui sèment la défiance contre le sens individuel, car elle est plus assurée d'absorber les Églises qui lui ressemblent, que celles qui déploient contre elle un autre drapeau.

Nous ne pouvons assister à ces alliances sans tristesse et sans indignation; car on ne peut les essayer sans voiler d'abord le principe de liberté, sans jeter dans l'ombre la méthode protestante. L'unité qu'on relève sur certains articles ne peut effacer la diversité d'origine ; et les résultats qu'on obtient par deux méthodes opposées restent toujours marqués d'une empreinte distincte. La méthode a laissé sur les esprits et sur les produits eux-mêmes un pli que rien n'efface, et si l'entente s'établit, si les individus venus par des chemins divers, élèves de méthodes différentes, prétendent s'unir sur les résultats, soyez convaincus que l'un d'eux a renié la méthode dont il devrait être le propagateur, ou plutôt qu'il ne l'a pas pra-

tiquée. Chaque jour nous rencontrons dans la société des personnes qui partagent notre credoj qui souscrivent à nos formules ou dont nous acceptons la langue, et qui ne nous ménagent pas la douceur de la communion des esprits. Nous avons beau avoir touché au même but, nous sommes autres; nous appartenons à des familles différentes; il n'y a pas entre nous ce courant secret qui fond toutes les oppositions et crée la vie, Tunité. Tandis que d'autres esprits^ dont les conclusions s'éloignent des nôtres, nous blessent même, nous attirent ; nous nous sentons à Taise avec eux^ nous nous comprenons^ et nous nous supportons facilement. La raison de cette entente^ c'est que nous sommes les uns et les autres façonnés à la même méthode, et l'usage de celte méthode nous communique un caractère, des allures, des habitudes intellectuelles qui nous rapprochent et nous font trouver de la joie et du profit à nous rapprocher.

La même croyance chez un protestant ou chez un catholique aura une saveur toute différente : subie par celui-ci^ expression de sa minorité et de son esclavage, elle est conquise par les efforts de celui-là, et elle est la mesure de sa liberté. L'esclave et Fhomme libre, le mineur sous tutelle et Thomme mûr qui ne relève que de lui, ne peuvent sans mensonge s'associer et se plaire dans la même compagnie. La méthode est une discipline qui agit d'une manière durable sur les caractères, sur les intelligences, et il faut être bien impatient de rejeter hors du sein des Églises réformées certaines personnes, pour méconnaître l'air de famille et l'esprit commun qui, malgré certaines divergences dans les résultats, relient entre eux tous ceux qui pratiquent sincèrement dans leur vie religieuse la méthode protestante. Dans ses grands jours, l'Église

catholique ne s'y méprend pas^ et elle confond au pied de son tribunal, elle enveloppe dans ses anathèmes tous ces fils imprudents de la Réforme, qui perdent leurs forces à s'entre-déchirer, au lieu de resserrer le lien qui faisait d'eux une phalange invincible.

On distingue^ on classe même dans le domaine de Tintelligence pure^ où les formules semblent avoir une importance décisive, les différents systèmes de philosophie selon la méthode qu'ils emploient. En effet, la méthode est comme un chemin qui marche^ et des esprits bien faits, également sincères, qui s'engagent dans le même chemin, je veux dire qui se soumettent à la même méthode, doivent aboutir aux mêmes résultats : s'il subsiste entre eux quelque dissentiment^ c'est un retard ou une inconséquence, que le temps et l'expérience ne manqueront pas de rectifier.

Si l'alliance de l'orthodoxie protestante avec le catholicisme venait à prévaloir, la physionomie des Églises de la Réforme serait modifiée, et le protestantisme ne serait plus qu'une secte austère^ parquée dans quelques dogmes dont la formule est un défi jeté à ia raison humaine et dont la morale est un ascétisme amoindri. Les protestants ne seraient plus ces hommes d'initiative, de mouvement^ de progrès^ qui ont fondé le monde moderne; ce seraient des gens arrêtés, achevés^ finis^ pétrifiés et qui feraient obstacle à la grande culture, à l'art comme à la science.

Lessing dénonce ces transactions coupables et restitue au protestantisme son vrai caractère^ cette sainte inquiétude qui ne lui permet pas de s'endormir sur le champ de bataille, il le lance dans cette course sans relâche, qui est l'accomplissement de la loi du perfectionnement. Le protestantisme est un ferment, une sève;

il doit entretenir, dans le corps des Églises qui portent son nom^ un travail^ une fermentation^ qui sont la condition de la vie et de la santé. Si ce mouvement s'arrête, des principes étrangers s'introduisent dans l'organisme^ y causent des désordres, y paralysent le libre jeu de la vie. a Si Ton veut empêcher l'Église protestante de continuer D à agir sur elle-même et de chasser de son sein toute » matière hétérogéfne, elle sera bientôt autant en arrière » du papisme, qu'elle est aujourd'hui en avant. » Les agitations, les crises, les discussions ne sont pas un malheur, une cause de ruine ; elles sont un élément de vie, le vent qui gonfle les voiles et fait avancer le navire. Elles seraient un symptôme de décomposition, si la vérité était donnée à l'homme toute faite^ paraphée, comme une tunique sans couture, qu'il s'agit de conserver intacte et sans déchirure. Mais si la vérité se fait tous les jours, je veux dire se dégage, se révèle sous les efforts vaillants des chercheurs, ni* craignons pas la lutte, la dispute qui tendent tous les ressorts de l'homme et font éclater la lumière de tous ces chocs violents.

Personne n'a marqué d'un trait plus accusé celte condition du progrès et de la vie de l'humanité ; « Ce n'est » pas la vérité qu'un individu quelconque possède ou D croit posséder, c'est l'effort loyal fait pour s'emparer )> de la vérité^ qui constitue la valeur de l'homme. Car )) ce n'est point par la possession, mais par la recher- » che de la vérité, que s'étendent ses forces, La pos- » session rend paisible^ paresseux, fier. Si Dieu tenait » renfermée dans sa droite toute la vérité, et dans sa » gauche le seul instinct toujours vivace qui la pour- » suit, en y ajoutant même pour nous la condamnation )) à l'erreur permanente, et si Dieu me disait : choisis !

» je me précipiterais humblement à sa gauche et je )> dirais : Père, donne ; la pure vérité n'est cependant que » pour toi seul. » Des esprits hautains, qui, sous prétexte de compassion, ne permettent pas à Thumanité de courir les grandes aventures de la libre recherche^ et qui voudraient la forcer à se mettre à genoux devant eux pour recevoir la nourriture qu'ils lui ont accommodée, ont crié au scandale à Touïe de ces paroles, et oht lancé sur Lessing la meute des croyants dociles, comme sur un sceptique éhonté. Ils ont fait une insulte du nom de chercheur^ comme s'ils avaient oublié les paroles de Jésus : « Cherchez )) et vous trouverez ; frappez et Von vous ouvrir a, » L'homme qui cherche a déjà trouvé : s'il était étranger à la vérité , si elle n'existait pas en lui sous la forme indéterminée du désir, du besoin, pourrait-il chercher? L'animal est-il un chercheur de vérité? Celui qui cherche a déjà entrevu la vérité, et il ne sort de son inaction que parce qu'il l'aime et veut la saisir, l'embrasser d'une étreinte invincible. Pascal en a jugé ainsi quand il s'est écrié avec l'accent pénétrant du Christ : « Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé, » La recherche ne serait périlleuse et coupable que si la vérité était un champ clos d'où il fut interdit de sortir; et elle ne serait un supplice de Tantale que si l'homme toujours haletant ne pouvait rien saisir pour apaiser sa faim. Mais ces craintes ne soQt permises qu'à ceux qui réduisent l'âme humaine à l'état d'une table rase ou qui professent la doctrine de la corruption radicale. Pour ceux qui croient à la dotation spirituelle de la nature humaine, et qui font sortir de la conscience l'idée du bien comme celle de l'infini, ils doivent avoir confiance dans ce libre travail. La vérité est en nous, il faut l'extraire par des efforts vaillants et soutenus ;

et la libre recherche, la critique, la science^ sont pour la vérité , comme le travail de Taraigaée , qui tire d'ellemême les fils de sa toile merveilleuse. Nous ne sommes donc pas autorisés à nous défier des vaillants chercheurs^ ce sont eux qui découvrent de nouveaux filons et les mettent en valeur. Jamais leurs recherches ne sont vaines : le champ qu'ils explorent est plein de trésors ; et celui qui n'enrichit pas l'humanité, qui l'appauvrit, c'est celui qui ne cherche pas^ qui s'endort sur les richesses acquises et ne connaît plus que la méfiance jalouse du propriétaire.

C'est le sentiment qui s'était introduit dans les Églises de la Réforme. L'amour de Luther était devenu une sorte de fétichisme : on jurait comme au beau temps de la scolastique sur la parole du maître, on s'attachait obstinément à la lettre du dogme telle qu'elle se rencontrait dans ses écrits^ et, comme les scribes de jadis, on n'était occupé que d'élever une haie autour de la doctrine du réformateur. Son audace à Worms, alors qu'il jetait dans l'Europe la parole de liberté, cette confiance vaillante en sa conviction intérieure, qui s'imposait à son esprit comme le témoignage du Saint-Esprit, cette opposition hardie à toute entreprise de l'Église, de la hié* rarchie cléricale sur le domaine sacré de la conscience personnelle, tous ces côtés du grand révolutionnaire étaient voilés, efi'acés; l'àme de Luther n'habitait plus dans le cœur de ses tristes héritiers.

On avait perdu le sens de la doctrine de la Justification par la foi : on n'insistait plus sur l'élément personnel, sur la nécessité d'une assimilation subjective, d'un acte énergique de la personne ; on mettait l'accent, comme avant la Réforme, sur le mérite de Christ, sur la formule,

fid LE CHRISTIANISME MODERNE.

sur la lettre à laquelle il fallait souscrire; la signification du mot foi était méconnue; au lieu de désigner la révo~ lulion intérieure qui s'accomplit en Tbomme et qui le régénère dans sa substance même, la foi marquait la soumission du croyant à la dogmatique de l'Église. Ce n'était plus l'acte suprême de la liberté, c'était l'acceptation passive d'une ^autorité qui reste toujours étrangère à l'individu.

Si les premiers apôtres de la Réforme avaient présenté sous ce jour la doctrine de la justification par la foi, on n'aurait pas compris que le concile de Tronic Teût flétrie de trente-trois anathèmes. Elle n'eût pas été un péril pour la cour de Rome : bien loin de servir l'émancipation de l'individu, elle n'eût contribué qu'à l'asservir, et la doctrine catholique n'aurait pas eu à s'armer des foudres de l'excommunication, car toutes deux auraient poursuivi la même œuvre de compression et d'asservissement.

Certes, si laRéforme n'avait été qu'un changement dans la doctrine ou la constitution de l'Église, elle n'eût pas fourni une longue carrière^ et elle serait confondue anjourd'hui avec ces hérésies qui troublèrent un moment l'Église, et qui^ écrasées par la force, ont disparu de l'horizon ou se sont glissées dans le dogme oflSciel et s'y sont conservées. Mais la portée de la Réforme était bien autre. C'était l'avènement d'un nouveau principe destiné à transformer la société; à pénétrer TÉtat comme l'Église, et il n'était pas au pouvoir des épigones du xvii*^ siècle d'étouffer ce nouveau principe. Il pouvait sommeiller quelque temps, comme une larve oubliée dans les entrailles de la terre; maiS; au jour marqué, il devait se déchaîner sur le monde comme un souffle de tempête j il devait sortir de terre

avec le bruit et Téclat d'une explosion volcanique. C'a été la gloire de Lessing d'avoir prêté sa voix au principe protestant et de lui avoir rendu droit de cité parmi les Églises, qui s'étaient formées sous son attraction, et qui s'étaieul laissé envahir par la restauration catholique.

C'est une page bien humiliante que l'histoire des églises luthériennes au xvii"^ siècle. On y suit pas à pis les progrès, Les succès de la réaction autoritaire : on voit revenir tous les spectres qu'avait chassés la voix tonnaulc de Luther brisant la bulle du pape. £t tous ces revenauls sinistres sont évoqués, ramenés par le principe d'autorilé qui se relève de ses défaites. Luther avait brisé le despotisme de l'Église, avait proclamé vaines les œuvres qu'elle impose au pénitent^ qui rentre en grâces auprès de Dieu ; il avait affranchi le christianisme de la domination hiérarchique, cléricale; il avait poursuivi de sa verve railleuse, impitoyable, Vopus operatuniy et voici que dans son Église, à l'ombre de son nom^ le pasteur luthérien s'essaye aux allures hautaines, despotiques du prêtre, réclame l'obéissance à ses sentences, distribue^ selon son caprice, les autorisations de communier, et soutient que l:i soumission à l'Église^ à la doctrine de l'Église, que ia participation aux actes religieux, consacrés par l'Église^ sont une condition absolue de salut. Sous prétexte do guider l'individu dans l'intelligence de TÉcriture et de le préserver des interprétations erronées, il s'était constitué un nouveau corps de prêtres ou de docteurs, tout aussi (yrannique que celui dont Luther avait décliné la compétence. Gœze pouvait regretter cet âge d'or, où le clergé était le dispensateur de toute instruction^ l'arbitre de toute destinée ; mais Vami des lumières devait signaler au pasteur qui célébrait le bon vieux temps les beaux

résultats de cette éducation cléricale, a temps fortunés » où le clergé était tout partout! où il pensait pour nous, » et mangeait pour nous ! Comme M. le premier pasteur » vous ramènerait avec accent de triomphe ! Comme il » voudrait que les princes de TAllemagne s'unissent avec )> lui dans cette intention salutaire ! Il leur prêche sur un » ton aigre-doux, il leur représente le ciel et Tenfer I » Mais, s'ils ne veulent pas entendre, puissent-ils sentir! )) L'esprit mordant et la langue nationale sont la couche » de fumier, dans laquelle mûrit volontiers, avec rapidité, » la semence de la rébellion. Aujourd'hui un poôte, » demain un régicide. Clément, Ravaillac, Damiens, » n'ont pas été élevés au confessionnal, mais sur le Par- » nasse!»

Le rétablissement du pouvoir clérical était la conséquence naturelle de cette préoccupation de la saine doctrine, qui avait succédé à l'enthousiasme, à la ferveur de la vie religieuse, des heures fécondes de la Réforme. L'intérêt suprême n'était plus la vie morale, le perfectionnement, la sainteté : on était jaloux de maintenir la pureté de la doctrine, on rééditait les thèses usées de l'orthodoxie, et l'esprit clérical reprenait l'empire dans des Églises qui s'étaient faites au cri de: Plus de prêtres, tous les fidèles sont prêtres! C'est aux prétentions de ce sacerdoce mesquin que Lessing s'attaque, au nom de Luther dont elles ruinent Tœuvre. « Luther, grand homme mé- » connu I toi que personne ne méconnaît plus que ces » entêtés à courtes vyes qui, tes pantoufles à la main, se » promènent à pas lents en vociférant , mais sans en- 9 thousiasme, dans le chemin frayé par toi! Tu nous as » délivrés du joug de la tradition, qui nous délivrera du 9 joug insupportable de la lettre? qui nous apportera

s> enfin un christianisme comme tu renseignerais au- » jourd'hui^ comme Christ lui-môme renseignait? »

Nous pouvons répondre à cette interrogation : Qui?... C'est toi, 6 Lessing ! toi, qu'on a nommé le Luther du Tinii^ siècle et qui mérites ce nom pour ta vaillance et ton amour ardent de la vérité I C'est toi qui nous a délivrés du joug de la lettre, et qui nous rend le christianisme de Jésus, celui qui est esprit et vie ! C'est toi qui as relevé le drapeau de la Réforme et nous as ramenés sur les sommets sereins de la liberté !

Plus de prêtres, plus d'Église autoritaire, plus de code ni de barrières qui asservissent la pensée, plus de colonnes d'Hercule opposées à la science, plus de foi imposée; l'autonomie de la conscience, le mouvement de la vie, le libre élan de l'esprit ! C'est l'originalité du protestantisme d'unir à la religion chrétienne toute l'indépendance de la science. La méthode protestante n'est pas pratiquée au jour du noviciat, avant qu'on soit reçu dans l'Église pour être ensuite condamnée comme un instrument de Satan : elle est toujours acclamée, toujours pratiquée par le vrai protestant. Nous ne faisons pas acte de protestantisme une fois, poumons enchaîner après à la lettre d'une doctrine et redevenir catholique pour le reste de notre vie. Le protestant est toujours sur la brèche : toujours il examine, il révise ses opinions, ses croyances; comme le sainte jamais il ne croit avoir atteint le but; toujours il avance, et sa foi est toujours entraînée dans un mouvement de fermentation, qui désagrège les pensées mortes et inertes. La philosophie se sert bien du libre examen, mais elle ne poursuit qu'un but intellectuel, elle est étrangère à la vie religieuse. Les religions d'autorité^ les ortbodoxies qui sont encore debout, se préoccupent des in-

térèls de la vie religieuse; mais elles étouffent la pensée, proscrivent le libre examen^ ou le tolèrent juste assez pour qu'il se suicide. Le protestantisme a l'ambition d'être une religion qui procède du libre examen et ne le sépare jamais de ses destinées. Cette ambition n'a rien de chimérique; la nature du christianisme l'autorise : c'est ce que nous montrerons dans un autre chapitre.

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