‹ Le christianisme moderne: étude sur LessingChapitre 17 sur 56 · LE TESTAMENT DE JEAN · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DE JEAN

o Moi. Je souhaite que tous ceux que divise TËvangilc » de Jean puissent être réunis par le testament de Jean ! » Il est apocryphe sans doute; mais il n'est pas moins divin.

iSQi LÉ CHRISTIANISME MODEHNii:.

» Moû Bientôt ses disciples ne purent plus le porter à » rfigiifte. Et cependant il ne négligeait aucune réunion, » et il ne laissait jamais finir une réunion sans adresser à » rassemblée son allocution^ et l'assemblée aurait plutôt » renoncé à son pain quotidien qu'à cette allocution. » Lui. Qui le plus souvent n^était pas bien étudiée. » Moi, Aimez -vous ce qui est étudié? — Lui. C'est se- » Ion. — Moi, Certainement, l'allocution de Jean ne l'était » jamais. Elle partait toujours du cœur; car elle était )) simple, brève, et de jour en jour elle devint plus brève, » jusqu'à ce qu'elle fut réduite à ces mots... — Lui, Les- » quels î — ilfoi. Mes petite en fants, aimez^vous bien, — Lui, » Court et bon. — Moi. N'est-ce pas? mais du bon et du » meilleur même on est bientôt rassasié, quand cela se » répète tous les jours. Dans la première réunion, où » Jean ne put dire que ces mots : Mes petits enfants, aimez- » i>0H8 bien, ils eurent un grand succès; on les écouta avec )) plaisir une seconde, une troisième, une quatrième fois, » car on savait que le pauvre vieillard ne pouvait en dire )> davantage. Mais quand on vit que le pauvre homme ne )) pouvait pas seulement en dire davantage, mais qu'il ne )) le voulait pas, ces quelques inots parurent bien fades, » bien froids, bien insignifiants. Frères et disciples ne » purent plus les entendre sans dégoût, et à la fin ils s6 » risquèrent à interroger le vieillard : Maître, pourquoi » donc nous dis-tu toujours la môme chose? ^- Lui, Et » Jean? — Moi. Jean répondit : Parce que le Seigneur Va )) commandé; parce que cela setU^ si on le met en pratique^ » est suffisant, parfaitement suffisant, — Lui. C'est donc là » votre testament de Jean?— Moi, Oui! — Lui. Vous )) avet bien raison de l'appeler apocryphe 1 — Moi. En )) comparaison de l'Évangile canonique de Jean; mais il

ESSENGK 1)U CHttlSTlANlBMK. 131

)) n'en est pas moins divin pouf moi. — Lui. A peu près » comme vous nommericÈ votre belle divine. — Mm. Je » n'ai jamais appelé ma belle divine, et je n'ai pas l'ha- » bitude de mésuser dé ce mot. Ce que je nommé ici divin, » Jérôme l'appelle dtgnem Johanne sententiûm — Lut, Ah ! » Jérôme! — Moi Augustin raconte qu'un certain plato- » nicien a dit que le commencement de l'Evangile de » Jean : Au commencement était la parole ^ etc.^ devrait être )) inscrit dans toutes les Églises, à Tendroit le plus visible, » en caractères d'or. — Lui. Sans doute I le platonicien » avait parfaitement raison. les platoniciens ! Et certai- » nement Platon n'aurait rien pu écrire de plus sublime » que ce début de TËvangile de Jean, — Moi. Ça peut être. » Quant à moi; qui ne fais pas grand cas des écrivasseries » sublimes d'un philosophe^ j'estime que le testament » de Jean aurait bien plus de droit à être gravé dans )) toutes les églises, à l'endroit le plus visible, en carac- » tères d'or. — Lui. Hum î '— Moi. Mes petits enfants^ n aimez-vous bien. — Lui, Oui, oui. — Moi. G^était le tesn tament de Jean que Juraient autrefois certaines gens j> qui étaient le set de la terre. Aujourd'hui, ils jurent » l'Évangile de Jean; et l'on dit que, depuis ce change- » ment, le sel a un peu perdu sa saveur. *- Lui. Encore » une énigme? — Moi. Celui qui a des oreilles pour en- )) tendre entende I — Lui. Oui, oui» je comprends bien.—- )) Moi, Que comprenez-vous? — Lui. C'est toujours ainsi » que certaines gens se tirent d'affaire. C'est assez qu'ils )) conservent l'amour chrétien. Quant à la religion chré- » tienne, qu'elle devienne ce qu'elle pourra. — Mot. Me )) metteî-vous au nombre de ces gens-là? — Lui. Si j'ai » droit de le faire, vous devez le savoir. — Moi^ Je suis » donc obligé de dire un mot en faveur de ces personnes»

M — Lui. Si vous croyez, — Moi, Je ne vous com- » prends pas bien. Alors l'amour chrétien n'est pas la re- )) ligion chrétienne? — Lui. Oui et non. — Moi. Comment » non? — Lui. Car autre chose sont les dogmes de la reli- » gion chrétienne, et autre chose la pratique qui doit repo- » ser sur ce dognie. — Moi. Et pourquoi oui? — Lui. En » tant qu'il n'y a de véritable amour chrétien que celui )) qui est fondé sur les dogmes chrétiens. — Moi. Mais » cependant quel est des deux le plus difficile? Accepter )) et professer les dogmes chrétiens, ou pratiquer l'amour » chrétien? — Lui. Gela ne vous servirait de rien, si je » vous accordais que la seconde chose est de beaucoup » la plus difficile. — Moi. Qu'est-ce qui doit me venir en » aide? — Lui. Car il est ridicule que certaines gens se )) rendent le chemin de l'Enfer si rude. — Moi. Comment )) donc? — Lui. A quoi bon prendre le joug de l'amour » chrétien, quand on ne peut ni l'alléger, ni le rendre » méritoire en confessant les dogmes? — Moi. Oui certes, » nous devrions leur laisser courir ce danger. En consé- » quence, je demande seulement : ont-ils agi sagement )) les autres personnages qui, à cause du danger que cou^ » rent ces gens-là, parle fait de leur amour chrétien, leur » refusent le nom de chrétien? — Am. Cui non competit )> definitio, non competit definitum. Ai-je inventé ça I — Moi. » Mais si nous pouvions toutefois élargir un peu la défi- » nition? En nous inspirant de la parole de ce brave » homme : Celui qui n'est pas contre nous est pour nous. Vous » le connaissez bien, ce brave homme ? — Lui, Parfaite- » ment. C'est le même qui dit ailleurs : Celui qui n'est pas y> avec moi est contre moi. — Moi. Ouil certainement; cela )) me ferme la bouche. — vous seul, vous êtes un vrai )) chrétien! — Et vous possédez votre Bible comme Satan. »

La question est nettement posée, et c'est dans ces termes que le débat a été repris de nos jours avec une intelligence plus complète du problème. Le sens de la crise religieuse que nous traversons n'est plus douteux : ou la religion chrétienne, ou la religion de Jésus-Christ; la religion dont Jésus est l'objet, ou la religion dont Jésus est le sujet; la religion qui rapporte à Jésus l'adoration, le culte et fait disparaître le Père comme une sorte de Saturne caduc, ou la religion qui rattache, qui élève les hommes et Jésus à notre Père céleste, qui est son père et notre père^ son Dieu et notre Dieu.

La religion que Jésus a pratiquée et qu*il propose à tout homme, nous est dépeinte dans les paraboles du royaume, de Venfant prodigue, du péager et du pharisien, dans le sermon sur la montagne^ dans toute sa pureté et sa simplicité natives. Le drame religieux, qui s'accomplit dans la conscience, n'exige que deux acteurs: l'homme et Dieu; la nécessité d'un médiateur n'est pas affirmée dans les premiers Évangiles d'une manière nette et explicite; et Ton ne peut administrer la preuve que les rares paroles où Jésus semble revendiquer une intervention directe dans ce sublime dialogue, ne soient pas le reflet des premiers essais christologiques, qui ne tardèrent pas à se produire dans le cercle apostolique. Une pente naturelle conduisait à ce dogme. Celui qui avait exprimé le premier la nouvelle conscience reli* gieuse de l'humanité, celui qui le premier avait ressenti ce rapport filial qui unit l'homme à Dieu, était le symbole vivant de la nouvelle religion ; et pour assurer la victoire de cette religion, pour saisir et entraîner les masses que les idées, les principes dans leur abstraction ne passionnentguère^ les apôtres durent dépeindre la vie, la mort,

FONTASÊS. 8

Isa LE CHttlSTiÂNlSMË MODERNE.

lé Caractère de Jésus, comme l'expression la plus pure du principe nouveau. En religion, dire est bien peu de chose, faire est tout, et c'est la vie qui seule a le secret d'engendrer la vie. Au lieu d'analyser froidement le principe chrétien et de l'exposer didactiquement, les apôtres le présentaient dans sa floraison, dans la personne de Jésus ; et ils assuraient ainsi à Vidée toute la chaleur commun!catiVe de la réalité. Ajoutez à ce fait l'exaltaHon croissante de Celui qui venaitde donner au monde les joies de l'amour divin, et vous comprendrez aisément que le personnage du Christ grandi, exalté au-dessus de l'humanité, devenu VAdam spirituely Vkommedu ciel, le Verbe divin^ dut s'interposer entre l'homme et Dieu, avant d'absorber le culte entier; et, de fondateur religieux, d'initiateur, il devint un médiateur indispensable. On attribua au héros qui avait proclamé le principe, et qui le représentait, le Caractère idéal et l'acttoti continue du principe. Mais il importe de relever que Jésus ne nous a imposé, dans aucune des paroles qui nous ont été con«> servée», l'obligation de croire à tel ou tel fait historique. La religion de JéiUs telle qu'il l'a vécue, prôchée (et qui oserait sbutenlr qu'elle est insuffisante?), est coraplétemettt indépendante des récité dont l'orthodoxie voudrait faire la pierre de touche de l'Évangile. C'est une question de fait qu'on Ue réussira pas à obscurcir. Sans compter que jamais on n'établira que la vie spiri^ tuellcj l'amour fraternel, la repentance et la sanctiBcàtion soutiennent des rapports directs, comme le fbuit avec la séVe, avec la naissance miraculeuse et Vascension du Maître. « Quoi donc I je ne pourrais pas me rassasier )j de ces ft*uits{du Christianisme), parce que toutes Ifes » pieuses légendes sur la manière dont la semence a été

» semée, je ne dis pas que je les nie, mais je les laisse à » l^ur place?»

La religion chrétienne est toute souillée de la ponsr sière des controverses et des passions tbéologiquos; elle a du sang innocent sur sa robe; elle a abrité, dcî sa majesté d*emprunt, les superstitions et les tyran* nies. Jalouse comme les pouvoirs de la terre, elle a des foudres et des malédictions à son service; et à son bor^ reur pour toute recherche, pour tout mouvement de 1^ pensée, pour toute revendication de la liberté, on s'aper* çoit qu'elle a les défiances et les colères de la sénilité. La religion dQ Jésus est toute sereine de jnun^sse et de sini* plicité; elle est pure, immaculée comme le voile d'une vierge^ et, bien qu'elle ait brillé il y p dix-huit siècles sur le front du Crucifié, ejle est encore une nouveauté, et un objet d'effroi pour les scribes et les pharisiens, qui la mettent au pilori. C'est celte religion que notre siècle a cntreyue et qu'il invoque à ses heures d'enthousiasme et d'élan; c'est elle qu'il poursuit, comme un souvenir dn ciel, dans ces livres qui ont brisé le prestige de la tradition, pour nous laisser contempler, sans nimbe byzantin, dans sa tragique réalité. Celui qui a retrouvé les titres égarés de l'humanité, et a fondée par sa vie d'obéissance et d'abnégation, le culte du pur esprit et du véritable amour.

Notre siècle a trop erandi sous la discipline des sciences, pour adopter encore, comme des formules positives et des vérités éprouvées, toutes les expressions charmantes dont la conscience chrétienne a revêtues ses expériences intérieures, à ce moment délicieux où l'àme chantait à Dieu son premier amour. Il est trop initié h la formation des épopées, pour ne pas surprendre à l'œuvre l'imagination et chercher l'idée sous l'éclat de la poésie; d'autre part,

il n'a plus assez de loisir pour s'asseoir sur les bancs d'un concile ou d'un chapitre et suivre toutes les péripéties ridicules ou odieuses d'une bataille théologique; il veut saisir au passage, quelques vérités simples, substantielles, quelques principes solides et profonds qui le soutiennent dans la lutte et lui ménagent de purs horizons et de nobles espérances. 11 veut une religion qui Tarrache à la terre^ sans briser les liens qui l'attachent à la société, une religion qui Tennoblisse, qui l'affranchisse de la servitude du mal sans l'enchaîner à une théocratie et à une dogmatique condamnée, une religion qui développe en lui le sentiment du divin^ sans jeter l'anathème sur les travaux de l'humanité, une religion qui fasse de lui le fils de Dieu, et le frère de tous les hommes. Et ses aspirations confuses, mêlées parfois de cris de révolte contre les Églises qui l'oppriment, sont l'ombre révélatrice de la religion de Jésus. Ces désirs, ces pressentiments ne sont que le reflet^ dans son âme, de la religion de Jésus, qui émerge des ténèbres delà théologie traditionnelle; un Dieu père y et des hommes qui sont nos frères^ voilà le Credo fécond dans sa simplicité, que l'homme de notre temps proclame et veut propager sans savoir souvent quHl déploie pour son drapeau l'Évangile de Jésus de Nazareth.

C'est une inspiration venue du cœur qui éclaira Lessing sur le vrai caractère du Christianisme. Son esprit droit et net ne se laissa pas distraire par le cliquetis des disputes dogmatiques, par les fureurs de l'esprit théologique; malgré toutes les interprétations des corps officiels, il affirma que l'essence du Christianisme, c'est Yamour. C'est dans cette persuasion qu'il créa le caractère de Nathan ; et quand il nous montre le fils d'une race persécutée, maudite, le marchand dont on a saccagé, brûlé la maison,

le père dont on a massacré la femme et les enfants, étouffant en lui les suggestions de la haine, et se relevant de son désespoir pour accepter un enfant des mains d'un moine et Tentourer de son amour, tout le monde s'écriera avec le moine : « Nathan^ Nathan I vous êtes chrétien/ Par Dieu I vous êtes un chrétien , il n'y eut jamais de meilleur chrétien/)) Préférer Tamour à la haine; ne pas se contenter d'une émotion de tête, mais être fidèle dans le combat de la vie à cet idéal; voir dans l'homme, non le vêtement, le nom, la croyance théologique^ mais la créature de Dieu, noire prochain^ auquel nous devons aide et bienveillance ; agir^ faire le bien, au lieu de s'abandonner à de pieuses rêveries, ah! ce sera toujours le signe, la marque du chrétien, et partout où nous rencontrerons un caractère frappé à cette empreinte, nous redirons avec une entière conviction : a C'est un chrétien, car l'esprit de Christ peut seul faire ces merveilles. » Nathan est un chrétien» nous le constatons à ses œuvres, selon ce conseil : C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Ce n*est pas un témoignage d'indifférence ou de scepticisme que d'estimer la religion d'un homme à ses actes : c'est la règle du Christ ; et cette règle ne peut être applicable aux religions que parce qu'elles ne sont pas des solutions toutes faites sur des problèmes métaphysiques, et qu'elles sont un état intérieur de l'âme.

Acculés à cette parole de Jésus, les défenseurs du Christianisme dogmatique essayent de prendre leur revanche en soutenant que ces fruitSy ces actes qui sont bien l'essence, le but de la religion chrétienne ne peuvent se cueillir que sur une tige orthodoxe^ ne peuvent être produits que par la sève des dogmes traditionnels. C'est déjà un aveu immense de convenir que le fond, l'essentiel de

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la relîg;ion chrétienne, c'est l'amour, que c'est le but suprême auquel tout doit aboutir dans Téconomie de cette religion. Les dogmes sont rabaissés du coup au rang de moyens^ de simples moyens. Ils ne sont conservés, maia* tenus, que pour préparer, pour rendre possibles les fruùs chrétiens. Leur existence n'est donc plu$ nécessaire, apodictique , elle est conditionnelle, tt Tenquét^ s'ouvre, devant le tribunal de Thistoire^ pour savoir s'ils sont bien vraiment la condition sine quâ non de la vie chrétienne, de Tamour qui transfigure la nature humaine.

Le XVII® siècle, dont Lessing recueillait les derniers échos et les enseignements, avait apporté à la défense des dogmes^ h leur sys^tématisation, un soin,, une ardeur extrêmes. On avait TOvu les beaux jours de la scolastique. Le dogme des deusc natures^ de la communication des idiomes^ de l'échange de leurs attributs respectifs entre les deux natures, exerça la sagacité des théologiens. Pour soutenir Vubiquité du corps de Christ, on inventa à côté de -la présence locale la présence illocale, et l'on soutint que par celle-ci le corps de Christ ne s'était pas seulement trouvé dans le sein de Marie, mais dans le corps de toutes les vierges, de tous les hommes, de tous les enfants, dans toutes les créatures. Rien n'égale la sécheresse et la puérilité de là prédication de ce temps. Une érudition pédante avait pris la place de l'édification; le goût des déductions inathématiques avait remplacé l'émotion communicative du cœur^ et selon un contemporain, beaucoup d'esprits épicuriens^ qui n'avaient aucune intelligencee des premiers fondements de la foi, apprenaient à en parler avec une volubilité que n'aurait pas eue saint Paul. L^étroitesse sectaire et haineuse avait envahi les meilleures âmes ; et tandis que des t^iéologiens composaient la thMogi^ duparadi^

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pour* montrer qu'Adam et Eve professaient Torthodoxie luthérienne, des facultés de théologie décidaient solen-» nellement qu'un bon chrétien ne pouvait accepter à dîner chez un calviniste. Ouant h croire que les calvinistes pourraient être admis dans le ciel, c'était le diable seul qui enseignait pareille doctrine. Les mœurs publiques n'estaient pas mieux soutenues par ce rigorisme dogmatique, et des caractères sans noblesse, sans pureté, tout entiers occupés à des calculs d'intérêt ou à des intrigues d'ambition, témoignaient, jusque dans le clergé, d'une décadence, dont l'orthodoxie avait à rendre compte. Il faut remonter au iv^ siècle pour retrouver ce mélange repoussant d'immoralité, de sécheresse spirituelle, de dureté de cœur et de subtilité dogmatique, de rage théologique. L'homme, le chrétien avait disparu, il n'était resté qu'un sophiste inquisiteur et un épicurien. C'est le malheur de Torlhodûxie de ne pouvoir échapper à celte sentence impitoyable de l'histoire : les siècles les plus âpres à soutenir le dogmatisme sont les plus pauvres de vie chrétienne.

Instruit par l'expérience, qui s'accomplissait sous ses yeux, Lessing avait le droit d'afiirmer que la préoccupation dogmatique était secondaire et qu'elle n'intéressait pas la production de la grande moralité, a Avant tout les actes! a La croyance vient en seconde ligne. Vouloir raccorder » toutes les croyances en un seul et unique système, avant » de songer à amener les hommes à remplir tous leurs » devoirs, c'est une idée vide de sens. A-t-on apprivoisé » deux méchants dogues, parce qu'on les a enfermés dans » la môme cage? Ce n'est pas l'accord des opinions, des » croyances, mais l'accord des sentiments qui assurera » au monde la paix et le bonheur. »

Le dogme» en effet, la croyance théologique ne plonge

pas ses racines assez avant dans l'âme pour la contenir et la transformer. La tentative d'expliquer, de formuler^ de défendre contre le dehors un sentiment profond de la vie religieuse, est donc un besoin dérivé, secondaire, qui reste le privilège de quelques individus; il n'est pas ressenti par la masse des fidèles. Ce besoin de formule, do systématisation appartient^ d'ailleurs, à la seconde période des révolutions religieuses; ce n'est pas quand la lave est en fusion^ qu'elle circule enflammée, liquide, renversant tout sur son passage, qu'on songea ces constructions dogmatiques; c'est plus tard, quand l'eau du fleuve ne coule plus à pleins bords et que l'impétuosité du courant s'est calmée, c'est alors qu'on pense à l'endiguement, et que surgissent les esprits géométriques, qui veulent donner la formule de la vie. Mais la vie est antérieure. Cet ordre de succession, qui se retrouve dans le développement de chaque individu, est manifeste dans la manière dont s'engendrent les diverses périodes de l'histoire ecclésiastique. La formule théologique est comme ces nœuds qui, dans le tronc d'un arbre, marquent une période de sa croissance; elles mettent fin à un mouvement, et constituent un temps d'arrêt^ jusqu'à ce que le flot montant vienne battre contre elles et les renverser, pour ouvrir une ère nouvelle. Sans doute pour faire porter à l'âme humaine ces fruits exquis de l'amour, il faut exercer une action sur elle, faire circuler en elle une sève vigoureuse; mais jamais on ne nous persuadera que pour élever l'homme au-dessus des inspirations aveugles de la haine ou de la jouissance, il faut le soumettre préalablement à l'enseignement de la Trinité, de la satisfaction vicaire, des peines éternelles ! Parlez-lui de Taaiour de Dieu, qui nous a aimés le premier, faites monter à son cœur cette confiance filiale^

ESSENCE DU CHRISTIANISME. 14f

celte joie dans le sacrifice, qui fait de Jésus le premier entre ceux qui sont nés de femmes^ entourez-le de grands exemples et de saintes pensées ; éveillez sa conscience et fortifiez-la ; créez, développez en lui de pures aspirations; en un mot, faites l'éducation de celte âme, mais n'y substituez pas une instruction dogmatique. Rien ne sera plus efficace pour cette éducation religieuse et morale que les paroles et la vie de Jésus, mais votre dogmatique en lambeaux, qui irrite la raison et la conscience, n'y peut sufiire. Les faits ont prononcé.

La métaphysique, dont les dogmes sont l'expression théologique, n'est ni la source ni la condition de la reli^ gion; on peut l'éliminer, sans regrets, de la religion chrétienne; et la critique, qui dans son creuset sépare l'or pur de l'alliage, assure la durée et la fécondité de rEvangile* en Taffranchissant de formules vieillies et condamnées. Le Christianisme, après celte opération, reprend son vol ; il laisse à terre, .comme une chrysalide impure, ces dogmes qui ont failli être son tombeau, et dépliant ses ailes, lise remet à parcourir le monde pour être la joie et le salut de l'humanité.

Reimarus, par haine de l'orthodoxie, avait pu méconnaître le caractère original du Christianisme et rabaisser Jésiis à la taille d'un rabbi qui s'était distingué par son honnêteté. Lessing ne s'est pas laissé entraîner dans celte réaction, et il a revendiqué pour le Christianisme la marque de l'originalité. Ce n'est pas le prolongement du Judaïsme, une secte venant se greffer sur le vieux tronc sémitique, c'est une religion nouvelle qui éclate au sein d'Israël et franchit bientôt les étroites limites de la nationalité juive.

Si toute religion est une relation, un lien entre l'homme et Dieu, deux religions qui nous proposeront sur Bien,

sur ses rapporti avac le monde et aur Thomme des notions différentes, ne devront-elles pas être distinguées et séparées ? A ce dualisme absolu que le Judaïsme établit entre Jébovah et la création, et qui produisit^ dans les derniers temps de laspéculationjqive, un développement si curieux de la doctrine des anges, ôtres intermédiaires, messagers divine qui comblent Tabime entre la terre et le ciel, la théologie chrétienne opposa le dogme du Dieu-hommo. Expression malheureuse de ce sentiment profond d*unité, de celte réconciliation joyeuse qui rapproche Thomme de DieUj mais qui caractérise la religion nouvelle et ne permet pas d'en faire un appendice de la religion antérieure. Le rapport dans lequel sont placés la créature et le Créateur est transformé ; le lien donc, la religion ne sont plqs les mêmes.

D'autre part, l'avenir de l'individu, dans les époques classiques du Judaïsme, ne s'ouvre pas sur Tautre monde; et sans qu'on puisse affirmer que la continuation et la persistance de la vie soient catégoriquement niées, il est constant que le législateur, le prophète, ne cherchent point dans le monde futur des mobiles pour attacher leurs con* temporains à l'observation de la loi. Les perspectives qu'on déroule à leur ambition sont toutes empruntées à lu terre et à ses biens, et l'espoir d'une vie future n'intervient jamais dans les exhortations des saintes Écritures, n Le Christ fut le premier docteur qui enseignât l'immor- A lalité, et qui mérit4t confiance, comme pratiquant ce » qu'il enseignait. Autre chose est en effet de présumer, de souhaiter, de croire l'immortalité, autre chose de régler >> sa conduite intérieure et extérieure en conséquence... » A lui seul était réservé de recommander la pureté inté- )} Heure du cœur en considération d'une autre vie. »

ESSENCE DU GHRiSTIANiSMË. îîâ

Paire le bieh pour mériter Ifes récompenses célestes et tton par Tappàt des richesses de la terre, c'est un progrès | et i*on ne peut contester que celte morale soit supérieure à la morale juive, mai» ce ne peut être le dernier mot de Péducàtion de Thumanité; on conçoit aU-déssus dé cette moralité déterminée par les biens célestes, une vertu toute désintéressée, (jul respecte là loi par amour de la lot, et qui n'emprunte qu*îiu bien tous ses mobiles. Ce sera la troisième période de Phistoirc humaine, dit Lessin^; et peut-être dans le désir de légitimer son invocation à ce troisième âge du monde, où régnera VÉvangik éUrnel, a-t-il été conduit à concentrer roriginalitè du Christianisme dans sa tentative de substituer, en morale, des récompenses célestes à des bénédictions temporelles.

Le Christianisme des judaco-chrétîens insiste sur ce genre d'argument et transporte dans le ciel les jouissances les plus grossières de ce monde; il nourrit un esprit mercenaire qui est trop naturel à l'homme j mal» peut-il être proposé comme l'expression vraie^ authentique de la religion de Jésus? N'est-il pas la trahison de l'enseignement et de la vie du maître 1 Malgré le caractère judai» sant de nos premiers Evangiles, n'y rencontrons-nous pas cette parole, que le rigorisme d'un Kant n'eût pas désavouée î a Pour mus, quand vous aurez fait tout ce que Vous )) devez, dites que vous êtes des serviteurs inutiles? n L'idée de la grâce qui occupe, dans la prédication de saint Paul, une si large place, qui forme le nerf de son argumentation, ne peut se concilier avec une théorie qui appuierait tout l'héroïsme chrétien sur une cupidité d'un ordre supérieur. L'activité chrétienne procède d'une source plus pure; elle est le fruit béni de cette transformaticfh qui s'est accomplie dans la conscience humaine, de ce senti-*

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ment joyeux que nous a mis au cœur Celui qui nous a appris à dire : a Notre Père qui es aux deux. » Nous faisons la volonté de notre Père parce qu'// nous a aimés le premier. Les miracles de Ténergîe chrétienne sontTexpression d'une reconnaissance confiante: ils débordent d'une âme pleine d'amour, ils ne mendient pas servilement des récompenses futures. Regardez la physionomie de ceux qui veulent acheter le ciel^ elle vous repousse comme une caricature du chrétien, et vous vous détournez avec dégoût, disant : Ce n'est pas là le portrait de Jésus. Le spectacle de toutes les pratiques superstitieuses et chimériques, auxquelles se livraient ceux que travaillait la curiosité impatiente du monde futur, la réapparition d'une sorte d'astrologie, qui caressait les rêves de l'imagination, avaient provoqué chez Lessing une vive opposition à toutes ces tentatives de prendre possession par avance de l'éternité et d'en faire la description. Convaincu que l'intelligence de Thomme ne porte pas au .delà des limites de ce monde, et que l'éternité se dérobe aux prises de notre raison, enveloppée dans la catégorie du temps, il repoussait toutes ces spéculations, dont le résultat positif était de dégoûter de l'action virile et de substituer des rêveries sentimentales à la lutte vaillante et efficace contre Terreur et le maL « On doit détourner l'homme u du désir de connaître son sort dans la vie future tout » autant qu'on le détourne de chercher quel sera son sort » daps celte vie... Pourquoi ne pas attendre la vie future )) aussi tranquillement que le jour de demain? » Ce n'est pas là une application indigne du conseil de Jésus :« N'ayez » point de soucis du lendemain. » Et il n'est pas inutile de rappeler aux chrétiens que la marque la plus certaine de leur piété est, à tout prendre, cet acte sublime de con-

ESSENCE DU CHRISTIANISME. iàb

fiance par lequel Thomme marche au devant de sa destinée.sans la connaître. Mais ce sublime élan de la foi a besoin d'un point d'appui pour prendre son essor; il ne peut se développer que dans une âme que remplit le sentiment de la paternité de Dieu. L'inconnu serait effrayant et nous accablerait, si nous ne l'apercevions pas sous le rayon d'un amojir infini, qui a tout organisé pour des fins bonnes. C'est ce que nous reprochons à Lessing de n'avoir pas mis en lumière.

Le trafic honteux auquel se livrent les dévots, se macérant ici-bas pour avoir le droit de tirer sur le ciel et sur Dieu une lettre de change au profit de leur cupidité, irritait et blessait la nature fière, le sens moral de Lessing. En opposition à ces calculs intéressés, il affectait d'être l'homme le plus indifférent à Tavenir, et bien loin de reconnaître la divinité du Christianisme à la garantie qu'il nous donne de l'immortalité^ il prétend qu'il faudrait fermer l'oreille à une religion qui nous mettrait entre les mains l'attestation de la vie future. En s'exprimant ainsi^ il voulait condamner une révélation qui, parlant à nos sens extérieurs, s'imposerait à nous sans exiger aucun de ces efforts de la vie spirituelle qui font le prix et la certitude de la foi à l'immortalité; car si nous étions sûrs, mathématiquement sûrs de la vie future, si nous n'avions qu'à recueillir le témoignage de ceux qui en sont revenus, comme les récits d'un voyageur qui arrive de pays lointains, le méchant^ l'âme vile et basse, n'auraient rien à envier à l'homme désintéressé, dont la foi à la vie future est la récompense de son héroïsme moral. C'est cette infériorité de l'homme généreux que Lessing ne voulait pas permettre en acceptant l'idée vulgaire de révélation ; confirmer^ d'une manière visible et extérieure, la foi à l'im-

FONTAITBS. 9

moralité, fjui semblait avUir Thomme et 6ter ^ la vie idéale sa sublime foUe.

Là mort n'était pas pour lui )a crise unique, qui fixe pour jamais le sort de Tindividu et parque Tbiiimamté en deux vastes cofi^partiments ; il concevais la coptinu^tion de la vie sous la forme (^'un développement, d'up progrès; et il liait forjtement entre eux les divers moments de I4 carrière t^umaine, n'admettant pa^ gu'on pût briser Tenchainement logique et rémunérateur ^e nos actions. C'est sur cet axiome moral qu'il s'appuyait pour jqstifier Leibnitz d^avoir défendu le dogme des peines éternelles et pour repousser avec indignation ces théories de Réta-bltssement final, qu'un certain sentimentalisme avait mises à la mode, saps souci des intérêts de la grande moralité. Quand il s'abandonnait à ces spéculations sur l'autre vie, qui sont un mélange d'imagination et de raison, il inclinait avec une préférence visible vers le système de la Métempsycose y non sous la forme grosière qu'il a revêtue dans la théologie indienne, mais sous la forme plus spiritualiste du retour de Tân^e sur le théâtre de sa précédente activité, dans des conditions nouve^es. On conçoit qu'une pensée in.dépen4ante, pressée entre ce besoin de prolonger |a yie et de conserver la personnalité^ qui se dégjagp de toutes les imperfections et les contradictions de ce monde, et l'impossibilité d'imaginer un théâtre nouveau pour notre activi^é^ ai); cru entrevoir dans cette direction une conciliation rationnelle. « Qui empêche que chaque }) homme ait existé plus d'une fois dans ce monde? Cette » }iypothèse est-elle si ridicule pour être la pluç ancienne, » et parce que l'esprit humain la renconjtre tout 4'abord, » lorsqu'il n'était pas encore faussé et affaibli par les « sophismes de l'école? » Mais le sens critique de Lessing

ne Ipi permt p^s d'être djupe fjje cet|;p hypo(^$€,ei il xf'en fit jamais la ^^se, f'arç-boutan|; de 3a pensée. 3i yoji^ voulez francliir y^iqfizon dans lecfael se meut }a rgiso^ humaine, sgmble-t-il fious dir^e, cette hypothèse pu vaut une sptre; mais ij sie garde d'imi^ep rprtho4oxie qui suspend Vétemfiité à cfe^ toile§ d'araignée, et il Caisse json hypothèse aux çop^os 4e no^re monde, cpmpe }in témp^gnage de iiotre impuissance à embrasser tou|. h prpblètpe de 1^ destinée ^umaine.

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