CHAPITRE VI
Notion vulgaire de la Révélation* — Le Tout^Puissant. — La Religion selon M. Jules Simon.--* La Révélation indépendante de la moralité. — Les Religions d'autorité et le l^bre examen. — La Révélation crée l'Intolérance. Toutes les religions sont bonnes. — La Révélation est une éducation. —^ Joseph de Maistre. — Religions positives et Re^gion naturelle. — Christianisme progressif.
C'est l'honneur de la philosophie de Leibnitz d'avoir introduit, 49n9 T^P^I^ 4u monde physique et du monde moral^ cette idée féconde du développement, qui permet d'organiser le chaos de l'histoire et de saisir le lien qui rattache entre eux les divers états de la conscience humaine. Ce grand esprit qui, dans ses vastes connaissances^ avait embrassé les révolutions de l'histoire comme les phénomènes de la nature, avait constaté que la loi de la vie c'est le mouvement^ que tout ce qui vit se meut, se développe; et il avait montré par quelle série d'ébauches la nature s'élevait à l'homme^ qu'^1 appelait qn microcosme
us LE CHRISTIANISME MODERNE.
parce qu'il résume et concentre dans sa perfection tous les ordres précédents. Frappé de la justesse et de la beauté de ce principe, Lessing rappliqua à Tétude des phénomènes religieux, et en particulier à Tétude de ce qu'on appelle vulgairement la Révélation, de la religion juive et chrétienne. C'est ici où nous retrouvons l'influence bienfaisante de celte conception sur les rapports de Dieu avec le monde, qui l'a fait suspecter de Panthéisme. Comme son Dieu n'est pas séparé du monde et que toute la création est en Dieu^ il ne peut s'habituer à penser que les religions sont de purs accidents^ des produits artificiels^ dans lesquels Tactivîté de l'homme est seule en jeu ; et il s'écrie, en s'adressant à tous ces critiques, qui s'acharnaient à signaler les lacunes et les contradictions des religions positives : «Pourquoi ne pas mieux aimer considé- » rer dans toutes les religions positives la marche néces- » saire de Tesprit humain, en tous temps^ en tous lieux^ » dans le passé comme dans l'avenir, que de prodiguer » le sourire ou la colère à l'une d'elles? Rien dans le meil- » leur des mondes ne mériterait notre dédain^ notre haine, » et les religions seules seraient exceptées? Dieu aurait une » part dans tout/ et il n'en aurait pas dans nos erreurs? »
Ces paroles trahissent bien cet optimisme de Leibnitz, qui ne reconnaît pas à Satan une part dans le gouvernement de ce monde et qui cherche dans le développement, dans le progrès des êtres et des choses, la solution des problèmes que soulève la vue du mal et de l'erreur; et elles introduisent le point de vue nouveau que Lessing a exposé dans son « Éducation du genre humain » sur la Révélation,
Le vulgaire comprend sous ce terme de Révélation un ensemble de doctrines et d'ordonnances que Thumanité
eût à jamais ignoré, si elle n'en avait reçu connaissance par une communication surnalurelle. Ce sont des sentiments, des idées inaccessibles à la nature humaine, qui dépassent ses prises ordinaires et qui n'ont pas leurs racines dans la conscience de Thomme. C'est l'idée consacrée par Torlhodoxie et dont nous retrouvons le reflet dans cette réponse caractéristique des Bassoutos à nos missionnaires : « Il n'était pas besoin de nous apprendre )) que nous ne devons pas voler, tuer, dire du mal de notre )) prochain ; cela nous le savions avant votre arrivée. Mais » les ordonnances de Jehovah, la loi du Sabbat, voilà » des nouveautés pour nous. » Jamais critique n'a mieux découvert le caractère arbitraire de la Révélation, prise au sens traditionnel, que cette naïve admiration du sauvage. La Révélation est la communication des volontés d'un Dieu que le cœur de l'homme ne pouvait pressentir, soit à raison de son incapacité native, soit à raison de la corruption radicale amenée par la chute de nos premiers parents. L'orthodoxie en arrive ainsi à donner la main aux théories sensualistes et à faire de l'âme une tabula rasa sur laquelle on peut inscrire, à son gré, toutes sortes de caractères : l'âme est une source tarie, c'est en vain qu'on la toucherait, plus rien ne jaillira d'elle; elle est vide et livrée à toutes les entreprises du dehors. Le Dieu que suppose cette théorie de la Révélation est la puissance infinie, une sorte d'émir absolu qui, sous prétexte de conserver sa liberté, n'a pas fixé son caractère, etqui ne laisse jamais pressentir sa volonté, car il né connaît d'autre loi que sa fantaisie; c'est le monarque absolu qui n'a octroyé à ses peuples aucune constitution et dont la pensée est une énigme pour ceux mêmes qui l'approchent de plus près. De ce Dieu, en effet, l'homme ne sait ce qu'il doit
15è LE GHRIsfiiNISBiK IJioDERNE.
craindre, ce qu'il doit espérer, et jusqii^â ce qu'il ait paHé, que le bruit de sa voix ait retenti aux oreilles d'iiti ambassadeur, rhumaiïité est livrée à toutes lés ihs^irâtlons de la peiir.
Avec une théologie {ïareille H faut liné révélation extérieure, liri témoignage dé la Divinité qui tofnbe sous nos sens, car nous n'avons aucune intelligence avec uii pareil Dieu. II s'eii faut, hélas! que ce Dieu soit rangé parmi les idoles oubliées : c'est encore lé Dieu de là foulé, qui ne croit pas pouvoir célébrer davantage la majesté de son Dieu qu'en l'apt)elant celui qui peut tout. Malgré dixhuit siècles de GhriStianisnie, et biefi qde nous l'épétions toujours Notre Père qui es aux deux , nos populations sont restées païennes dans leur conception de la Divinité ; elles n'orit pas encore fraiichî cet âge grossier, oti là fbrce est déifiée j elles n'ont paë Substitué la èatégône morale à celle de la puissance, leur bieu c'est le Ïoût-Piiiâsant. Vis-à-vis de Jehovah, dont le vraî symbole est bien le fèu dévorant, la natui*e, rhoriïme ne sont rieii, car ils sont UoH de Élieu; toujours prêts à retomber dans le néant, si là ihain du Créateur rie les soutenait pliis. Là transcendance de fiieu est affirmée d'une Inatiière si énergique, si exclusive, qu'elle «rée un abîme entre Thomme et Ùîeu ; il n'y a point de pont entré eux, il n'y a plus d'échange constant et journalier^ ils sont Séparés, l'homme est isolé, relégué dans un désert. Dieii siège par delà les étoiles dans sori ciel mystérieux ; il est là-haut, nous sommes en bas ; s'il ne vient pas à nous, s'il riè fait pas entendre sa voix, s'il n'entre pas datlS notre ihonde comme tin orateur dans la salle où le public est l'éùnî, nous ne connaîtrons pas, nous rie saurons ^as ses desseins sur l'humanité.
Ces exJ)ressîoris de venir y descendre ^ parler y (Jue nous nous
MÉtÊtÀTlÔN. 151
approprions sans effort, |)àrceque tiotis lë^ dét)ot(ilIons de leur seriS ptopï*è |)odr en dégager l*ldée, Sont prises à la lettre, dans letir réalité grossière, avafit là perturbation apportée dans là théologie par les découvertes de Kepler et de Galilée. L'idée vulgaire dé Révélation est côntenipotaine d'une cosmologie Que totit le monde aujoui'dTiui repolisse : légitime à ce nloiilënt-là, elle ne petit plus s'accorder avec l'immanence de Dieti ; elle tie peut échapper au sort de ëette théologie qui assignait à Dieii un séjour dans l'espace et divisait le inonde en trois ôompartimehts.
La nécessité d'une Révélation se dédtiit aussi dd caractère que Toïi attribue ôommuiiément à là religioil daiis notre pays. Si Isi religioh est «ufie dodtrinè philosophique a fondée, non sur la démonstration, mais sur l'autorité £, cdfnme l'affirme M. Jules Simon, si elle dbtièiste à professer des dogmes incompréherisIbléS (Jtii contredisent les données les plus positivei^ de la Maison, de là science, à s'exercer à des pratiques qui ne s'imposent pas à la conscience par leut évidehce morale, quelle atitte origine pourriez-vous assigner à teiié religioti qu'Une révélation surnaturelle? Ne posant pas d'aplotnb sur Tftme hiimaibe^ ne pouvant éveiller chez elle des échos, elle serait bientôt écondUlte, si on ne lui mettait au front l'aurédle divine! Si la teligioii consiste à connaître Dieu, à pénétrer le nlystére de rélemité, elle ne peut être introduite au sein de Thumanité que par une Révélation, et il faut qu'elle apporte à l'homme des connaissance qui dépassent l'horizon de sa pensée.
Quand on se place à ce point de vue et qu'on ne considère dans la religion que le côté intellectuel, il n^est plus permis de s'étonner que la Révélation contienne des choses que la raison ne peut comprendre et n'aurait
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pu découvrir. Lessing est autorisé à répondre à Reimarus qui, tout en restant pris dans la conception orthodoxe de la religion, voulait tout ramener à la mesure de la raison humaine : « Que serait une révélation qui ne rêvéy> levait rien? » Mais que les défenseurs de la Révélation ne s'empressent pas trop de saisir cette arme que leur fournit Lessing ; c'est une arme à deux tranchants qu'il pourra bien retourner contre eux, pour les sommer de prouver quelles sont les connaissances supérieures^ que nous devons à la Révélation chrétienne!
Ainsi donc d'après l'orthodoxie, qui n'a guère fait que systématiser le sentiment vulgaire^ il faut entendre par Révélation un enseignement théorique transmis à Vhomme par voie surnaturelle. L'objet essentiel de cet enseignement est si bien le dogme^ que les organes de la Révélation^ ceux auxquels elle est adressée et qui sont chargés de la transmettre, peuvent être, même dans cet état de grâce et revêtus de ces dons surnaturels, des pécheurs et des criminels, témoins Balaam, Saûl, Gaïphe ! La Révélation et la vie morale sont deux choses distinctes : on peut posséder la vérité révélée, en être le dispensateur et vivre dans l'impureté. Comment s'étonner, après cette théorie de la Révélation, que l'orthodoxie soit si indulgente pour ceux qui pensent bien, et leur pardonne aisément leurs égarements? Le principe vital de l'orthodoxie, c'est la suprématie du dogme : pourvu qu'on sauve le dogme, tout est bien.
L'histoire s'est chargée de mettre en lumière les conséquences désastreuses de cette théorie de la Révélation. Les vérités qui sont proposées au croyant, ne pouvant se légitimer par elles-mêmes devant la conscience humaine, elles sont toujours en péril, il faut leur constituer une
garde pour les préserver de toule altération et les expliquer aux intelligences rétives; donc il faut un corps de docteurs, une caste officielle, chargée de veiller à ce dépôt sacré, contre lequel conspire sans cesse la raison de rhomme. Voilà le cléricalisme qui reprend pied en pleine terre protestante, et qui ne sera pas moins hautain, prescripteur que le prêtre catholique. La liberté glorieuse des enfants de Dieu est ainsi confisquée, et la servitude spirituelle est de nouveau intronisée.
Gomme ces vérités révélées sont une importation étrangère, qu'elles n'ont pas germé dans la conscience de l*homme, on ne peut les livrer à Texamen de l'individu; il est incompétent, il ne peut se prononcer sur elles, il n'a pas de pierre de touche pour les éprouver, il les acceptera sur la foi de Tautorité qui les proclame ; il ne peut connaître du contenu de la Révélation, ce serait la lui livrer; il n'est admis à contrôler que les titres de l'autorité, de la Révélation, travail ingrat et qu'on n'entreprend pas. On accepte la légitimité de Tautorité, de la Révélation, par lassitude ou par habitude, parce qu'on veut échapper aux douleurs de l'examen ; mais jamais on n'abdique entre les mains de l'autorité après une confrontation vraiment scientifique des titres de l'autorité. Celte entre • prise est trop ardue, trop délicate pour les esprits ordinaires, qui ne se soucient pas de résoudre tous les problèmes d'histoire et de critique que soulève la question des titres de l'autorité et qui soupirent après la vérité religieuse. Quant à ceux qui la conduisent à bonne fin, ils ont trop exercé leur raison et leur conscience, ils ont trop pratiqué la foi en eux-mêmes, en nos moyens natu« rels de connaître, pour renoncer à soumettre le contenu de la Révélation an même examen. La raison cultivée,
l5i LE CHRISTIANISME MODERNE.
affermie par Tétùde, n*est pas un fiacre qii'oh renvoie lorsqu'on est arrivé à TégUsë; oiï he peut là dOhgédier si cavalièremeftt : elle s'est treiïipée âAM ces exercices, et elle n'abdiquera pas â\l mometit où elle vient d'acquérir la conscience de sa puisi^ance. Du reste, quatid elle àiecotnplit ce stileidè^ la situation du croyant n'est pas tnellleure; rejianlen des tltreâ de la Révélation tlë petit jamais conduire qu'à des probabiliféè : h tertiliiûe n'est promise qu'à ceux qui saisissent directeiiient la vérité et dont la foi li'est pas une déductiori logique, lUâié Un fetlt de Côhscieuce.
La plupart de ceU^ qu'dh iùvité à dùntrôUt leè titres de Tautorité, Bible ou Église, âe gatdèht bien dé s'aventurer âani ce travail ; ils s'eii rapportent Ô léùts det'anciers, ils eii croient sur pàï^ble les défeiiseui>s att)tl*és de là Révélatiott et leur foi porte la peirie de SoU origine. Elle n'est |)as Vaillante, joyeuse, sûre d'elle-même ; f)aisible, tant qu'elle n'est pà^ assaillie par le doute, elle devleut bietitôt tiléflante, soupçourteusé, irritée dès qu'elle se setit ébranlée et qu'elle ne sait comment âe Raffermir. ai elle était le ffuit de ce consentement de noui^^mémes avec nous-mêmes, qui met l'Unité dati^ tôUt liotre être, elle saurait où Se retremper; si elle était née, comme une étincelle, du choc de la vérité qui est en nous avee la téMté hors de noUs, elle rallumerait sa lumière et sa èhàleur dans une de ceis rencontres salutaires; mais elle n'est qu'une adhésion de tradition, de coutume à une autorité dont elle n'a pas conltôlé les titres et qui se place entre elle et \A vérité; elle ne grandit pîis au milieu de ces orages, car elle n'a pâà de raciheS fet toujours plus chancelante, elle maudit les discussions et les téméraires qui mettent tout en question. De là à l'intolérarice, à la proscription hors de l'État ou de l'Églîsë, Selon les temps, 11 n'y a qtf un
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pas. La foi d'autorité n'est jamais vivante comme une foi personnelle conquise par des efforts énergiques ; elle reste toujours faible et elle inspire des mesures de persécution contre ceux qui la menacent. Voyez dans Thistoire quels sont les plus ardents fanatiques, les intolérante les plus implacables ! Toujours ceux dont la toi est la plus exposée aux objections et qui n'a pas subi Tépreùve salutaire de Texamen : le juif, le musulman, le catholique du tnoyen âge, l'orthodoxe du xvii* siècle. On peut établir une proportion infaillible : plus la foi d'autorité domine chez un homme, plus il est intolérant. C'est toujours quand on attaque le point faible de leur théorie, celui qu'ils n'ont pas sodmis à urle révision suffisante, que les théologiens perdent patience et s'emportent. Luther ne se possède plus « quand on conteste la vérité de sa doctrine de la consubstantiation » qu'il avait cependant été tenté d'abandonner, pour jouèr un bon tour au Pape ; et quahd on tartlène Calvin sur la question de la responsabilité de ceux qui sont prédestinés à renfer,11 éclate et vous traite de pervers. Si Vous voulez fermer l'ère des proscriptions, des anathèmes, des intolérances civile et religieuse, si vous voulez ramener la concorde, la paiï dans la société humaine, c'est bien celte fausse idée de la Révélation, celte prétention de posséder la vérité absolue qu'il faut renverser. Et c'est dans cette conviction que Lessing écrivait : « Le » sentiment de Nathan contre toutes les religions positives » a toujours été le mien. » Qui peut résister à la tentation de proscrire l'erreur, d'arracher des innocents à l'empire de l'erreur, quand H est assuré d'avoir toute là vérité, rien qUe la vérité, quand 11 est persuadé que son contradicteur n'a pas une parcelle de vérité? « Ah! la pauvre » femme, je te l'ai bien dit, est chrétienne ; elle est Obli-
» gée de tourmenter les autres par charité. C'est une de » ces visionnaires qui s'imaginent savoir à elles seules la » seule vraie voie, Tunique voie qui conduit à Dieu. Ces » gens se sentent le devoir de conduire dans cette voie » tous ceux qui suivent une autre route. C'est facile à s'ex- » pliquer de leur part; car s'il est vrai que leur chemin seul » soit le bon chemin^ comment verraient-ils tranquille- » ment leurs amis prendre une voie différente, qui les » mènerait à la perdition éternelle ? Pour qu'il en fût autre- )) ment, il faudrait d'abord trouver le moyen de haïr et » d'aimer à la fois la même personne (1). »
Cette manière mécanique de parquer les hommes en deux catégories tranchées et de séparer ainsi le bien et le mal, l'erreur et la vérité, favorisera toujours l'intolérance. Le respect des convictions contraires ne sera assuré que le jour où l'on s'élèvera à des notions plus justes sur la manière dont la vérité se fait, se dégage dans le travail de l'humanité, où l'on consacrera les droits de l'individualité avec toutes leurs conséquences et où l'on renoncera à faire marcher tous les hommes du même pas dans le même sentier.
La tolérance sera vraiment entrée dans nos cœurs, lorsque le principe, proclamé par Saladin, inspirera tous les jugements : « Je n'ai jamais demandé qu*il n'y eût qu'une » seule écorce pour tous les arbres. » Tant qu'on voudra contraindre tous les hommes à porter le même vêtement, à prendre la même nourriture, à jeter leur pensée, leurs expériences dans le même moule, dans la même formule, on violentera la nature humaine, et l'unité qu'on obtiendra par ces procédés sera tyrannique et ne pourra jamais
(1) Nathan, act. V, scène vi.
compter sur un lendemain. L'unilé vraie, solide, durable ne peut être que l'harmonie des diCTérences, des nuances, des individualités. L'orthodoxe intolérant ressemble au musicien qui ne peut suivre que son instrument et voudrait nous interdire les puissantes émotions, qu'éveille dans notre âme l'harmonie de tout un orchestre.
La tolérance n'est pas le fruit suspect de Findifférence; et son mot d'ordre n'est pas toutes les religions sont bonnes; ce qui, d'ordinaire, est synonyme du mépris des religions. Quand nous retenons sur nos lèvres Tanathème contre une forme religieuse à laquelle nous n'appartenons pas, nous ne prétendons pas la mettre sur le même niveau que la foi que nous professons; nous ne renonçons pas à revendiquer pour notre point de vue une supériorité réelle et à tenter de lui recruter des adhérents ; mais nous reconnaissons que pour un autre degré de culture, pour d'autres besoins, cette religion, qui n'est pas la nôtre, a une légitimité et une valeur relatives; nous la respectons parce qu'elle prépare, qu'elle élève l'homme à un nouvel état de la conscience religieuse; son prix à nos yeux n'est pas dans sa conformité avec là vérité absolue, mais dans sa puissance pédagogique. Nous pouvons associer ainsi le respect le plus sincère pour toutes les formes religieuses avec un zèle ardent de propagande. Le Catholicisme, pour un protestant éclairé, libéral, n'est pas un produit de l'Enfer^ comme l'affirmaient les hommes du xvi« siècle avec leurs convictions massives, tout d'une pièce ; c'est une forme du Christianisme, qui se survit et qui devient un embarras dans le monde moderne. Excellent pour assouplir, civiliser les barbares, il étouffe aujourd'hui l'individualité, et ne peut pas nous initier, nous préparer aux rudes labeurs de la liberté. C'est donc un devoir^ pour les indi-
vidus qui sont éclairés sut* l'impuissance et le danger du Catholicisme, de ne pas s'attarder dans uilé église vieillie et de chercher une société religiedse, qui leur assùte un Christianisme épuré et les Rapproche de la vérité idéale, qu'ils ont le devoir de poursuivre. Mais tout en accomplissant cette évolution, ils n'àttenteroht pas à là liberté du voisin, même s'il s'obstine dans son erreur; et ils ne songeront pas à lui inJposet' ce progrès, É(u'il rfléCoÈInaît encore.
Le sentiment de la fragilité dé la t^hori Mttikitië, lè souvenir fâcheux de toutes les errëtirs, de toutes les folies qui ont eu cours et cf'édit dans le ^assé, peUvetit inspirer à l'hotnmë le désir dé se confier à utie Révélâtloil i^urnaturelle, qdl le mette à Tabri de ces méprises *, ndâis kû fond ce besoin d'une Révélatioh est une défalllaltice lïiot'alê. (î'èst toujours lorsque l'homme n'etitènd plus en SOù dœUt la voiï de Dieu, qu'il demande à l 'entendre au dehc^^, ëi qu'il se jette à genoux, devalnt tiU prêtre ou tm livré, pour ^ecevoi^ par les sens, ce que les orgsinès nattlt*ei^ du fcdiflmerce avec Dieu se refusent à lui cômÈfiUnlquet*. On porte atteinte au caractère de la vérité, dés qu'on prétend la saisir autrement que par l'effort d'ùnè Conscience pure. « ta vérité, dit Nathan, n'est pas de cette monnaie noû- » velle dont le poiuçon fait la taleUi*, qu'on u'a qu'àcomp- » ter sur la table. Eh qUoi I on mettrait la vérité dans Une » tête Comme dn met de l'argent dans Un sac? » C'est le châtiment de l'orthodoxie et de tdUS les systètnes d^aUtoHté, en matière de foi, de changer les conditions de la possession de là vérité et de réduire le drame de la vie morale à Une siiilple constatation juridique. Plus de ces efforts hardis, persévérants pour saisir et ^'assimiler là vérité, pour en faire notre chalt* et ndlre saUg^ 11 suffit
KÉVËLATlÔN. m
d'un procureur qui établisse bien ce qui est écrit, 6e que Tautorilé affirme ! Nous n'avons plus à nous souciet* dtl cœur pur qui i)ott Dieu, c'est tirie question jùHdîque à însthiire î Tintelligence la plus sèche, le cœtir le lîloîris pîeUx, sont cdmpéteiits ; le Diable peut citer VÉtriture pour justifier ses desseins (1); là ôôftdîtioti qtiî prirîle les aWi^cls, c'est d'êtte Irès-versé en àtoit cation. Oii accepte palssiveirierit de que l'autoHlé eiiseigne, et tôùl ce qu'elle n'Interdit pas expresséttient, passe pouf permis. C'est êlitisi que nous voyons des protestants se justifier des trahisons les plus évidentes du principe chrétien, en disant : la Bible fie lé défend pas,
S1I est vt-ai qu'dii ne renversé que ce qu'on tetnplâëe, Leasing â porté le coup de grâce h la théorie orthodoxe sur la Hévélation, parce qu'il lui â feubstîttié Une autte notion. 11 ne s'est paâ évertué à prouver que la Révélaltion n'était pas possible : ces thèses absolues sur la conduite de la Divinité peuvent plaire â l'esprit dogmatique, qui affirme on qui nie, selon ses sentiments personnels ; mais la philosophie critique ne leur reconnaît aucune valeur. Ainsi Fichte, dans son examen de l'idée de Révélation, n'en conteste pas la possibilité, et Kant, lui-même, ne la met pas en doute. La question ne doit pas se tranchei* à priori, par des considérations abstraites i c'est l'histoire qui est appelée â prononcei* en det*nier ressort.
Des défenseurs obstinés du vieux dogme, et qui ne cherchent partout que des arguments en faveur de leur parti pris, ont pu se laisser égarer par la phraséologie de Lessing et l'invoquer comme un auxiliaire des théories supranaturalistes. Mais à y regarder de près on s'aperçoit
(1} tè Marchand de Venise^ acte I, scèlie iii.
que l'ancienne idée d'un acte révélateur parfait, fournissant à l'homnne, sous une forme achevée, des notions que, livré à lui-même, il n'aurait jamais pu atteindre, cette idée d'une Révélation infaillible^ absolue, ne peut pas se concilier avec ces tâtonnements, ces approximations, ces accommodations aux circonstances et aux temps qui sont^ suivant Lessing, le caractère de la Révélation. En introduisant le développement, l'histoire dans la Révélation, il lui arrache son caractère surnaturel, absolu ; et il la fait redescendre des hauteurs de l'empyrée, dans le flux éternel des choses qui deviennent, qui se font.
En face de toutes ces religions, qui se sont disputé et se disputent encore l^empire des âmes, il n'accepte pas qu'on pose la question comme Torthodoxie le veut : il ne peut pas y avoir deux religions vraies, deux Révélations; quelle est donc la religion positive qui est fondée dans ses prétentions, quelle est la Révélation qui vient de Dieu, caria Parole de Dieu ne peut être multiple ? Chaque religion positive a sa vérité relative, puisqu'elle a vécu, qu'elle a concouru pour sa part à l'ennoblissement, à Tapaisement de l'âme humaine; sa vérité, sa légitimité se mesure à son harmonie a\ec les besoins, la cult'jre, le tempérament, le niveau physique et moral du peuple et du siècle, qu'elle a rattachés au monde invisible. Ce que Lessing appelle la vérité interne d'une religion^ c'est la nécessité historique qui préside à sa formation.
La Révélation n'est pas l'introduction, dans le développement de l'humanité, d'idées étrangères ou inaccessibles à la conscience humaine; c'est le dévoilement^ comme dit Joseph de Maistre, le déroulement d'idées, de sentiments qui sont contenus dans notre nature et qui, sous l'influence de l'histoire, mûrissent et s'épa-
nouissent. Jalouse de maintenir roriginalité la plus absolue de la Révélation, l'orthodoxie efface tout rapprochement avec les religions antérieures, elle réduit, elle élimine toute préparation, elle creuse un abîme pour rendre impossible une transition naturelle; comme le mécanisme de Descartes avait besoin d'une chiquenaude du Créateur pour mettre le monde en mouvement, il lui faut un coup de main de l'Éternel pour introduire dans le drame humain des idées, des sentiments d'un ordre nouveau.
C'est du reste l'instinct de légitime défense, qui inspire à Torthodoxie cette tactique. Si la Révélation n'apportait à l'humanité que des sentiments et des idées que la conscience humaine pourrait s'assimiler, dans lesquelles retrouverait sa propre substance^ pourrait-on maintenir la nécessité d'une intervention miraculeuse, d'une Révélation surnaturelle? La théologie de juste-milieu, qui prétend démontrer la vérité du Christianisme par son harmonie intérieure avec l'âme humaine, nous semble bien imprudente pour la cause qu'elle défend avec tant de passion. Elle mine le sol, sur lequel elle élève à grand fracas sa théorie du Surnaturel. Si la Révélation n'apporte à l'homme que des sentiments et des idées qui s'imposent à notre foi par leur propre beauté^ par leur évidence irrésistible, à quoi bon suspendre l'ordre des mondes et bouleverser la nature? à quoi bon une Révélation qui ne révèle rien? Ainsi ces théologiens de juste-milieu forment le pont, par lequel passera la foule, pour aller de l'ancienne idée de la Révélation, à celle que Lessing propose.
La Révélation est une éducation^ c'est Y éducation de VtiumanUé. Or, chacun sait qu'on n'élève pas un enfant en promulguant une fois pour toutes et pour tous les
l62 LE CHRIS+IAiïlSME ttODERNE.
caraôtèfes, pour toutes les intelligences, l'èûsëiîible dès TêHtés qile l'ofl veut enseigner. C'est pas à pas qiiê le pédagogue Habile conduit Tenfarit; il ne TéblouJi fti ne raccabie d'une trop grande somme de vérités j et il préféré l'instruire solidement, leritenient, c(ué de l'épuièèr pour àé parer de sa précocité. Le boil malître ne diète pas à reiifànt des soliitiohs toutes faites, ^uc Télève li'âtirâtît t(u'à confier S sa niêttloire; il éveillé par dès (JtîëStiofis heureuses Tintelllgence de Tenfant, il lui Uiénage lâ joie de trouver lui-même : mais l'élève est un vaniteiit 1^11 ëè vante d'avoir découvert, tout seul, la vérité et s'il ffiécônuait la direction efticace du tfidltre. C'est à ce point de lue Ifu'il faut considérer les religions positives : elles sotit domme des classes d'enseigtiëinent, qui èe suècèdéiit lès unes aui autres dans cette grande école de ^liistofI^e ,' et les livres sacrée de ces religions sont les ouvrages éléiiieUtàireà de chaèun de ces èbseigrieiâeiits, d'àUtaM plus précieux, qu'ils sont mieux calctilés sur là fbi'ce dei^ élèves et qu'ils n'éteignent pas leur curiosité et U'ârrêtèiit pas leur élan ver^ des vérités plus hautes^ plus complétés. C'est lâ réfutation la plus nette du dogme de l'ërthodoxie, qui pose la Révélation, la Bible comme une borue, qu'il n'est permis ni de déplacer Ui de francliih
Cette assimilation de la Révélation à Téducation ruine, de fond eu comble, la théorie qui nous présetite la Révélation comme uti corps de vérités inaccessibles à l'homme L'éducation, en effet, repose sur ce priùcîpe qù'dn ne petit communiquer à l'élève aucune idée dont il n'aurait pàSf le germe, le presseiitiment en lui. a L'éducation ne dohtie » à l'homme rieii qu'il ne pût aussi bien avoir dé lui- » même : seuleiUent elle le lui donne plus vile et plus » facilement. Pareillement, la Révélation ne dohhe au
Révélation. fés
D ^enré buttiàin rien, àc|uoi la ràisoii humaine ne put par- « Yeiiir aussi, abandonnée à elle-nrtéme. »
Cette théorie est développée et justifiée par un homme qui n'est pas suspect de partialité pour le mouvement critique du îvnî® siècle. Joseph de Maistre, dans son Examen de la philosophie de Bacon, â tracé d'une rbaih ferme et avec une rare précision, le commentaire lumineux de la théorie de Lessing. « Qu'est-ce qiie la révéla- D tion? C'est uii enseignement divin; et qu'est-ce que » l'enseignement humain? C'est une révélation humaine. » tin théorème mathématique, démontré à celui qui î'igno- » rait, est une révélation. Or, comment apprendre ce qu'on )) ne sait point encore, sinon en vertu de ce qu'on sait i) déjà? Comment l'homme recevra-t-il une vérité nou- » velle, s'il ne porte pas en lui une vérité intérieure, une » règle innée sur laquelle il juge l'autre?... En général, » rien ne peut donner une idée à un homme, elle peut » seulement être réveillée; car si l'homme (ou une intel- » ligenCe quelconque) pouvait recevoir une idée qui ne lui D est pas naturelle, il sortirait de sa classe et ne serait plus » ce qu'il est; on pourrait donner à l'animal l'idée du » nombre ou celle de la moralité... En un mot le but de )) la révélation n'est que d'amener l'esprit humain à lire » dans lui-même ce que la main divine y traça, et la » révélation serait nulle si la raison, après l'enseignement )) divin, n'était pas rendue capable de se démontrer à j) elle-même les vérités révélées ; comme l'enseignement » mathématique ou tout autre enseignement humain n'est )) reconnu vrai et légitime que lorsque la raison, exami- )) nant les nouveaux théorèmes sur la règle éternelle » cachée dans le fond de son essence, dit à la révélation )) humaine, vousavez raison, c'est-à-dire vous éiestaraison,»
iU LE CHRISTIANISME MODERNE»
Un enseignement étranger à la nature humaine, inaccessible ; à la raison, qui ne pourrait être démontré par elle; est comme nul et non avenu; il ne peut pénétrer dans la conscience de Thomme, être vraiment saisi par elle, il peut peser sur elle comme un joug extérieur, il ne sera jamais sa propriété, sa vie, sa lumière. Si la Révélation n'a d'autre moyen de se légitimer que d'en appeler SM credo quia absurdum, elle restera toujours pour l'homme un objet d'étonnement et d'effroi, toujours à la veille d'être expulsée par un effort vigoureux de la conscience, qui ne se reconnaît pas en elle; et si elle peut être défendue par la raison, si elle dépend de ses lois, rentre dans sa sphère, si les motifs pour y croire relèvent de la raison, si elle est vraie parce qu'elle répond aux besoins religieux de l'homme, l'origine surnaturelle de la Révélation n'est plus nécessaire, et elle rentre dans cette éducation que l'esprit humain reçoit à travers les révolutions de l'histoire, sous l'influence de l'Esprit absolu. La Révélation n'est plus un donum superadditum, un appendice ou un supplément de la conscience humaine; elle ne descend pas des cieux entr'ouverts, elle sort des profondeurs de la conscience ; elle est, comme dit Samuel Vincent, la révélation de rame humaine,
La religion chrétienne peut être menacée par cette façon de se représenter la Révélation, car la Trinité, la communication des deux natures, la transsubstantiation ne pourront jamais se justifier par leur accord avec les besoins religieux de l'âme, avec les axiomes éternels de la raison; mais la religion de Jésus se prête admirablement à une pareille exposition. L'amour de l'homme pour l'homme, comme l'amour de Dieu pour Thomme, ne sont pas des vérités étrangères à l'âme humaine et
qu'il faille nous inoculer par voie surnaturelle; elles ne sont que Tépanouissement naturel de nos sainls désirs, de nos aspirations natives. Et Jésus n'a fait que montrer inscrites dans notre cœur ces grandes vérités; il n'a été révélateur que parce qu'il a révélé la conscience à la conscience, et qu'il a déchiré le voile qui cachait à Tâme sa vraie nature, sa substance divine.
L'étude impartiale des documents de la Révélation ne permet pas de nourrir longtemps celte illusion d'une communication surnaturelle, qui introduit dans le tissu des choses humaines, des éléments étrangers, et qui est achevée, close, avec la dernière lettre du volume sacré. On peut se persuader que ces ordonnances, ces doctrines sont tombées un jour du ciel entr'ouvert, qu'elles sont une dictée faite un jour par Dieu à quelques écrivains ; mais quand on ne reçoit plus la connaissance de ces doctrines par le résumé officiel d'un concile ou d'un synode, quand on remonte de la tradition consacrée aux sources mêmes, qu'on étudie sans parti pris ces monuments vénérables du passé, on cesse bientôt de croire à l'uniformité, à l'identité d'une Parole divine, immuable; force est bien de reconnaître que les idées les plus fondamentales se sont dégagées, comme sous le jeu des événements et des circonstances extérieures, des profondeurs de la conscience humaine.
Parmi ces idées, qui forment le fond de la conscience religieuse de ce temps et que nous sommes disposés à rapporter à une Révélation divine, il n'en est aucune qui porte plus la trace de ce travail que l'idée de la vie future. Elle n'éclate pas soudainement, au milieu d'une obscurité profonde, sur les lèvres d'un homme qu'on puisse nous présenter comme l'organe de la Divinité; clic
i66 LE GURÎSriiflfSM^ IfÛDERNE.
semble je ppQdui^ ^onyfne d'f^i^^ fermenta^on séculaire, d'une longue incubation au sein de la nation juive, et sous l'action des épreuves diverses qu'a traversées la fortune de cette nation. ^ii^iBsure que l'^ge messianique se dérobe au c ardeurs ^n}pa);ien|.es du peuple ; à mesure que le noiQJ^re de ceu|c qui sont descen4us au Scheol, avant d'avoir vu se lever l'étoile du Messie, augmente ; à mesure que }e contraste entre l'état moral des individu^ ou de la nation entière et le pjartage des bienç et des maux devient plus poignant, mieux constaté, Thorizon s'éclaircit et sa lève aux regards de l'Israélite, il ne se ferme p}us sj^r ce monde où la rémunération est si incomplète, si contradictoire ; le sentiment de la justice blessé par la réalité, le besoin d'établir une compensation et ^e ne pas créer une inéjgalité criante^ au détriment de ceux qui sont morts avant Tère messianique, font jailjir de l'âme de ce peuple une lumière nouvelle^ plus intense sur la destinée de rhomme, et la tombe n'est plus le terme fatal où tout vient sombrer. Sans doute cet^e fermentation fut intérieure et propre à la nation israélite ; et Tidée de Timniortalité ne peut être un emprunt aux croyances persannes. Mais qui oserait nier que les relations avec les Perses, le contact avec leur religion, n'aient contribué àf avoriser cette fermentation, et n'aient donné à la conscience 4^Israè| cette première indication, qui décide d'un mouvemient ef 4© son but? Quelle que soit la part qu'on attribue à la religion des Perses sur la croyance d'Israël à la vie future, il reste acquis que l'esprit n'est arrivé à prendre conscience de sa destinée, de sa vocation que successivement, à l'école des événements, qui se produisaient dans la vie des particuliers et di^ peuple entier.
Cet exemple est frappant, pour montrer l'impuissai^ce
de la théorie orthodoxe à rendre compte de§ fai{,s. La foi à J'immortalité, dans le peuple juif, nous la voyons se faire, se 4évelopper ; et nous pouvons noter les circonstances politiques qui on|. amené Tesprit humain à déplier, à dévoiler des idées qui sommeillaient en lui et qu'il ignorait. Pette idée n'est pas tombée du ciel comme un fruit mûr, que l'humanité n'a qu'àpeciieillir; nous avons pu suivre toutes les évolutions qui {'ont conduite à maturité. Faut-il en conclure que l'humanité seule est ouvrière dans ce travail séculaire, et qu'il n'y a que la part de l'homme dans cette élaboration de l'idée religieuse? Mais ce mouvement ascensionnel, qui triomphe de la paresse de l'homme, ce lien mystérieux qui relie entre elles les diverses religions et constitue la trame résistante sur laquelle viennent s'enrouler tant de fils 4^ valeur et de caractère différents, cette énergie productrice qui pousse en avant l'esprit humain, comme l'aiguillon dans les flancs du bœuf rétif, pouvons-nous méconnaître à ces traits la main de Dieu? Ne sentons-nous pas celte attraction puissante que T^sprit absolu exerce sur Tesprit de Thomme, pour l'entraîner dans son orbite et lui communiquer le rayonnenient de sa vie? Si l'homme était seul livré à ses propres forces, comme le suppose rhypothèse déiste, ne serait-il pas cpmjne l'oiseau sous la machine pneumatique, ne manquerait*il pas de souffle et d'élan, et ne serait-il pas soudain fîgé dans sa bestialité? Les ejOTorts héroïques de l'humanité, pour saisir ou traduire le monde invisi})le, sont le témoignage éclatant de la présence ^e ^'invisible dans le jeu des sociétés humaines ; les progrès persistants de l'esprit qui s'arrache à la matière, s'oppose à elle et s'affirme dans sa supériorité, sont la preuve que le monde et l'humanité ne sont pas
une machine vide^ qui chemine par son propre poids; mais que TEsprit absolu est immanent à la création et à la conscience humaine^ et produit ces diverses explosions de la conscience, qui sont les religions.
On se méprendrait étrangement si Ton voulait expliquer la production des diverses religions par un travail de marqueterie, de juxtaposition, par la combinaison d'éléments préexistants. Si Tœuvre d'art^ vraiment belle, sort entière du cerveau qui la conçoit, si elle n'est pas formée par le rapprochement mécanique des parties belles que l'artiste a rencontrées ici et là, et qu'il rassemble, les religions, les grandes religions, celles qui portent le sceau de l'originalité et de la création, ne sont pas constituées par la réunion de caractères épars dans les œuvres antérieures ; elles ne sont pas des œuvres composites, et comme une résultante de tous les systèmes antérieurs, La religion iipparticnt à l'ordre de la spontanéité; elle participe à la nature de Tœuvre d'art, elle n'est pas le fruit d'une combinaison réfléchie (ce sont les religions de la basse époque qui peuvent afl'ecter cette forme), elle sort toute armée, toute parée de son idéale beauté, de la conscience humaine qu'a traversée un rayon divin. Les religions antérieures sont une condition de son éclosion^ elles n'en sauraient être la cause. Gomme l'observation attentive des phénomènes naturels nous apprend que les conditions matérielles, nécessaires à la manifestation de la pensée ou de la volonté, ne sauraient nous fournir l'explication suprême et la cause de l'esprit, de ipéme l'histoire des religions peut signaler^ dans un degré antérieur de la conscience religieuse, le point d'appui nécessaire à l'essor d'une nouvelle religion, — ainsi la conscience juive est le milieu nécessaire où naîtra le Ghristia-
nisme ; — mais en décomposant la religion chrétienne dans ses éléments essentiels, nous n'arriverons jamais à démontrer que tout se réduit à un éclectisme heureux, à une résultante simplifiée. Au-dessus de toutes ces parties dont on peut assigner la provenance, il y a un souffle, un esprit qui raccorde tous ces éléments, les fait vivre ensemble, concourir au môme but; il y a quelque chose de nouveau, il y a un embryon qui attire, pour s'en nourrir, toute la masse d'idées rendue libre et flottante par la décomposition des religions. Cet embryon qui devient le principe d'une vie nouvelle, qui Ta produit? Ce ne peuvent être ces religions, dont il hâte la mort, en les dépouillant de tout ce qu'elles ont pu posséder de vérité. Nous touchons ici, comme dans tous les phénomènes de biologie, aux limites de la science humaine qui nous laisse sur le seuil de l'infini, toujours jaloux d'arracher le dernier voile pour saisir l'absolu et toujours déçus dans notre audace.
La Révélation, selon Lessing, n'est pas la cause qui produit la religion ; elle exprime moins la part de Dieu que celle de l'homme, dans cette ascension progressive vers les choses divines. Et c'est ce qui prouve Tillusion de ceux qui voulaient s'emparer de quelques tournures de phrases ou de quelques expressions de son Education du genre humain^ pour le transformer en défenseur de la Révélation au sens supranaturaliste. La Révélation n'est qu'un moyen de propagation, d'instruction : c'est l'homme qui est arrivé au haut de l'échelle et qui tend la main à son frère, placé sur un échelon inférieur. La religion est un fait immanent à l'homme; elle jaillit de sa nature, elle ne lui est pas imposée du dehors comme une livrée ; elle sort des profondeurs de son être spirituel, et le monde
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170 LE GHRISTm^ISMS MODERNE.
exiéneuv, par soa contact^ ne fait que fourpir Toccasion ; c'esj; le choc qui met ei^ branle )e ressort cacbé) par lequ^l rbomme est suspendu à Dieu. Uiàée de Dieu n'est pas apportée du dehors, comme une nouvelle d'un i]Qon|le inconnu ; elle est implantée dans la conscience humaine. La religion est donc naturelle à l'homme, el)e n^est pas du tout un ^it surnaturel ; on peut la comparer au rayonnement de l'esprit sur la physionomie; mais c'est la dégrader que de l'assimiler à cet ornement ajouté, à cette auréole, que les peintres placent autour du front des saints. Parce qu'elle es^ naturelle à l'homme^ elle subit les variaf^ions de sa nature, de la portée de son esprit, de son tempérament, comme de sa culture intellectuelle ; et elle e;st exposée à prendre autant de formes, 4^ nuances, qu'il y a d^individualités différentes.
Pour arrêter ce débordement de diversités, poup établir un |ien^ une société eptre }es divers indiyif|us, on convint de certaines idées, de certains usages qui ser-^ viraient de centre de ralliement et de moyens de s'entendre. Par une pente Raturej^e à l'hopime, qiii se prend d'une ^epdresse particulière pour les œuvres où il sent fnoins Fempire de la nécessité divine^ on fut amené à attacher la même valeur, la même importance à toutes ces ifiées e^ ces pratiques de convention qu'aux vérités qui se légitimiaient et se justifiaient par elles-mêmes* Sur }e fon4 religieux commun^ on éleva ces construc-r tions bizarres qui sont les religions positives , révélées j comme sur ces l^esoins communs d'ordre, sur cet instinct généra) de justice, on a })àli les législations particulières, qui son^ le droit positif en opposition avec }e droit naturel. IsSi religion naturelle est donc la base psychologique des religions positives; et a là meilleure des religions po-
«ÉtÉLAtiÔN. îtl
» sîlîves ou révélées, ce sera celle qui contient le moins )) d'additions, de conventioni^ à la Religion naturelle et qui » compromet le moins les effets salutaires de la i-eligioti » naturelle. »
Cette explication dé la formation des religions positives met fin à cette éternelle disputé entre lés diverséè religions et supprime le pfoblèinè. Il n'y a pliis lieti de se demàhder quelle est, entre toutes cesl religiotis révélées, la seule vraie? Lessliig nous répond : toutes les religions positives et révélées (on sait ce ^u'il entend par là) sont vraies et fausses tout ensemble ! Vraies, parce qii'ellës correspondent à un état donné de la édiisciéncé humaine, qu'elles sont la réponse appropriée â iine certaine culture, à de certains besoins déterminés, parce qu'elles sont la forme naturelle sous laquelle là cotiscienée humaine saisit le divin et ses rapports avec l'hdmanité. Fausses, parce qu'elles ne sont pas le déploiement logique de la nature humaine et (Qu'elles 'Sont complic^dées d'élémenti^ de convention arbitraire, et qui rie décôulèfit pàà de ridée pure de Dieu. Ces diverses religions sont une série d'ébauches, que Thumanité doit effacer successivement, avant d'arriver à tracer l'image idéale dé là religion vrairiierit spirituelle ; et, dans ces religions (Juî se dêvoreht et se remplacent, Lessing admire un plari divin.
C'a été l'erreur du îviii® siècle de crôii'e que cette religion naturelle s'était produite à l'origine de l'histoire, qu'elle avait reçu à cette première heure son expressiôh vraie, pure de tout ornement conventionnel, et que l'humanité, par ùhe décadence (jùi serait inexplicable, était tombée dans ces religions positives, t-évélées, qui sont un travestissement, une déviation de là religion naturelle. Mais ce tableàn historique est toUt à fait chiniériqtie.
Jamais la religion naturelle, dans sa nudité, n'a eu son jour, pas plus que le droit naturel. Dès que la religion naturelle a voulu se traduire, s'affirmer dans la réalité, dès qu'elle est sortie du monde intérieur pour devenir un fait social, elle a affecté une forme particulière et elle a été du coup une religion positive. Ce que Ton a appelé au xvm* siècle la religion naturelle^ la foi en Dieu et en rimmortalité de Tâme, est le caput mortuum d'une religion ; c'est la religion raréfiée, sublimée, mais ce n'est pas la source pleine de fraîcheur d'un large et puissant développement : si j'osais, je l'appellerais un volcan éteint. C'est la chrysalide d'une religion ; mais la vie, la flamme ne sont plus là.
Lessing entend, par religion naturelle, ces grandes lignes qui marquent le contour d'une religion, ces instincts et ces aspirations, qui sont la matière divine Lqui, mise en fusion par le caractère, l'histoire d'un peuple, constituera une religion. Peut-être, dans sa première période, a-t-il partagé l'erreur de son temps et cru que l'histoire des religions n'était qu'une chute prolongée de cet état supérieur, où régnait dans sa simplicité la religion naturelle. Mais son Éducation du genre humain ne nous laisse aucun doute sur ce point; il salue dans l'avenir la consommation, l'accomplissement de la religion ; et il contemple l'esprit humain porté sur les ailes de l'Esprit absolu, se précipitant dans une lumière toujours plus pure et transformant les vérités révélées en vérités rationnelles.
Cet impie a le long espoir et les vastes pensées qu'inspire la confiance en Dieu. « Il n'est pas vrai que des spé- » culations sur ces objets aient jamais fait de mal et porté » le trouble dans la société civile. Ce n'est pas aux spécu-
» lations que ce reproche s'adresse^ mais au délire et à la » tyrannie qui prétendent les empêcher et les défendre, » aux hommes qui ont leurs spéculations particulières et )) ne veulent pas que d'autres aient les leurs. Le genre » humain ne doit-il jamais arriver au plus haut degré de » lumière et de pureté? Jamais! jamais!... Ne permets pas » ce blasphème à ma pensée, Dieu de bonté ! L'éduca- » tion a son but dans Tespëce aussi bien que dans Tindi- » vidu. On s'élève pour quelque chose. Non, il viendra, )) il viendra certainement le jour de la consommation^ le » jour d'un nouvel Evangile étemel ^ jour qui nous est )) promis, même dans les livres élémentaires de la nou- » velle alliance. Marche à pas insensibles , Providence » éternelle ! laisse-moi seulement ne pas désespérer de » toi, parce que ton allure est insensible! Ne me laisse » pas désespérer de toi, alors même que ta marche me » semblerait rétrograde. Il n'est pas vrai que la ligne » droite soit toujours le plus court chemin. »
Cet espoir, qu'exprime Lessing de voir l'humanité dépasser la nouvelle alliance, s'explique, en partie, par la manière, dont il a caractérisé le point de vue des livres élémentaires de cette alliance. Si le Christianisme ne s'élève au-dessus du Judaïsme, que parce qu'il substitue la perspective de récompenses célestes à la promesse de biens temporels, pour exciter l'homme à l'accomplissement du bien, il est permis en effet de rêver un âge nouveau, où des motifs plus désintéressés, plus puissants posséderont l'homme. Mais nous avons contesté, dans un chapitre précédent, la parfaite justesse de ce point de vue ; et en tous cas, on ne peut accorder qu'il suffise à caractériser le principe chrétien. C'est plus haut qu'il faut chercher le motif d'une nouvelle évolution religieuse.
Les vérités que nous enseigne le Nouveail Testament, tie perdons pas de Tue la théorie dé Lessing, ne sOht pas étrangères à la raison de Thomme; elles sont destinées à être transformées en vérités t*ationnelIes. L'éddcâtion, que nous recevons des livres de la nouvelle alliaùccî, nous a permis de les recevoir plus tôt, pliis fkcilemetit cttie si nous étions restés livrés à nos propres efforts; lïiais le but de l'éducation, c'est de rètidre le pédâgogilè inutile, et la Révélation doit aspirer à s'effacer devant la virilité de Tesprit humain. L'homme ne doit pas toujours être asservi k ses livres élémentaires; quand il les possédera, qu'il sera arrivé à la dernière page, il commencera à pressentir que de n'est pas le non plus ultra des connaissances humaines, et peu à peu l'Ancien Testament ne lui sera plus indispensable pour le dogme de l'ilnité de Dieu ; et le Nouveau Testament cessera également de lui être indispensable pour le dogme Ûë l'immortalité de l'âme. Ce niouvemeiit est naturel, légitime, providentiel ; il serait vaiil de vouloir l'arrêter. SI là source de toutes les vérités que l'humatlité peut posséder est dans la conscience de l'hommCj si la Révélation He dofine au genre humain rieft à ^uoi la raison humaine ne peut patvefiiry abûfidonnée à elle-^ême, si toutes les vérités révélées doivent être rattachées paf votes de déduction aux vérités déjà connues par la raison, et qui se justifient par elles-mêtties, par la nécessité qui lëui* est inhérente, on conçoit qu'il doive arriver un jour où l'esprit hufriain cultivé, formé, développé par tous les livres élémentaires qui lui ont ménagé utle éducation efficace, prenne possession de lui-même et fasse jaillir dfrectemetit, de son propre fonds, toutes les vérîtésî, qui sont sa joie et sa force.
Tant que Féttfant est àdtis la direction du pédagogue,il ne
ftËVËLAttÔN. 17S
s'appartient pas; il croit sût la paï'ôle du niàttrë .* arrive le jour de là majol-ilé, le pédagogue disparaît, et Tenfatil émancipé^ pense, juge par lui-même; il tire de sa propre conscience les motifs de croire et d'agir. C'est ce que saint Paul développe datis l'épître aux Gâlates, pour marquer la supériorité de la nouvelle alliance sur Tancienne; et peutêtre Lessing aurait-il dû reconnaître que son Evangile éternel, qiie son troisième âge du ttiottdè s'était déjà levé; et que, s'il ti 'était pas pleiriement réalisé, il était en germe, en principe dans la révolution chrétienne, et qtl'il suffisait de le défendre, comme Paul, cohtre les eilvahissemeûts du Judœo-chrislianisme, ce perfide ennemi de Id libeHé, de Vautonomie de l'esprit chrétien.
Cet avenir, que Lessing salae avec enthousiasme, n'est ))as une lueur trompeuse qu'ont entrevue les rôvedts des 3tm* et XIV* siècles, et dont il faille se détourner côrtime d'une hérésie dangereuse ; le quatrième Évangile Ta |)rôcldmé, et en a mis l'assurance dans la bouche du Maître : â J'ai encore beaucoup de choses k vous dire, mais Vous » ne pouvez les porter maintenant ; mais quand Tesprit » de vérité sera vend, il vous Introdilifa dans H vérité )) tout entière; n et il représente le croyant eomme possédant, en son cœur, une source toujours jaillissante. Ce n'est pas lui qui montrera l'âge d'or du Christianisme derrière nous ël qui retiendra le croyant, comme la femme de Lotb, devant l'état primitif de la religion chrétienne; il contemple dans l'avenir une lumière plus Intense, et il y marche avec résolution. L'igndrant éèul peut se persuader que la religion chrétienne est immuable et qu'elle est aujourd'hui ce qu'elle étslll aux temps apostoliques. Mais ûi l'histoire des dogmes nous a guéris de cette illusion, nous sommes amenés à nous
demander si ces changements ne sont que des trahisons prolongées^ et si tout le travail de la chrétienté consiste à essayer de remonter le rocher de Sisyphe, ou s'il y a dans le labeur de l'histoire quelque fruit à recueillir.
Cette question semble un blasphème pour tous ceux qui confondent la religion avec la doctrine, et la Révélation avec un corps de dogmes. Si la Révélation est un enseignement surnaturel^ tombé du ciel^ une notification miraculeuse de solutions infaillibles sur tous les problèmes métaphysiques, parler de progrès, de développement, de perfectionnement, c'est insensé et coupable. Une formule décrétée par Dieu, dont Thommc n'a été que le secrétaire écrivant sous sa dictée^ est immuable comme le granit : rien ne peut Tattaquer ni la modifier. S'il en était ainsi, l'esprit humain n'aurait qu'à tourner dans un cercle infranchissable^ et l'histoire du Christianisme ne serait que le monotone récit de toutes les infidélités» de toutes les déviations que le dogme chrétien aurait subies à travers les âges; mais tout autre est la conception de la religion et de la religion chrétienne. Ce n'est pas dans les sphères étroites de la métaphysique, au milieu des discussions sur l'origine et la fin des mondes, que la religion chrétienne est née; elle ne descend pas de la tête, elle est née dans le cœur de l'homme. La religion est un état intérieur de la conscience humaine, une manière d'être et de vivre; et le Christianisme est l'avènement, dans la conscience humaine, d'un nouveau principe de vie. Ce principe de vie jeté dans des âmes d'hommes qui étaient de leur temps, qui avaient déjà une langue et des notions toutes faites, a dû se mêler, s'agréger à des éléments qui lui ont été plus ou moins similaires, qu'il a transformés ou qui ont déteint
sur lui et lui ont imprimé une direction marquée. Vous avez beau jeter le môme levain, si la pâte est de nature diverse, si elle a subi un travail de préparation différent, le produit sera fatalement différent. Le principe chrétien, tombant dans une conscience juive, a dû y prendre une forme, une saveur qui n'ont pas été Texpression franche, complète de ses énergies; et quand il recommence son œuvre dé pénétration sur un des produits de la seconde période, il y rencontre une proportion plus grande d'éléments similaires, et il arrive à pénétrer plus complètement la masse d'idées et de sentiments, dont il doit être le régulateur et l'épurateur.
Plus l'évolution se continue sous l'influence du môme principe, plus les produits deviennent perméables à l'action du principe, plus ils le reflètent et l'expriment dans toute sa fécondité. Les diverses périodes de l'histoire ecclésiastique ont donc cet intérêt et cette vertu de nous rapproche:' toujours plus d'une réalisation du principe chrétien, pure de tout alliage : à mesure que l'esprit humain trouve pour point de départ une proportion plus forte d'éléments chrétiens, il obtient des œuvres plus réussies, mieux frappées, qui laissent apparaître dans toute sa beauté la vie nouvelle. C'est ainsi que le chrétien des temps modernes n'a pas à envier la position des premiers chrétiens, car tout le travail de Thistoire a dégagé le principe chrétien, l'a mis en relief, a éprouvé sa fécondité et nous donne, pour confirmer sa vérité, le spectacle de toute cette floraison idéale, dont il a couvert le tronc vieilli de l'humanité. Le crible de l'histoire a séparé, dans la Bible, le pur froment de la paille ; et celui qui ne veut pas ignorer cette progressive élaboration, n'est plus menacé de se méprendre, comme les premiers convertis, et de confondre Vembal-
lage, pour rappeler une image de Lessing, avec la substance même et Ténergie du principe chrétien. Toutes les branches parasites ou goui'mandes^ qui absorbaient la sève, ont été élaguées par cette eritique anonyme et irrésistible, qui s'accomplit dans la succession des systèmes et des théologies ; et nous ne sommes plus exposés à plonger nos racines dans une terre aride, constituée par des alluvions étrangères^ et qui ne porte pas en elle les sucs chrétiens.
Si l'essence de la religion chrétienne était une doctrine infaillible, il y a longtemps qu'elle aurait disparu du ciel de Thumanité. Il a fallu toute la souplesse d'un ptihcipe, pour Survivre à toutes ces constructions dogmatiques, qui se sont effondrées, sous le flot montant de la pensée, pour ne pas avoir partagé le destin de ces pétrifications disciplinaires et doctrinales^ qu'avaient produites le génie pesant, juridique de Rome. Toutes les formes diverses, qu'a revêtues le principe chrétieri, ont éclaté, se sont brisées, et le principe a continué de pénétrer la conscience humaine, et de la remplir d'une lumière et d'une chaleur qui ne sont pas épuisées; il est resté le centre mystérieux autour duquel la vie des différentes sociétés n'a cessé d'accomplir son travail de cristallisation. Les écorces diverses ont été arrachées par la main de Thomme ; mais le noyau, le cœur du fruit est demeuré, conservant une puissance d'organisation et de rajeunissement vraiment divine. C'est la fortune dû Christianisme d'avoir pu se greffer sur une philosophie tout imprégnée de dualisme et d'échapper, de nos jours, à la ruine de cette philosophie. C'est ce qui faisait dire à Yarnhagen, que le Christianisme avait des ailes qui le portaient au delà de ses frontières.
Il traverse, au xix« siècle, là crise la plus terrible qu'il
ait essuyée depuis sa nais^nce, puisqu'il ne s'agit d^ Tie^ moips que de renouveler tous leç étais philosophiques, sur lesquels il a reposé pendant dix-huit siècles. Toi^te cette métaphysique, eppf*untée aux écoles rab))inique^ ou des néoplajticiens, ^st percée à jouf*; et ceux qui s'obstinent à en coudrp les lambeaux 4échirés à l'Évangile, ont oublié la parabole 4^ vieux drap; ils se montrent des amis bien iinprudeo^. peureusement la Bib)e, comme au ^yi^ siècle, es|; rentrée dans le champ de la sciez^çe indépendante; ce ne sont plus les in);erprètes ofgciels qui la lisent, elle est Tobjet des études désintéressées des laïques et elle répand, sur ces problèmes délicats des rapports de la religion et de la théologie, une lumière inattendue et bienfaisante. Le Christianisme sort des limbes de }a théologie ecclésiastique et reprend son rang sur la scène de ^')iistoire.
C'est Thonneur de l'Évangile^ et la démonstration yicr torieuse de s^ vérité, d'avoir échappé à l'étreinte de philosophies contraires à son esprit. Le principe de la vie nouvelle n'était pas une métaphysique; mais il devait produire une métaphysique» Or les premiers chrétiens, dont on a loué à tort la puissance spéculative, ont ac^ cepté les prémisses de la théologie juive i et, sur le fondement de la conscience chrétienne, ils ont élevé un édifice étrange> d'ordre composite, etdont le couronnement n'est pas en harmonie avec les tendances et les lignes mal* tresses du principe chrétien. Les doctrines sur Dieu, sur la création et le gouvernement du monde^ comme la christfh logie spéculative, ne procèdent pas du principe chrétien et sont en contradiction avec ce sentiment de réconci*" liation, d'unité, qui est le trait caractéristique de la conscience chrétienne. Les périls de la conception supra-
naturaliste, qui n'esta daas la théologie chrétienne^ que récho de la transcendance absolue de Dieu enseignée dans le Judaïsme, furent conjurés en partie par la doctrine de la rédemption et par l'affirmation de la toute-présence de Dieu; mais au fond les dogmes de l'orthodoxie sont une longue trahison du principe chrétien.
Dieu reste iou}o\xvs au delà du monde, et il n'y intervient que par intervalles^ pour produire quelques coups d'État; au lieu de l'effusion du nouvel esprit sur tous les croyants^ de la permanence de l'action divine sur tous les hommes de franche volonté, l'inspiration est localisée dans un livre ou un corps hiérarchique; ce qui devait être le patrimoine commun, est devenu le monopole de quelques-uns ; au lieu d'un Christ^ qui est \e primus inter pares et dont les expériences religieuses doivent se reproduire dans tous les cœurs purs, on nous présente un Christ hybride, mélange contradictoire de deux natures et dont nous ne pouvons nous approprier les attributs; l'intimité, l'union avec Dieu n'appartient plus à l'humanité, à tout homme qui s'affranchit de la nature ; elle est le privilège d'un être étrange, produit artificiel d'une métaphysique aventureuse. Tous ces dogmes forment l'apogée de ce mouvement d'enthousiasme, qui porta la chrétienté à exalter le Christ et à traduire, dans Télévation de sa personne, sa foi au principe nouveau, dont il était l'introducteur dans la société humaine; mais l'apogée de ce mouvement dogmatique a failli être Técueil sur lequel le Christianisme a paru sombrer : peu s'en est fallu que le Christ ne fût relégué^ par cette humanité^ qui l'avait déifié, dans le vague d'une entité métaphysique.
La crise que nous traversons était nécessaire; il fallait qu'elle éclatât, si le Christianisme ne devait pas périr.
Noire génération, avide de réalité, fait rentrer le Christianisme dans Tordre historique, et le Jésus qu'elle a rendu à la conscience humaine se tient debout et n'est plus suspendu dans les nuages.^ Le Christ redevient l'initiateur d'une nouvelle naanière d'ôlre et de vivre, et nous aimons son caractère, sa conscience religieuse pratique ; nous y lisons la prophétie de ce que nous devons être. Entre lui et nous, pas de différences essentielles, spécifiques : ce ne sont que différences de degrés.
Dès que la science fait rentrer une personnalité ou une religion dans l'ordre historique, montre ses points d'attache dans l'état antérieur de la civilisation ou de la conscience religieuse; dès que l'enchaînement des faits n'est plus rompu, pour laisser place à une intervention surnaturelle, l'orthodoxie crie à l'impiété, comme si l'orgueil humain révolté entreprenait sur les droits de Dieu et voulait restreindre l'étendue de ses pouvoirs. On pose d'un ton solennel ce dilemme, auquel il n'est pas difficile d'échapper : Si le christianisme est le U\\i du développement historique, il n'est pas de création divine; il est l'œuvre de l'homme. L'objeclion serait pressante s'il y avait, comme dit Malebranehe, une nature à qui Dieu eût fait part de sa puissance et qu'il laissât quelquefois agir sans y prendre part, de la même manière qu'un prince laisse agir ses ministres. Mais c'est là le point de vue du déisme, qui fait de la nature une sorte de Dieu, se suffisant à ellemême le lendemain de la création; et l'orthodoxie simplifie vraiment trop le problème en le posant dans ces termes. Elle veut réduire les adversaires actuels du sur- )]aturel, ceux qu'elle aime parfois' à faire soupçonner de panthéisme, et elle pose la question sur le terrain du
déisme. Ne serait-ce pas un aveu indirect de complicité FoirrAN&s. 1 1
ig^ LE CHRISTIANISME HQI>£^RN£.
avep pp syçt^ipe? Ne serait-ce pas la preuve que Torthodoz^i^ esf saturée fie déisime, et que^ livrée k sa peute naturelle^ pour résoudre les questions métaphysiques, elle part toujours des prémisses dualistes ? Mais U philosophie moderne p'imagine pas que la nature $oit le principe des effets qrdinaires, pour réserver à l'action de Dieu le^ grands moments^ les ^ctes solennel^ de rhistpire; elle affirme que TEsprit absolu est la pa^^e suprême toujours agissante, qu'il n'y a point (jîepjf'actps dans le drame divin^ et que les lois du mon()e sont l'expression de l'essence divine et le témoigqage de son activité.
Malgré les protestations intéressées des vieux systèmes, qui n'ont plus assez d'élasticité pour se transformer, il reste acquis, que la philosophijQ de l'immanence est bien plus favorable à l'épanouissement du principe chrétiep que la théorip supranaturaliste : à la considérer de près, elle n'est a}ifon(), qu^ réimpression, dans la langue delà metaphysijjuPj dp ce sentiment joyeux de communion avec Dieu^ qui p§t la grande originalité du Christianisme. Mous sommes donc tranquille^ sur l'avenir du Christianisme : il n'e§t pas atteint par 1^ caducité des théologies et des p|ijlqspphie§, qui on^ prjJtendu le représenter, et il ouvre uqe série nouvj^Ue, qui pe sera pas moins féconde. Les jours que nous traversons ne sont pas sombres et désolés; npn, c'est l'heure charmante du renouveau- L'espérance de Lessing s^ réalise : le Christianisme entre dans son troisième âge.
VQI'TilKS GT LBSSlNfi. 183
ClfApiTîiE YIÎ
Rapports personnels de ces deux grands hommes. — Pièces à tendance. •:— Critiïiue ^Alzire. — Chateaubriand et le Dernier des Ahencé"
j rages. \ — La religion de Zaire. — Bacon et la Révélation. — Voltaire procède de Bacon et de Locke. — Insuffisance de son déisme. — Le x\iii* siècle manque du sens historique et religieux. — Conciliation de la religion naturelle et des religions positives» — Conclusion.
p(]etbe a dit qpelque part : a II en est des nations n comme des faipilles. Quand une famille a longtemps » yécu, la natu|?e finit par produire un individu qui con- )> centre en lui les qualités de tous ges ancêtres, rassem- » ble toutes les di^ppsitjong éparses, qu seulement indi* )} quées jusqu'alprs, et les incarne en sa personne dans 1^ toute leur perfection ; de même le bonheur veut parfois » que tous les mentes, toutes les qualités d'une nation V apparaissent dans un individu. » Lessing a été pour le peuple allemand ce personnage^ype, et la France du ^m; siècle lui oppose pour émule Voltaire. Quelles que soient les différences qui séparent ces deux génies et lieur assignent des rangs divers, il faut toute la susceptibilité du patriotisme allemand, pour s'off^enser de ce parallèle et le déclarer absurde. Tous deux ont eu le goût et Tardeur de la propagande, et ils ont excellé à prendre tou$ les genres^ à manier toutes les armes, pour s'emparer de l'attention du public et Tentralner dans leur parti. Tous deux ont laissé dans leur patFlp un long §illoi), que le flpt (}u temps n-a pas recou-
iU LE CHRISTIANISME MODERNE.
vert; et si Lessing a signalé, comme une vigie heureuse, de nouvelles terres où il a conduit son peuple, Voltaire, qui ne peut lui disputer cette supériorité, a répandu son esprit et son influence par delà les frontières de son pays; il a fait sur place une trouée moins profonde; mais il a atteint par ses écrits un plus grand public, et ce n'a pas été une hyperbole de ses disciples, pleurant la mort du maître, que d'écrire sur son mausolée : (^ Son esprit est partout ». Tous deux ils ont exprimé, dans leur carrière pleine d'accidents, de luttes et de guerres, ce trait caractéristique de ce siècle ardent, Vactton. « L'homme est né » pour l'action comme le feu tend en haut et la pierre en » bas. f écris pour agir » , dit le patriarche de Ferney, qui a livré plus de cent batailles et mené à bonne fin plus d'une campagne contre le fanatisme et la barbarie obstinée des lois. Et Lessing, qui n'a pas la gloire d'avoir été le centre et le chef d'opérations d'ensemble, qui s'est battu en volontaire, portant ses coups partout où la sottise et le mensonge entretenaient le despotisme et l'injustice^ Lessing a bien justifié cette définition de l'homme^ qu'il avait proposée, «l'homme n'est pas créé pour disputaiiler, mais » pour agir)). Tous deux ont eu l'honneur d'ameuter contre eux la foule des dévots et de s'avancer dans l'histoire à travers les insultes et les anathèmes de l'Église : ils sont tous deux des réprouvés, des tisons arrachés de l'enfer. Tous deux traqués, persécutés pour les hardiesses de leur pensée, ils ont dû se couvrir du voile de l'anonyme, renier parfois leurs écrits^ pour échappera la proscription. Tous deux, ils ont poussé le bon sens jusqu'au génie, et ils ont préservé la raison humaine de cette faiblesse maladive, qui Ténerve et la conduit à l'abdication; ils ont entretenu chez leur peuple cette gaieté de l'esprit, qui est la marque
de sa santé. Tous deux sont venus pour régler les comptes de la théologie orthodoxe; ce sont les liquidateurs chargés de constater la banqueroute. Tous deux ont résisté, ati prix de leur popularité, aux emportements de leur parti. Voltaire a soutenu vivement, contre la secte des Holbachiens, la religion naturelle, et Lessing n'a pas ménagé les étroitesses des esprits-forts. Tous deux ont prétendu être les modérateurs du mouvement auquel ils participaient. Voltaire, plutôt par un instinct de prudence humaine, par une tactique politique, tout en restant sur le même terrain, où s'étaient établis les Encyclopédistes; Lessing, parce qu'il a dépassé le point de vue du parti des lumières, et qu'il a d'autres vues sur la marche de l'histoire et l'origine des religions. Comme un libre esprit, dont la sérénité n'est pas troublée par tous les méandres, que suit la pensée humaine, avant de saisir le vrai, Lessing défend le droit de la libre discussion et ne s'effraye pas des lenteurs ou des contre-sens de l'histoire. Voltaire n'a pas autant de foi à l'àme humaine et au progrès, il est plus amer, plus âpre dans sa polémique contre les erreurs et les folies qu'il rencontre sur ses pas ; il a trop vu chez l'homme la bête, le fou; il craint toujours un peu l'arrivée du peuple sur la scène, et il n'ose introniser pour tous le droit d'examen et de discussion; quand il aura balayé les immondices, il sera tenté de faire de la libre pensée un privilège. C'est l'optimisme de la foi qui lui fait défaut pour courir gaiement les grandes aventures. Lessing a eu l'honneur de poser les fondements d'une nouvelle fortune pour la vie religieuse, il a ouvert des voies plus sûres à la pensée chrélienne, et sur les ruines, qu'amoncelait sa critique, il a élevé le nouveau temple où l'humanité retrouve le Christ aux pieds de notre Père
186 LE GHRIStlÂNlSMB ftODËRNE.
céleste, et apaise son cœur dans la joie d'une i*ëligion d'amour. Voltaire ne peut revendiquer celte gloire ; maià ifa été le plus merveilleux agent de citilisatidtl qui ait paru, et plus que personne il a contribué à adoucir les mœurs, à éteindre les préjugés de la barbarie, à répatidre les sentiments d'humanité et ces goûts de vie policée, qui sont aujourd'hui le |jatrimoiile comttitin de toutes les nations. Tous deux ont leur ordre de grandeur^ dans lequel ils représentent le pays et la race dont ils sont issus.
L'Allemand est plus spéculatif, c'est un rénovateur de la science religieuse; c'est au foyer de la vie intérieure qu'il a laissé des traces durables, et qu'il a déposé son ferment efficace : le Français, plus sociable et moins recueilli à ces profondeurs mystérieuses, où se développe la vie de rftme> a été un acteur plus puissant dahs le drame social; il est l'apôtre infatigable et heureux des intérêts sociaiix^ il est le précurseur, et cela suffit à ses titres, de 89. On peut, selon l'occasion^ préférer l'un à l'autre^ mais tous deux étaient nécessaires ; car sans 89, la liberté religieuse ne fût jamais entrée dans le droit social, et n'eût été qu'une tolérance passagère et toujours révocable du pouvoir. Mais d'autre part, sans l'émancipation de la conscience religieuse, la liberté politique sera toujours précaire, et l'autorité, qui domine la foi et écrase la personne religieuse, entretient des mœurs et uii tour d'esprit dont la liberté doit toujours se défier , si elle ne veut pas être immolée au salut public.
Étrange rencontre I Ces deux hommes furent un ttioment rapprochés par le jeu de la destinée ; mais bientôt ils furent séparés par une misérable dispute, indigne d'eux, sans avoir pu féconder leur gënie> dans l'intérêt de
VÔLTAlftÈ Et LfeSSiNG. l87
la grande cause à laquelle ils se consâctaietit. Attaché à la maison dé YOltaire pour traduire des mémoires, tjtie ce grand homme fourvoyé composait pout sdti procès avec le juif Hirsch, Lessing était invité tous les jours à la table de Voltaire; mais s'il faut en croire le frète de Lessing; le chambellan de Frédéric ne se mettait à Taise qu'avec les grands, et à Isl tdblë, où il réililisâait ses secrétaires, il était si grave, si réservé, tout en Causant littérature, que les convives avaient peu d'occasiori de rtiontrer leur esprit. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il ne distingua point Lessing, et le laissa partir, sans soupçonner quel précieux allié il venait de perdre.
Quelques jours avant leur querelle, Lessing àVait annoncé dans le journal de Yoszla tragédie, Amélie, ou te duc de Foix; et dans son enthousiasme pour l'àuteilr il lui avait appliqué la définition dti génie, qu'il avait déjà donnée : « Ge qui le touche, éitietit, ce qui lui plaît ne » saurait déplaire ; son goût fortuné est le goût de tout le n monde. » Mais après uii échange de lettres peu aimables, au sujet d'un manuscrit dd SiMe de Louis XIV y Lessing semble guéri de toute admiration, pour Voltaire ; et à mesure qu'il acquiert la conscience de sa vocation, il fait le serment d'Annibal contre la longue domination de la littérature française, et il n'a plus que des sévérités pour le caractère et les œuvres de Voltaire. A propos du procès avec Hirsch, il compose cette épigramme :
<f Bref, veux-tu savoir pour quelle raison la ruse du » juif n'a pas réussi? Voici la réponse ou quelque chose )) approchant : M. V... était un plus grand roué que lui. »
C^est le goût du xviii* siècle de porter sur la silène les principes et les préoccupations de la chaire. Volontiers on fermerait les églises et on imposerait silence aux pt*'^ "
caleurs ; mais c'est pour retrouver au théâtre les discours et les exhortations, qu'on ne veut plus écouter à Téglise. Malgré la sottise de Tamour-propre, qui ne veut pas recevoir de leçons, l'humanité veut être sermonnée^ et elle fera des tréteaux un temple, plutôt que de renoncer à ces corrections, à ces exhortations qui l'arrachent aux horizons de la vie vulgaire, et la transportent dans le monde idéal. Aussi, Voltaire et Lessing, pour répondre aux besoins et aux goûts de leur temps^ ont composé chacun dans leur langue, de ces pièces à tendance^ où l'action est sacrifiée au discours^ où les personnages sont des prétextes pour placer des tirades^ «les expositions de principes, des discours de propagande. L'art a perdu son indépendance ; il n'est plus cet évangile du monde, comme l'appelle Gœthe, qui, par sa sérénité intérieure et sa grâce extérieure, nous allège le fardeau de la vie; il a perdu ses ailes; il est asservi à un but pratique, il est devenu le serviteur d'un prédicant, il est, entre ses mains, l'arme effilée dont il frappera les attentions distraites. Quelle que soit la beauté des caractères et des sentiments, que Lessing nous a montrés dans son Nathan, il est difficile de ne pas convenir que celte pièce a un caractère didactique, qui rappelle tout à fait la manière de Voltaire et qui ne peut guère se concilier avec le but désintéressé de l'art.
Nousavons indiqué, dansle premier chapitre, les défauts de Nathan^ au point de vue de l'art dramatique; il ne sera pas sans intérêt d'écouter les critiques, que Lessing adressait à la tragédie ù'Alzire. 11 écrit à Mendelssohn (28 nov. 1756) :
(( Quand je constate chez quelqu'un de bonnes qualités, )) qui dépassent l'opinion que j'avais de lui, je ne dis pas » que je Vadmire, mais que je suis étonné. Admirez-vous
» Gusman mourant? Moi pas, ju m'élonne seulement qu'un » barbare chrétien soit sitôt devenu un homme, je m*6- » tonne si bien, que je ne puis m*empêcher de blâmer un » peu le poète. Le changement est trop brusque, et d'après » le caractère de Gusman, rien ne peut le rendre vraisem- )) blable, si ce n'est une action surnaturelle de la religion. » Voltaire a dû lui-môme faire remarquer :
» Des dieux que nous servons connais la différence : » Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance^ » Et le niien^ quand ton bras vient de m 'assassiner, » M'ordonne de te plaindre et de pardonner.
» Jusqu'à ce moment, j'ai haï Gusman : je me réjouis » presque que le sauvage Tait tué, il a frappé un monstre » qui ravageait le monde : d'où pouvait naître la compas- » sion? Maintenant, je l'entends, il pardonne, c'est le » premier et dernier trait de bonté, je ne l'aurais pas )) attendu de lui; la compassion se môle à la surprise, et » elle est déterminée par la découverte soudaine de cette » bonne qualité.
» Quand un coquin montre une bonne qualité, que je )} n'aurais pas soupçonnée chez lui, alors éclate l'étonne- )} ment, qui est si peu quelque chose d'agréable qu'on » peut l'appeler une faute du poète, parce que dans un » caractère il ne doit pas y avoir plus, que ce qu'on s'at- » tend, dès le commencement à y découvrir. » Et ailleurs, )) les motifs des moindres changements dans les pensées, » les opinions doivent être exactement calculés à la )) mesure des caractères une fois admis. »
Les erreurs de la poétique de Yollaire, ces coups de théâtre, ces apparitions de fantômes, ces transformations sur l'heure des caractères, qui rappellentle changement à
190 LE GËftISTlANISME MODEANE.
vue d*uh décor, trahissent une psychologie bien superficielle, et une manière bieti taiécahiqiie de Comprendre et d'exposer le drame de la tie huthaine. On rècohnaît là rélève de Locke, qui fait tout procéder de la sensatibn et qui ne peut créer un caractère, parce tjli'il s'est arrêté à la liberté d'indifférence, et tju'il ne cofliiàît d'autre ressort aux actions de Thoinme qiië les influences extérieures. Voltaire est Tennemi juré du miracle, de cette intervention brusque de la Providence dans le tissU des choses humaines, il se rnoque et s'indigne de ces coups d'État; et dans ses drames, pour assurer à la justice son action vengeresse, il a recours à des expédients, tout aussi artificiels que le miracle.
La justil3e ti'est pas établie au cœtir du dratne et de la réalité; ce n'est pas tlnë reine, souveràihe daiis §bn empire; elle arrive comme une intruse, et son intervention ressemble toujours un peu à cellfe d'tiil recoi'S, qui tient mettre la main su^ le coupable. Il tl'a pas su nous tiiotllter, dans le conflit des passiohs^ la justice éclatftht cottltne la foudre à la rencontre de deux courants électriqdésj et terrassant celui qui n'a pas rangé sa vie soUâ ses lois. Le dieu de Voltaire û'eSt pas immanent au monde^ il est séparé de lui ; et quand la machine se dérange, quaiid tiUe insurrection ëfcldte, il faut (JUe le dieu passe \A frotttière pour rétablir l'ordre dans son empite; Idut comttie le dieu de l'orthodoxie, il est obligé de retnettre la maitt à l'œuvre pôUr réparer la brèthe faite à l'écohomie des choses ; il est obligé de revenir, car il avait abandonné son œuvre, il ne la portait plUâ en lui, elle était tottibée hors de lui. Le courant dualiste est plus fort que les ihclinations contraires des orthodoxes et des déistes ; et partis des mêmes prémisses, ils sont conduits à des conséqUehcës
VOLTAIRE ET LESSlNG. 191
analogues. Rien ne ressemble aux conversions soudaines, à ces coups de la grâce, t^ui terrassent un mécréant^ Comme la fàçoii subite dont Gustnan passe de la haine à l'amour : il y a là aussi de la magie. Cette manière de comprendre et d'interpréter Faction de la Providence ne paraît, à Lessing, ni philosophique^ ilî religieuse ; il ne peut s'accommoder de là morale de Sémiramis, et il retndrque à cette occasion que « ce serait faire plus d'honhetir à là l^dgesse » suprême de supposer qu'elle n'a pas besoin de voies » extraordihaires, et qu'elle a su enfermer la rénuméra- » tion du bien et du tnal dans l'enchaînement des évé- )) nements naturels. »
Certes, nous ne sommes pas tentés de contester l'élôqtience du monologue de Lusignan ; en l'écoutant, lious nous prenons à évoque!* la iuémoire de ces huguenots, dont oti ehlevait les Allés pour les élever au couvent, dans la haine de l'hérésie; mais nous ne pouvons accorder à Chateaubriand que tout le ressort de Zaïre glt dans la morale évangélique et dans les sentiments chrétiens. Aussi bien Chateaubriand n'est pas un juge désintéressé et compétent, car dans le Dernier des Abencérages^ il nous a peint un atnour contrarié pAv la diCTérence de religions, et il n'a pas su s'élever au-dessus du point de vue de Voltaire. C'est toujours la même manière de prendre la religion par le dehors. De cette façon, la religion n'accomplit pas son ministère de réconciliation ; elle n'est pas un lien entre les hommes, bien au contraire, elle est une barrière. Elle ne purifie pas l'âme en l'élevant; elle ne la détache pds des choses extérieures et accidentelles ; elle ne dégage pas ce qu'il y a de divin en nous ; elle ne dévelot)pet)as les parties humaines de notre nature; elle est iinmobile, tOiAe et froide comme un préjugé, comme là
borne d*un champ ; elle peut bien délimiter des contrées et des races^ mais elle n'est pas un principe de vie nouvelle; elle se superpose à Tindividualité^ elle ne la pénètre pas pour la transformer. Malgré tant de belles tirades sur le prix de la religion et sur les sacrifices que doit accomplir pour elle tout digne chevalier^ je doute que Zaïre ait beaucoup servi à glorifier la foi chrétienne et lui ait gagné bien des cœurs.
La religion nous est présentée par son côté extérieur le plus frivole ; elle intervient sur la scène, avec tout le cortège des préjugés^ des partis pris, des conventions, des coutumes qui séparent les hommes et créent des inimitiés ; elle ne nous est pas présentée comme un fait nécessaire, inhérent à la nature humaine. Bien loin de nous introduire dans le inonde idéal, de nous arrachera Tempire de la chair et du sang, elle se confond avec Tesprit de famille^ avec cet honneur chevaleresque, qui n'ont rien de commun avec cette désappropriation de soi-même qui, selon Fénelon, est le trait caractéristique de la religion. Écoutez Zaïre : on dirait qu'elle récite une page de Locke.
Je le vois trop : les soins qu'on prend de notre enfance Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance. J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux^ Chrétienne dans Paris^ musulmane en ces lieux. L'instruction fait tout; et la main de nos pères Grave en nos faibles cœm*s ces premiers caractères, Que l'exemple et le temps nous viennent retracer. Et que peut-être en nous Dieu seul peut effacer.
Ce n'est donc pas dans la conscience que la foi chrétienne naît et se développe : c'est un dépôt, un héritage, une leçon confiée à notre mémoire, elle nous est transmise avec la vie matérielle, et Zaïre peut s'écrier qu'elle ne renoncera pas à son sang. Les motifs de croire ne
dérivent pas d'une source plus haute ; c'est une question de race, de lignée. On naît chrétien comme on naît titré et blasonné. Le fond des choses est ici tout à fait indiffé^ rent; la religion vient du dehors, elle ne se soutient pas par sa propre vérité. C'est un sentiment d'une autre nalave, c'est la piété filiale, qui lui prête sa force et sa majesté.
Depuis Zaïre, nos idées sur la religion ne se sont pas beaucoup modifiées : c'est bien ainsi que dans nos pays de race latine nous traitons ce sujet. La question de vérité, nous la réservons; c'est avant tout une affaire d'honneur. Un digne chevalier garde la religion de son père, comme il ne répudie pas son nom. Si vous le pressez, il conviendra de toutes les déviations du Galholicisme; personne ne sera plus amer pour signaler les contradictions du dogme traditionnel ; mais quitter l'Église de ses pères, jamais ! Ce serait forfaire à l'honneur. C'est ainsi que le grand homme de Sainte-Hélène jugeait la religion : il la tenait pour une partie de ia destinée et il s'indignait qu'on eût pu lui proposer de devenir protestant, car c'était, selon lui, l'inviter à passer à l'ennemi, à se faire Anglais ou Allemand.
Lessing a rencontré aussi la même question, dans son Nathan; mais il a un tout autre esprit. Il connaît trop la nature humaine, ses faiblesses, la puissance de l'éducation, pour nier cet élément de fatalité qui se mêle au fait le plus libre, le plus intime de la vie de l'individu. Il en fait même un argument heureux contre ces théologiens, qui ne veulent pas reconnaître à l'homme le pouvoir d'examiner le fond même de la religion, et qui nous forcent d'abdiquer tout contrôle devant la Révélation.
Si l'individu n'est pas appelé sans cesse à vérifier les
titres de sa religion, s'il né cherche pas dans That'monie de sa foi avec ses besoins intérieurs la démonstration de sa vérité, s'il est renvoyé à une histoire écrite ott tfaditionnelle, ne sera-t-il pas asservi à la foi de ses pères ? € De quelle foi doute-t-oti le moins? De celle des siens » assurément, dont le sang coule dans nos teinei^^ Qui, dès » notre enfance, nous ont donné des preuves de leur » amour, qui ne nous ont jamais trompés, que Icihsè{il*ils )) croyaient devoir le faire, pour notre bien. Cat pour qilelles » raisons devrai-je avoir nioiris foi en riies pètès que toi » eu tes ancêtres ? » Mais Lessing ne s'arrête pas à cette expérience ; la religion n'est pas pour lui Tadhéslôn à tine doctrine oii une histoire révélées ; c'est uti état intérieur qui doit se manifester par de bonnes âdtiohs et qui appelle chaque croyant à tin travail constant de purification, de révision, d'examen. On sent ici l'influence d'une race et d'un principe dittérents : l'aiiglo-sâxon, lé protestant fait de la religion ùrie affaire de conscience, de liberté; il à l'ambition de conquérir sa foi. fttlnhôratne » coiùme toi ne reste pas fixé là oh le hasard dé la nais- » nance l'a jeté; ou s'il y reste, c'est par conviction, par » de bonnes raisons, par le choix du mieux. Allons ! viétis » me faire part de tes convictions, fais valoir lés argu- » raents que je h'ài t)as eu le tetilps de rechercher. Dis- » moi quel choix tti as fait. »
La haine, comme l'amoUr, a de ces Intuitions profoiides qui saisissent la filiation des systèmes et toutes leiirà attaches dans lé passé. C'est ainsi que Joseph dé Maistre n'a pas été trompé par tous les éloges, que l'orthodoxie a décernés à Bacon, et l'a signalé comme le père dé la théô' misie, qu'il reproche avec tant de passion au xviii* siètle.
Au temps de Bacon, en effet, quand Galilée et Kepler
Voltaire et lessing. îôs
venaient d*éxpier si durement leur audace à contredire les donhéeâ scientifiques de là Bible, on ne pouvait ébiiger à renverser raUtorité dii Livre poUr affratifchit là science : toUt ce qu'il était possible d'éssâyfer, C'était de soilstraire la science ati Contrôle de la Révéldiloil et de les enfermer châcuiie dans leurs limites. Toute servante qu'elle fût, la science n'eu était pas moins uii ëléinétlt d'itiquiétude et de trouble au sèiti de l'Église, et c'était servir la tatise de là Révêlatioti qtie de liii constituer uri royaume à part, où elle serait sbuverâinfe maltresse et dont elle tie francbifait plus les frontières, pour faire des iricurgions sur le te^rain réservé de la fbi. La curiosité, l'dtobition que possédait Bacbu, tië dépassaiebt pds le cercle des choses sensibles : il était jaloux de connaître le monde afin de le domiUër^ d'en faire l'instrument, le pourvoyeur des besoins de l'homme ; et c'était à l'àidë d*Utie observation patiëtite^ dégagée de toiit à priori j eti se laissant éclairer par Pexpérimetitdlion^ qu'il voulait relever là dignité et reciilfer l'empire de la scieticë. La religion naturelle, pour lui, ne contient qu'un seul article, l'affirmation d'une cfiluse^ d'un architecte^ d'un auteur du monde. Cette notion de Dieu, on le voit, est déduite de l'étude de la nature, c'est la conclusion d'un raisonnement ; et comme Bacon ne se soucie dans l'univers que de connaître l'enchalnemeht des causes et des effets, afin d'atteindre son but Utilitaire, l'idée de Dieu, qu*il nous propose, n'est pas autre que cette cause souveraine qUe riUtëlligence, épuisée par la série toujours renaissante des causes finies, est amenée à aflBrmer par un mouvettlfent nécessaire. Mais de ce Dieu, de ce qu'il veut, de ce c[u'il e^t dans ses relations avec l'homme^ la raison, la science nfe peuvent nous ménager aucune connaissance. La phf
Sophie naturelle, la science ne nous manifestent que la puissance de Dieu; si nous voulons connaître sa volonté, il faut abandonner la petite barque de la raison humaine et monter dans le vaisseau de V Eglise^ le seul qui soit pourvu d'une boussole pour diriger sa course ; car ce n'est plus assez des étoiles philosophiques^ qui^ jusqu'alors^ ont éclairé notre navigation. On ne peut exprimer plus nettement, que la science avec la religion naturelle et la Révélation forment deux domaines bien distincts, bien séparés, sans voie de communication. Nous sommes restés en plein dualisme. L*homme, par la science^ s'empare du monde, mais il ne s'y trouve pas en rapport avec Dieu ; il faut qu'il en sorte pour connaître Dieu et ses volontés.
Avec cette idée de cause, de puissance toute nue, sans autre détermination, on ne peut pas organiser une religion : on satisfait plus ou moins l'intelligence, on constate la dépendance de l'homme^ et il n'y a rien là qui le différencie de tout autre être, qui soutient des rapports conscients ou non avec la cause suprême; mais il est vain d'espérer qu'avec cette maigre notion, on établira, on nourrira une vie religieuse. Aussi, pour Bacon, la religion n'est possible que par la Révélation, et il confond même la religion avec la Révélation; car dans son étude des phénomènes de la nature, dans cet enchaînement des faits matériels^ sensibles sur lesquels il a concentré ses recherches, il n'a pas rencontré le phénomène spirituel, suprasensible de la religion. Au point de vue rigoureux de sa méthode, il devrait nier la réalité^ la vérité de la religion.
Puisque la religion naturelle n'est que l'affirmation de la cause première, et que la science, la raison ne peuvent s'élever plus haut dans la connaissance de la Divinité, tout rapport de l'homme avec Dieu, toute religion
est la conséquence d'une Révélation. Il faut que Dieu sorte de son mystère, de son inconnu, et invente de nouveaux moyens d'entrer en communication avec l'humanité; le caractère donc de la Révélation, c'est d'être étranger à la raison, d'être irrationnel. Bacon aussi reprend la thèse de TertuUien ; et, comme ce Père de TÉglise, bien loin d'être embarrasse par les contradictions qui éclatent entre la Révélation et la raison, la conscience de l'homme, il y voit la main de Dieu, la preuve décisive de la divinité de la Révélation. Dans les choses naturelles qui relèvent de la science, on soumet les principes à l'examen, on les contrôle ; mais les dogmes principaux^ les principes de la religion sont installés sur leurs sièges, au point d'être entièrement soustraits à r examen de la raison.
Cette Révélation, cette religion dont les propositions primaires sont des hypostases, c'est-à-dire des propositions subsistantes par elles-mêmes, et qui ne sont pas au pouvoir de la raison, ne procède pas de la nature intime de l'homme; elle n'est pas la réponse pressentie à ses besoins, elle est l'expression d'une volonté, avec laquelle nous n'avions aucune intelligence ; et dont nous n'avons qu'à subir les décrets. A quoi, en effet, la compare-t-il î <( A ces sciences soit graves, soit frivoles où les propositions ^ primaires sont établies par convention et non par raison; )) car, dans ces genres-là, la raison par rapport aux principes » nest absolument d'aucun usage. Nous voyons que dans les /) jeux, par exemple, dans le jeu d'échecs et autres jeux sem^ » blableSy les premières règles^ les premières lois sont purement » positives, purement conventionnel les y règles quil faut accep' » ter purement et simplement et sans disputes ; il en est de » même des lois humaines^ oh il est une infinité de maximes, de » déclarations du droit qui s'appuient beaucoup plus sur Vau-'
iSë LE cttrtlSTIAl^ISME MOBÈtlNE.
» torité que sur ta rat son. Ce sont choses sur tesqttêttësôn ne h dispute point. » L*horreur du contrôlé de la raison Conduit à confërel' à la Révélation le caractère de Tarbitraire : pour la distinguer des choses que la science revendique et qui portent ddns leur véritë interne le bachet de la nécessité, on la confond avec les créations 6u cafirice.
Le principe est poussé hardiment dans ses dernières conséquences. Le livre qui renferme cette Révélation ne doit pas être interprété de la même manière que les écrits humains^ en tenant Compte du contexte, de Toccasion dans laquelle les paroles ont été prononcées; ce serait outrager l'Écriture et porter dommage à l'Éiglise^ ce serait atnoindrir lé caractère divin de ces livi-es. a II faut concevoir quelles embrassent non pus seulement en totalité tt collectivement; mais aussi distributivemerit, même par telle phrase ou par tel mot, une infinité de ruisseaux et de veines de doctrines destinés à arroser lés diverses parties de l'Église et les âmes des fidèles une à une. » Voilà consacrée la tnultiplicitô des sens : et de cette façon TÉcriture rie cbtirt plus risque d'être assimilée à un ouvrage ordinaire : b'n établit sa divinité, en heurtant de front toutes les règles, que la raison a prescrites pour l'interprétation des ouvrages anciens. C'est bien la thèse de Tertullien : plus un fait, un dogme est absurde, plus il est inspiré, plus il est divin.
Tout en imposant à la raison une attitude humiliée, cette théorie n'est pas sans quelque danger pour la Révélation; et Ton a de la peine à se persuader que Bacon Tait émise avec une entière simplicité. Elle laisse dans la blessure, qu'elle fait à la nature humaine, un venin caché, qui doit provoquer une terrible réaction. Déduire la divinité de la religion de la Révélation, de son caractère
VOLTAIRE ET LESSINiS. lÔS
irrationnel; rééditer le quia absnrdum^ n'est-ce pas introduire dans Tarche sainte rennemî qui la détruira? Cette logique, qui est appelée aujourd'hui à conclure en faveur de la Révélation^ qui constate le caractère irrationnel dé la doctrine, qui pose le syllogisme à la faveur duquel la Révélation est intronisée sur les ruines de la raisoii, ne se vengera-t-elle pas demain du rôle auquel on Ta condamnée? Et fortifiée par Tusage, enivrée de sa puifesanccj ne s*écriera-t-elle pas un jour, renversant le syllogisme : c'est absurde, donc ce n'est pas divin, donc je ne crois pas, donc l'individualité est de droit ?
Cette volte-face est historique : c'est Thistoire du XVIII® siècle et de Voltaire. La voie était ouverte : Voltaire s'y est précipité, avec la furia francesa^ armé de cette verve étincelante et intarissable, qui retient encore les rieurs de son côté. Il s'est ménagé le plaisir de reprendre les thèses de Bayle, et de faire toucher au doigt les contradictions, qui dévorent le dogme ecclésiastique et l'histoire religieuse traditionnelle. Il exalte la foi à la manière de Bacon. Il déclare que la raison est autant audessous d'elle que le fini est au-dessous de lUnfini, que là foi consiste à croire^ non ce qui semble vrai, mais ce qui semble faux à notre entendement^ que la foi n'est qu*une incrédulité soumise» Il en a signalé tout le cOté arbiti*aire avec une âpreté implacable. Il s'est diverti à ameuter la raison, la conscience contre ces expressions imparfaites et extrêmes de la conscience religieuse, qu'on a essayé maladroitement de présenter comme des vérités toutes faites, tombées du ciel; et l'éclat de rire^ qui a répondu à ses plaisanteries, a exprimé le jugement de cette génération : ce n'est pas une révélation.
L'œuvre de Voltaire a été négative : il a conduit à sa
fin naturelle la théorie de Bacon. Plus modéré que la bande des Encyclopédistes, fermennent convaincu de la sottise de l'athéisme, apôtre parfois éloquent du déisme, il n'a laissé, après lui, que la défiance, ou le sarcasme, à Tendroit du Christianisme comme des autres religions. Le Dieu qu'il annonce et dont il défend l'existence, il l'a rencontré au bout d'un raisonnement fondé sur l'étude de la nature. Comme Bacon, il ne peut contempler cette grande machine de l'univers, sans croire qu'une intelligence préside à l'ordre constant qui y règne. Son Dieu, selon l'expression heureuse de M. Bersot, est plus une idée qu'un être; il en comprend la nécessité sans en sentir la présence. Sa religion est dans la télé, elle est un fait de rintelligence ; elle n'est pas un état habituel, une disposition intérieure, une manière d'être.
Voltaire a fait lui-même la critique de son déisme, quand il s'écrie qu'il est aussi insensé de chercher à connaître Dieu par l'étude de la création que de prétendre connaître un architecte, parce qu'on a sous les yeux la maison dont il a tracé le plan et surveillé l'exécution. C'est avouer que le monde et Dieu sont séparés; et que le monde est un simple produit de Taction toute-puissante • tout aussi étranger à l'essence de Dieu^ que la montre participe peu au caractère de l'horloger. Que si le monde n'est pas une machine sans vie propre, dont Texistence et la durée dépendent d'un caprice étranger, s'il est un organisme vivant, se développant naturellement sous l'action de lois et d'énergies intérieures, il est permis à l'homme de chercher et de trouver dans l'univers le Dieu qu'il adore; car Dieu est immanent au monde, il le pénètre de son esprit, i! le porte dans sa puissance et son amour; et les lois, que le savant constate, ne sont plus l'expression d'une fan-
taisie infinie, d'une volonté mystérieuse, elles sont Tessence de la volonté de Dieu, l'expression directe et permanente de sa nature. Pour le déiste comme pour le juif, la création n'est pas une Révélation de Dieu, parce qu'elle n'est rattachée au Créateur que par un acte de volonté. Si le monde est simplement le contraire de la Divinité, l'être qui n'est pas Dieu, il n'y a pas de lien entre le monde et Dieu, pas de connaissance pos'sible de Dieu; il n'y aura de pont entre le fini et l'infini, le lien enlre rhomme et Dieu ne sera réel ; il n'y aura de religion que si l'absolu, Tinfini est tout ensemble la causCj le principe et le but du monde ; en un .mot, s'il est dans le monde, s'il habite dans la conscience de l'homme. Voltaire ne trouve pas Dieu dans le monde, dans l'humanité, parce que son Dieu est excentriqtie au monde : s'il était le centre du monde, tout point de la circonférence mènerait à lui. Du relatif, on ne peut s'élancer à l'absolu que si le relatif contient en hii l'absolu ; c'est le sens de l'argument d'Anselme et de Descartes; et c'est ce qu'ont méconnu les philosophies, qui n'ont poursuivi que la connaissance du monde extérieur,
La stérilité de son déisme tient, en grande partie, à la théorie de Locke, qu'il s'est appropriée, sur l'origine de nos idées : il tire tout de la sensation, et, sous prétexte de se divertir au sujet de ces idées innées, qu'il n'a jamais vues sortir de notre cerveau, toutes formées, tout animées comme Minerve, il finit par méconnaître ces grands instincts, ces nobles tourments, ces aptitudes, ces facultés qui sont la prophétie et la condition des fins sublimes, auxquelles Thumanité est appelée. On l'entend dire, et l'on croirait entendre un calviniste défendant le dogme de la prédestination contre les objections de la conscience
2d2 LE GHaiSTUNISME 0D6RNE.
humaiae : a Nous n'avons d-autres idées de la justice )) que celles que nous nous soomies foi:mées de toute » action utile k la société et conforme aux lois établies )) par nous ppur le bien commun. Or cette idée n'étant » qu'une idée de relation d'homme à homme, elle ne » peut avoir aucune analogie avec Pieu. Il est tout aussi » absurde de dire de Dieu^ en ce sens, que Dieu est juste )) Qu injuste, que de dire, Dieu est bleu ou carré, p On retrouve ici, ayec le disciple de Locke, l'élève des Jésuites; car l'on sait que les directeurs de conscience, pour rendre leur ministère plus nécessaire à Tbomme, enseignent que l'individu est incapable de trouver en luimême des règles de conduite, et que toutes les idées morales nous viennent du dehors, nous sont révélées par l'Église.
Ce n'est pas en se recueillant, en rentrant dans sa conscience, en sondant cette austère obligation au bien, qu'il ne récuse pas d'ailleurs, qu'il a trouvé son Dieu. Il ne part pas de prémisses morales et il n'atteint pas le vrai Dieu, le Dieu de la conscience, de la vie religieuse. Vis-à-vis de son Architecte, de son Créateur tout-puissant, qu'est-ce que l'homme? Une sotte plaisanterie, un ciron, Et quel rapport, quel lien, quelle communion peut-il exister ou se développer, entre Celui qui est si grand et celui qui est si petit? Il n'y a pas entre eux de commune mesure ; et l'homme, perdu dans sa petitesse, ignore Dieu. Après avoir posé ce premier anneau auquel il suspend toute la chatne des êtres, il se réfugie dans son ignorance et se contente de polémiser contre ceux gui, sans fûçoriy se mettent à la place de Dieu. Les impertinences de Tbomme lui sont odieuses, et il en fait bonne justice. Mais son horreur pour les subtilités métaphysiques le re-
VOLTAIRE £T LËSSINCÎ. 203
tient dans le monde des choses sensibles, où il pp pieut reucoiitrer Torigiae Qt les racines du mpnde spirituel. Aussi refuse-t-il à la raison 1^ notion de }'iafini, et il prétend que Vinfini est un aveu de Vignorance humaine, Vimpuissancç de voir la fin des choses matérielles, qu'on ajoute. Gomme si l'hofpipe au-desçus de cette impuissance à embrasser du regard la fin d'i^ne chose ou d'une collection de choses, qui caractérise Tidée de Vindéfini, n'affirmait pas, par un de ces élans métaphysiques dont les choses visibles ne font que presser le ressort, Tidée de Vinfini f
Quand on a, par une théorie sensualiste, cassé les ailes de la métaphysique et qu'on ne cherche p^s, dans le dranie de la conscience, la présence de Dieu en rhommjSy on est condamné, comme Voltaire, à se contenter de prouver, par le principe (de causalité, que la montre suppose un ouvrier, ou à descendre plus bas et à conclure que les intérêts du bon ordre, de la paix sociale ne spnt bien sauvegardés que par l'existence de Dieu. « Si Diçu n'existait pas, il faudrait l'inventer/ » Le Dijsu qui $auve l'ordre et la famille, qui copoiplète avantageusement l'institution de la police, c'est Voltaire qui Ta popularisé.
N'ayant pas pris pied sur ce terrain moral, dans cette raison pratique, qui sera le sol où Kant posera les assises d'un monde nouveau. Voltaire ^st abandonné à toutes les terreurs qu'inspire la vue des passions humaines; il se défie de l'homme, parce qu'il n'a pas trouvé Dieu en Ipi, et il est facilement pessimiste. Son pessimisme est le châtiment de sa pauvre religion. Son Dieu n'est que le dernier anneau de toutes ces causes qui se succèdent et se dévorent; il sent sa puissance^ mais il ne voit pas les fins qu'il poursuit. À travers le dédale de ce monde, le fil sauyeup lui mangue, il p'a pas aperçu Pieu sous h
catégorie morale, il le voit au commencement des choses, il ne l'aperçoit pas au dénoûment; il ne sent pas que nous marchons vers lui et qu'il nous attire. Dieu est resté pour lui la cause; il n'a pas saisi qu'il était aussi le but de rhumanité. Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. Cette parole n'a pas éveillé un écho dans son cœur; et ballotté entre le oui et le non sur l'avenir de riiomme^ il ne peut s'élever aux horizons sereins de l'optimisme; il ne voit pas les méandres et les obscurités de la route se redresser et s'illuminer sous le rayonnement de cette grande espérance ; il reste enfermé dans les choses du présent, et il ne se venge du triomphe du mal et de l'erreur que par des sarcasmes contre sa sacrée majesté^ le Hasard.
Voltaire a connu les transports de la pilié, de la compassion, de rindignation contre le mal; il a souvent porté au combat et soutenu d'une main ferme le drapeau du droit, delà justice; cependant il manque de sens moral. Sa philosophie, sa théologie, comme sa vie, ne reposent pas sur ce sentiment. Sa morale a un caractère de convention qui l'énervé; elle ne porte pas au front ce caractère d'absolu, de nécessité, qui impose l'obéissance ; produit de l'expérience, de la réflexion pratique, elle ne peut prétendre à une autorité inconditionnelle ; l'homme retrouve sa trace dans ses commandements; il n'est pas dominé par elle, il la discute et la néglige. Ainsi s'expliquent les faiblesses et les lâchetés, dont on ne peut défendre sa mémoire, et les pauvretés de son déisme. Avec des sensations et de la dialectique, vous ne ferez jamais une religion vivante, une philosophie de grande envergure. Vous satisferez une certaine raison paresseuse et moyenne, qui craint les cimes vertigineuses; mais vous
n*entrelîendrez pas Théroïsme religieux, vous ne soutiendrez pas le vol de la pensée.
C'est cette lacune, dans la pensée et le caractère de Voltaire, qui nous explique son impuissance radicale à comprendre le Christianisme. Sa finesse, sa perspicacité ont su distinguer les couches successives de la théologie orthodoxe : il se flatte de démontrer que Jésus n'était pas chrétien^ qu'il aurait condamné avec horreur notre christianisme tel que Rome l'a fait; il affirme que le platonisme est le père du christianisme et que la religion juive en est la mère; il châtie les chrétiens, infidèles à Tinspiration du Maître qu'ils ont divinisé, contre son propre sentiment, du nom de christicoles. Il sait bien que la principale partie de la religion, (fest la morale. Mais, dès qu'il cesse de poursuivre Tintolérance et Tétroitesse du dogmatisme, dès qu'il entre sur le terrain chrétien, il trébuche; il est grossier, il manque de pénétration, d'émotion religieuse et il porte une main profane sur la figure de Jésus. Il soulève le voile dont la métaphysique grecque l'a cachée ; mais il s'arrête aux ornementations du cadre, il ne sent pas tout le mystère d'amour et de sainteté qui respire sous cette figure. On peut soutenir que le mot célèbre : « Ecrasez Vinfâme t » est dirigé contre cette religion autoritaire, intolérante, fanatique dans son zèle pour des subtilités métaphysiques, contre l'hypocrisie et le despotisme du clergé; mais il n'en reste pas moins que Voltaire a méconnu Jésus. De ce fait étrange nous ne voulons proposer qu'une explication, qui n'atteint pas Voltair plus que tous ses contemporains : il a manqué, comm tout son siècle, de^sen^ historique.
L'état religieux du premier siècle est demeuré pour lui une énigme, un livre scellé ; et, avec le tour d'esprit
FOJITANÈS. 12
3((0 LE GliaiSTlA^ISMB MOR&RKË.
qi^'op lui connaît» par un travers trop commun à notre nature, ce qu'il n'a pas compris il Ta raillé, il l'a déclaré mauvais. L'imagination de ce temps est aux ordres de la logique; elle n'a pas su détacher les individus de leur état social religieux ou philosophique» pour les initier à d'autres états de la conscience humaine. L'homme du xviii^ siècle se fait le centre et la règle de toutes choses; il transporte son horizon à tous les moments de l'histoire et impose sa culture et ses procédés intellectuels à tous les points de la durée. II n'est plus assez naïf, assez poétique pppr confondre les phénomènes de la vie intérieure avec les bouleversements de la nature; il ^ découvert autour de lui des jongleries^ des impostures fabriquées par le clergé, et il élève ce fait à la hauteur d'une loi. Tout ce qui dépassera l'ordre naturel sera une invention réfléchie, une fourberie, et il divise les hommes en deux catégories : (es dupes et les fripçms; il ne sort pas de ce dilemme, o\x Révélation, ce qui implique vérité absolue^ ou fraude. Cette gracieuse et sainte crédulité de l'homme, qui s'ignore et qui ne démêle pas bien nettement, dans ses émotions, la part de la réalité et celle delà fiction, les hommes du xvni* siècle ne l'admettent pas ; et ils restent fermés à l'intelligence de la mythologie grecque comme 4e la formation chrétienne. Le sens historique est donc ici une condition de la foi.
Mous renpontrons en efSet, dans notre société^ des esprits honnêtes, un peu pesants, chez lesquels dominent le goât du raisonnement, l'habitude de la logique» et qui ont une peine ektrême à entretenir un commerce familier avec les Ëvan* giles et à pénétrer la beauté de ces monuments d'un autre âge. Les différences et les oppositions, entre notre manière de penser et de sentir et celle de ces pieux auteurs, les frap-
TOLTAÎRÉ Et LÊSSING. Ô7
pent et les blessent dès l'abord ; et ils n'arrivent pas à goûter la beauté de ces ouvrages, avant de savoir faire là transposition, la traduction du sémitique ènjaphétiquè.
Incapables de se représenter l'état d'âme de fces premiers chrétiens, qui ont été tout ensettiblè le Ihëâtre et les auteurs de la légende chrétienne, les écrivains dtt xviii* sièclCi en présence dès récits itiiraculeUi n'hésltënt pas à prêter au fondateur dé là religion chfétièilnë dès préoccupations et des roueries de politique. C'est \i règle qu'ils appliquent à toutes les (créations Religieuses^ et qii! fait tombei* tous les héros religieux au rang d'imposteurs. Une fois qu'il se sont engagés dans Une sfettiblable théorie, ils ne sont plus impartiaux, ils ne peuvent plus éprouver de sympathie pour les persotinages ; ràiiréolé qu'ils portent au front n'est plus pour eux l'èipressiori nâîvè de l'admiration de l'humanité, elle n'est qu'une couronne mensongère, qu'ils se sont ttèssées de letirs propres mains. Entreprise sous de pareils auspifcfes, Tétiide des religions ne saurait aboutir ; et la religion chrétienrve leur a caché la religion dis Jésus,
Fils d*un siècle et d'une fcivilisatioti, où tout était convention et convenances, où les institutibîis ne reposaient pas sur leur propre vérité, où les croyances ne posaient pas d'aplomb sur la conscience, ils ont le Séntiiîlent de ce qui est fauxj artiflciciel; ils sont jaloui de rfessèiisir le vrai^ l'humain, et ils excellent à arracher le masque de toutes ces grandeurs d'emprunt, qui couvrent leur nudité du nom de Dieu. Mais lis n'ont pas su reconnaître l'or pur dans ce courant troublé, qui porte le travail des sociétés humaines; ils n'ont laissé sur la scène de Thistoire que les passions et les sottises de Thomme ; ils n*ont pas salué là maiii de Dieu dans cette fermentation ihtérieure, qUi
fait tomber en ruines ce qui est mauvais et qui met en lumière ce qui est vrai, éternel. L'histoire telle qu'ils la conçoivent est un drame qui ne marche pas au dénoû. ment; c'est un entrecroisement de petites intrigues; on ne voit plus la trame divine^ qui se déroule à travers toutes les œuvres humaines.
Tandis que les sciences n'étudient les phénomènes que pour saisir la loi qui les régit, et ne font rentrer dans leur cadre que ce qui est universel, permanent, les philosophes de ce siècle s'arrêtent aux accidents de l'histoire^ aux faits contingents; et au lieu d'organiser l'histoire comme la nature, de retrouver en elle le cosmoSy ils nous laissent en face des actes contradictoires des individus et ne nous révèlent pas la loi qui, de toutes ces oppositions, dégage l'unité et fait, de tous ces peuples et de tous ces siècles, V humanité. Malgré leur insurrection violente contre l'orthodoxie, ils n'ont pas effacé le pli qu'elle a imprimé à leurs esprits, et dans leur manière de comprendre la succession de l'histoire, ils restent placés sous l'influence du dogme de la chute.
C'est toujours à l'origine, au début qu'ils placent la vérité, la justice, etenparticulierlareligion simple, pure, la vraie religion, telle qu'ils la proclament. Voltaire affirme que le déisme est la religion d'Adam^ de Sem, de Noèy et qxiHen tout genre on commence par le simple, ensuite vient le composé. Comme leur religion n'est que l'application de deux ou trois axiomes de l'entendement, ils ne peuvent se persuader que, dès que le génie humain a pensé, il n'ait pu arriver aux mêmes résultats; et ils ne voient, dans tout le travail de la chrétienté, qu'une longue déviation, à laquelle il faut mettre un terme. Ils jugent les formules de la théologie, les récils de l'histoire d'après les critèreg rigoureux de la
logique, et ils les repoussent, sans se demander quelle est la pensée, quel est le sentiment qui les ont fait vivre^ et leur ont concilié le respect et Tamour des générations antérieures.
Contre l'autorité d'une Révélation surnaturelle, ils ont eu raison de faire valoir cette tendance commune à tous les initiateurs politiques ou religieux, de rapporter leur œuvre à une intervention de la Divinité; mais s'il suffit, pour faire la critique de l'idée de Révélation^ de montrer qu'elle n'est pas particulière au Christianisme, il est utile à l'étude de l'âme humaine de rechercher la loi de cette inclination. S'ils avaient posé ainsi le problème, au lieu de se borner à rire de cette vanité de l'homme, ils auraient peut-être découvert la justesse de cet instinct; et ils auraient constaté que^ dans toutes ces créations idéales, la conscience de l'homme obéissait à une loi, à une puissance supérieure à la volonté de l'individu. Fondés à contester la réalité de la voix de Dieu^ frappant nos oreilles, ils auraient reconnu dans cette nécessité, qui courbe sous elle les intelligences et les volontés, la véritable Parole de Dieu,
La raison pour eux n'est pas autre chose que la faculté de conduire un raisonnement, et ils ne comprennent pas que ce terrible engin de destruction ne fût pas forgé dès la première heure. Aussi^ tout ce qu'il bat en brèche ne leur semble pas avoir mérité de vivre; et ils ne se persuadent pas que cette religion naturelle, qui leur paraît évidente, n'ait pas été, dès lepremier jour, le patrimoine commun^ universel de l'humanité. Ils s'attachent à elle^ et relèguent dans les ténèbres tout ce qui ne lui ressemble pas. Le Christianisme reste ainsi repoussé sur le bord de la route, comme une monstruosité, dont on ae connaît pas la rai-
âlO LE CHRISTIANISME MOIJERNE.
son d'étpè, qu'on ne peut entraînet* dans le mouveinent des sociétés humaines; et s'il ne peut êti'e dérslbitié; extirpé dé Thumanité, on le laissera de côté,- fcommè m monde plein de maléfices et oii Thomme sait! d'ëâpHt né s'aventure pas. Voilà lé dernier mot de cette JïWIosophie dualiste : elle statue itne côntradietion irrédtlbtiblê entre la science et la foi, entte la religito tidtiirèllfe et le Qhristiadisitle;
Leasing avait aussi reiicontré dâiis la philosophie de Wolf cette tnême tehdailce dualiste: Wolf distinguait entre la religion naturelle^ qu'on dêmonfrey et la religion chrétienne; qu'on erùit. Mais le géhie dé Lessing ne pouvait s'accommoder de cette dualité, il n'aimait pas à éonstituer dans l'etuâërnblé des choses des provinces li^olées ; le monde était pour lui un grand tout harmonique, dans lequel régnait une môme loi, qui expliquait et cdmtùandait toutes choses; L'essai de Leibtiitz pour concilier la religion naturelle et là religion positive avait pu né pas le satisfaire ; itiais il partageait le sentiment , qui avait inspiré la Théodicée, et il tie pouvait consentir à laisser en dehors de l'histoire et de Faction naturelle les religiotis, et en particulier là religion chrétienne. Il avait apipris de Leibnitz que l'idée de Dieu n'est pas une découverte de l'homme. Un fHiit derapplicatioil de notre enténdeitient à PélUde de la tiature ; mais (Ju'elle est implantée dans notre cœur, qu'elle est l'expression de DieU en nous. De ce moment, le chaos de Thlstoire s'éclaire et s'organise : les religion^ ne sont pas des impasses, où la fourberie de quelques-uns retient captive là crédulité du plus grand lîombre : ce sont les étâpéS tie la consciehce religieuse. VMîes et fausses tout ensemble, elles s'expliquent et se Justifient par lé milieu datiè lequel elles ont vécu. Elles
VOLTAIRE ET LfeSSING. 2li
soht, feahs doute^ des teuvtes hdttiàlnes, elles portëiit la trace de la faillibilité de Thomme ; mais elles n'ont vécu, elles n'oiit duré qUe parce qu'elles ëtdifent religieuses, parce qu'elles étaient une iriàilifestâlion de l'esprit infini, et pas seulement l'acte particulier de la liberté humaine.
La Religion naturelle, poilt'Leibnitz, le maître de Lessing stlr tes sujets, c'est la révélation de Dieu dans l'âme humaine; révélation qui est iiaturellé, bar c'est la nature de rhomme d'aspirer à Dieu, et d'est là volonté de Dieu de se manifester à l'homme, qu'il a créé pour l'unira lui. Mais dette religion, parce qu'elle est naturelle, tle ëe produit pas dans un homme abstrait^ mais bien chez rhoitimë d'uii temps, d'une race, d'un milieu déterminés; et les religions historiques^ positives ne sont pas autre chose que cette religion, telle qu'elle se réfléchit à travèrfe uh état déterminé de là cotiscience humaine. Les religions histoi*iques ne sont (jlUs ainsi violemment séparées de la religion naturelle, comme le faux du vrai ; elles Sont un mouvement ascensionnel, un mouvement d'approximation vers la religion la plus pure, là t^lus naturelle, la plds conforme à Celui avec lequel ndtis èntrofis eh communion, et à notre vraie nature.
C'est ainsi que nous avons vu Lessirigsubstittier aux railleries de Voltaire sur ^Ancien Testament, l'idée d'Une éducation pédagogique, dont l'ancienhe alliance rharqufe un des degrés. La justice remplaceles jugements passionnés et les anathèmes. Comme Ort apprécie la valeur d'une législation d'après l'état du peuple auquel elle s'âdreSSé, on ne condamne plus les religions passées au nom d'une mesure empruntée au présent ; on léâ estime, d'après les conditions sociales et politiques, au milieu desquelles elles se sont produites. Elles ne forcent plus opposition avec
la religion naturelle, elles en sont les divers moments^ les diverses périodes.
Le mouvement du xviii^ siècle a affranchi l'esprit humain, lui a appris à se replier sur lui-même pour y chercher les conditions de la certitude et du vrai; mais en Allemagne seulement il a abouti, parce qu'il a fait rentrer la religion dans l'évolution historique. Nous sommes restés en France en face de l'opposition entre la foi et la raison, la religion naturelle et le Christianisme; et comme le Christianisme est entré trop avant dans le tissu des choses humaines pour être expulsé par les décrets d'une philosophie, nous oscillons entre l'hostilité et la soumission. Quand les besoins religieux s'éveillent, nous entrons précipitamment dans le système traditionnel, qui représente le Christianisme, pour en sortir bientôt, quand nous surprenons quelqu'une de ces prétentions théocratiques, qui blessent notre conscience d'hommes du xix® siècle. Faute d'avoir pénétré dans l'intelligence de la formation des religions et d'avoir reconnu en elles cette puissance, qui domine le développement de l'humanité et dont nous ne faisons qu'exécuter les lois, quand nous créons le langage, la société, la religion, nous sommes impuissants à transformer le Christianisme, à lui faire accomplir cette évolution salutaire, qui le mettrait en harmonie avec les besoins et la culture de ce temps. Au lieu de l'entraîner dans le courant de notre civilisation, afin qu'il soit notre lumière, nous le laissons à l'écart comme une sorte de bloc erratique, témoin d'un autre âge, et nous nous privons de sa sève, de sa substance, parce que nous ne savons pas le débarrasser de la forme, qu'il a affectée à un moment de sa durée, et qui devrait tomber comme une écorce vieillie. Il y a malaise ainsi dans le corps social,
car uDe des fonctions les plus essentielles ne s'accomplit plus d'une manière régulière et d'accord avec les autres parties de l'organisme ; les besoins religieux ne sont pas satisfaits ; nos mœurs, nos principes ne sont pas fondés sur nos croyances, et dans l'individu nous ne rencontrons pas cette unité, gui est la condition de la force et de la joie.
Le moment est grave pour ce pays. Si nous voulons ne pas user notre ardeur en efforts stériles, si nous sommes jaloux de prendre part à la grande évolution qui va donner à la civilisation chrétienne de nouvelles assises, si nous voulons mettre fm à cet antagonisme entre la foi et la science ^ entre la raison et le Christianisme^ qui nous a exposés à tant de mésaventures, hâtons-nous de répudier la tradition du xviii' siècle, pour tout ce qui touche à rétude des religions ; et ne nous figurons pas que nous sommes des esprits pleins d'audace , parce que nous avons ri des choses religieuses et que nous nous sommes réfugiés dans une fine ironie. La question est nettement posée : ou le Christianisme, tel que l'Église de Rome l'a fait, restera sur notre chemin, comme un obstacle contre lequel viendront se briser nos plus généreux élans, et notre histoire ne sera qu'une succession de révoltes, suivies de lâches soumissions; ouïe Christianisme accomplira dans notre patrie une de ces évolutions, qui sont la preuve de sa vitalité, et nous ouvrira de nouveaux destins. Pour préparer cet avenir, il importe de rectifier nos sentiments sur la formation et le développement de la religion chrétienne ; il faut nous initier par de fortes études historiques à l'intelligence du principe chrétien; ou pour tout dire, il faut ramener dans le courant de l'histoire cette religion, que nous nous sommes habitués
îift LE CHRISTIANISME MODERNE.
à laisser sur la rive^ comme un fardeau inutile^ oïl côtnnië un aérolithe tombé du ciel. Dafas ce but, rien n'est pliis efficace que la frëquentation de ces grands esprits qtii^ comme Lessing^ ne sont étrangers à aucun âge, à aucune forme de la civilisationj et qui savent retrouver pàrtdttt cette nature humaine^ si misérable et si noble^ ddnt l'blâtoire est la révélation de Dieu même.