ŒUVRES THÉOLOGIQUES DE LESSIXC
verve, d'esprit, de saine logique, et qui s'attachaient comme autant de dards aux flancs de Gœze pour le déchirer et le mettre hors de sens. Il fait front à toutes les attaques, et témoigne d'une merveilleuse entente de la tactique. Il sait conduire cette guerre de plume, comme un grand capitaine, et forcé par le fanatisme de ses adversaires de défendre ses droits de cité môme dans l'Empire, menacé dans son repos, il réussit par une habile manœuvre à diviser ses ennemis et les empêche de se réunir pour l'écraser. Gœze lui-même vient favoriser son jeu. Après avoir porté la cause devant le conseil aulique où siègent tant de catholiques, ce théologien, emporté par l'esprit sectaire^ oublie que le jugement n'est pas rendu, etse laisse aller à écrire que tous ceux qui ne reconnaissent pas la Bible comme la seule source de la religion chrétienne sont hors du christianisme. Lessing se hâte de profiter de cette maladresse et il écrit à son frère : « J'ai un moyen de » diviser le conseil comme Paul le sanhédrin. Gomme la » plupart des membres de ce conseil sont catholiques, je » veu)ureprésenter les choses de telle façon que la condam- » nation, prononcée contre moi par le pasteur luthérien, » comprenne aussi la condamnation de tous les papistes, » qui ne veulent pas, plus que moi, faire reposer toute la )) religion sur l'Écriture... Tu vas voir que j'ai pris une » tournure qui fera M. le premier pasteur capot. » Et dans une autre lettre de la môme année. «Je me réjouis » de ce que tu commences à goûter le haut comique » (le mot est dans l'original) « de la polémique, qui me rend » tous les autres travaux pour le théâtre si fades, si insi* » pides. Il va paraître un nouvel écrit contre Gœze où je » prends si bien position qu'il ne pourra pas me traiter » d'antichrétien. Mais ce ne sont là que les escarmouches
» de mes troupes légères. Le gros de mon armée s'avance » lentement, et la première bataille c'est ma Nouvelle )) hypothèse sur les évangélistes, considérés comme des his- )) toriens humains. Je ne crois pas avoir rien écrit de plus » fort, de plussolide, et je dois ajouter déplus sensé. »
Cette polémique avec Gœze est un vrai chef-d'œuvre, que nous ne pouvons comparer qu'avec les pamphlets de Paul-Louis Courier. Tous deux ont formé leur style et aiguisé leur fer dans le commerce de l'antiquité. Tous deux ont le secret de cette prose animée et de cette verve railleuse, qui déroute l'adversaire et met les rieurs du bon côté. C'est un des plaisirs les plus délicats que de rencontrer tant d'atticisme et de grâce au service de la saine raison. Que ceux quÎHînt le goût de la déclamation ou qui se plaisent dans le clair-obscur se retirent. Tout ici est lumineux. Ce n'est pas dans les régions brumeuses et indécises que cet Allemand nous promène, il a déroulé sur nos têtes le ciel de la Grèce, et tous les objets qu'il nous montre sont baignés dans la lumière. Dans ces courts essais on possède, dansun petit format, tout un traité d'apologétique, et l'on s'édifie sur toutes les illusions de l'orthodoxie protestante. C'est un excellent manuel de libre pensée, qui n'a point vieilli, car la paresse d'esprit et le goût de l'autorité sont de tous temps.
Nathan le Sage (1) n'est pas étranger à cette controverse. Le consistoire de Dresde avait défendu, sous peine d'amende, la vente et la lecture môme des écrits contre Gœze. Le consistoire de Brunswick suivit cet exemple. Bien plus, les orthodoxes arrachèrent au prince un décret qui condamnait Lessing à restituer les manuscrits de Rei-
(1) Traduit par H. Hirsch. Deiitu, 1862.